Tensions autour du Traité des eaux de l’Indus : l’Inde et le Pakistan un an après Pahalgam

Le Traité des eaux de l'Indus, signé en 1960 sous l'égide de la Banque mondiale, constitue l'un des accords de partage des ressources hydriques transfrontalières les plus durables de l'histoire contemporaine. Pendant plus de six décennies, il a survécu à trois guerres indo-pakistanaises, à d'innombrables crises diplomatiques et à l'acquisition par les deux pays de l'arme nucléaire. Pourtant, un an après les événements tragiques de Pahalgam, attaque terroriste meurtrière qui a frappé cette station touristique du Cachemire indien au printemps 2025, le traité demeure suspendu, victime collatérale d'une escalade des tensions bilatérales sans précédent depuis des décennies.

par Ghizlaine Badri
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L’Inde avait annoncé, dans les semaines suivant l’attentat, la suspension de sa participation aux mécanismes de consultation prévus par le traité. La raison : le soutien présumé de groupes basés au Pakistan aux auteurs de l’attaque. Cette décision, sans équivalent dans l’histoire, a plongé les deux pays dans une incertitude juridique et technique considérable. Le traité répartit les eaux des six rivières du bassin de l’Indus. Les trois rivières orientales (Sutlej, Beas, Ravi) sont attribuées à l’Inde, tandis que les trois occidentales (Indus, Jhelum, Chenab) reviennent au Pakistan. Toutefois des droits d’usage limités accordés à New Delhi pour l’irrigation et la production hydroélectrique.

La question de l’eau revêt une importance existentielle pour le Pakistan. Le bassin de l’Indus fournit plus de 90 % de l’eau utilisée par l’agriculture pakistanaise, secteur qui emploie près de 40 % de la population active du pays. Toute réduction significative des flux en provenance du Cachemire indien menacerait directement la sécurité alimentaire pakistanaise. Cette dépendance structurelle conduit Islamabad à considérer le traité comme une ligne rouge absolue, au-delà des fluctuations des relations politiques.

L’eau comme arme géopolitique : une tentation indienne croissante

Du côté indien, la perception du traité a évolué au fil des décennies. Longtemps considéré comme un modèle de coopération pragmatique transcendant les antagonismes politiques, l’accord est désormais critiqué. Une partie de l’establishment de New Delhi considère comme excessivement généreux envers le Pakistan. Les nationalistes hindous estiment s’êtres privés de ressources hydrauliques précieuses pour pour leur propre développement, notamment dans les États arides du Rajasthan et de l’Haryana. L’idée d’utiliser l’eau comme levier de pression sur Islamabad a gagné du terrain dans le débat public indien.

Cette instrumentalisation potentielle des ressources hydriques s’inscrit dans un contexte régional plus large. Les tensions sino-indiennes au Ladakh, la compétition pour l’influence en Asie du Sud, et la perception à New Delhi d’un Pakistan de plus en plus aligné sur Pékin alimentent une vision indienne plus assertive. Pour le gouvernement de Narendra Modi, la suspension du traité de l’Indus représente un signal envoyé à Islamabad mais aussi à l’ensemble de la région. L’Inde ne tolérera plus ce qu’elle considère comme des agressions terroristes soutenues par son voisin sans infliger des coûts significatifs.

Pourtant, l’utilisation de l’eau comme arme comporte des risques considérables. Au-delà des implications humanitaires d’une crise hydrique au Pakistan, une telle stratégie pourrait avoir des effets de rétorsion imprévisibles. Le Pakistan dispose de capacités nucléaires. Il a historiquement démontré sa disposition à recourir à des acteurs non étatiques lorsqu’il se sent acculé. Une guerre de l’eau entre deux puissances nucléaires représenterait un scénario cauchemardesque pour la stabilité régionale et mondiale.

Quel forum pour relancer le dialogue ?

La suspension du traité pose la question des mécanismes susceptibles de faciliter une reprise du dialogue entre les deux capitales. La Banque mondiale, garante originelle de l’accord, se trouve dans une position délicate. En effet, elle a historiquement évité de prendre parti dans les différends bilatéraux, préférant encourager les parties à résoudre leurs divergences par les procédures prévues par le traité. Les instances sont la Commission permanente de l’Indus, des experts neutres, un tribunal arbitral. Mais ces mécanismes supposent une volonté minimale de coopération que la suspension indienne a précisément remise en cause.

Plusieurs observateurs évoquent la possibilité d’une médiation internationale, éventuellement sous l’égide des Nations unies ou de puissances extrarégionales. Les États-Unis ou la Chine sont évoqués. Toutefois, l’Inde a traditionnellement refusé toute internationalisation des différends avec le Pakistan, considérant qu’ils relèvent exclusivement du dialogue bilatéral. Cette position, réaffirmée avec force par New Delhi depuis l’attaque de Pahalgam, limite considérablement les options.

La Chine, partenaire stratégique d’Islamabad mais également soucieuse de stabiliser sa frontière himalayenne avec l’Inde, pourrait jouer un rôle de facilitateur. Pékin a cependant ses propres contentieux hydrologiques avec New Delhi concernant le Brahmapoutre, ce qui complique toute prétention à la neutralité.

Quant aux États-Unis, leur attention est largement absorbée par le conflit iranien et les tensions avec la Chine, laissant peu de bande passante diplomatique pour la médiation indo-pakistanaise.

Les perspectives d’une normalisation incertaine

Un an après Pahalgam, les perspectives de normalisation des relations indo-pakistanaises demeurent sombres. Les deux pays restent engagés dans une spirale de méfiance. Chaque geste de l’adversaire est interprété de la manière la plus défavorable possible. Le Pakistan dénonce ce qu’il considère comme une politique de strangulation économique et hydraulique orchestrée par New Delhi. L’Inde accuse Islamabad de n’avoir pris aucune mesure sérieuse contre les groupes terroristes opérant depuis son territoire.

La question du Cachemire, source première du conflit indo-pakistanais, reste aussi éloignée que jamais d’une résolution. L’abrogation par New Delhi, en 2019, de l’autonomie constitutionnelle du Jammu-et-Cachemire et sa division en deux territoires de l’Union a été perçue au Pakistan comme une annexion unilatérale. Pour Islamabad, aucune normalisation véritable n’est envisageable sans discussion sur le statut final du Cachemire. L’Inde rejette catégoriquement cette condition, considérant la question comme une affaire intérieure.

L’avenir du bassin de l’Indus dépendra in fine de la capacité des deux pays à dissocier la gestion technique des ressources partagées de leurs antagonismes politiques. L’histoire du traité démontre que cette dissociation est possible, elle a fonctionné pendant six décennies. Mais l’épisode actuel rappelle également que rien n’est acquis. L’eau, ressource vitale en voie de raréfaction sous l’effet du changement climatique, pourrait devenir le détonateur de conflits bien plus graves si les mécanismes de coopération ne sont pas restaurés.

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