Iran, Détroit d’Ormuz et nouvelles architectures de sécurité au Moyen-Orient

Le conflit opposant l'Iran à une coalition menée par les États-Unis ne cesse de rebondir. Les derniers développements occupent une place centrale dans l'actualité géopolitique et ont profondément reconfiguré les équilibres stratégiques au Moyen-Orient. Au-delà des opérations militaires elles-mêmes, c'est la transformation des mécanismes de contrôle maritime dans le Golfe Persique qui retient l'attention.

par Ghizlaine Badri
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Téhéran est parvenu à institutionnaliser un contrôle administratif permanent sur le Détroit d’Ormuz. La création d’une autorité de péage maritime et le développement d’un marché de l’assurance fonctionnant selon une logique tacite de non-divulgation.

Cette stratégie iranienne répond à une logique de compensation géographique. Le détroit d’Ormuz, par lequel transite environ 20 % du pétrole mondial, constitue un goulot d’étranglement. L’Iran peut l’activer alors qu’il ne contrôlait pas administrativement jusqu’à présent. Face aux investissements massifs des États du Golfe dans des infrastructures de contournement oléoducs vers la mer Rouge ou l’océan Indien permettant d’évacuer les hydrocarbures sans passer par Ormuz, Téhéran a cherché à rétablir un effet de levier durable. L’autorité de péage fonctionne comme un droit de passage de facto imposé aux navires transitant par le détroit. S’y soustraire entraînerait de complications diverses dont les armateurs préfèrent s’épargner.

Le marché de l’assurance « don’t ask, don’t tell » constitue l’autre pilier de ce dispositif. Les compagnies d’assurance maritime ont développé des produits spécifiques dont les termes ne sont pas rendus publics. Ce système permet aux opérateurs de continuer à faire transiter leurs cargaisons tout en rémunérant indirectement les entités iraniennes. Cette zone grise juridique et commerciale prospère d’autant plus facilement que l’alternative, une confrontation avec l’Iran ou un détournement des routes maritimes s’avère plus coûteuse.

Le sommet Poutine-Xi : rééquilibrages au sein de l’axe sino-russe

La dimension iranienne du conflit ne peut être comprise isolément de la reconfiguration plus large des relations entre grandes puissances. Le sommet entre Vladimir Poutine et Xi Jinping, illustre les manœuvres diplomatiques complexes qui accompagnent le conflit.

Pour Moscou, l’Iran représente un partenaire stratégique de première importance. Il est fournisseur de drones utilisés en Ukraine, débouché pour contourner les sanctions et acteur clé d’un front anti-occidental.

La position chinoise s’avère plus nuancée. Pékin dépend massivement des importations pétrolières transitant par le Golfe Persique et a tout intérêt à la stabilité de la région. Une escalade incontrôlée du conflit iranien menacerait directement la sécurité énergétique chinoise. Les efforts de médiation déployés par la diplomatie de Xi Jinping s’expliquent ainsi. Simultanément, la Chine ne souhaite pas voir l’Iran s’effondrer ni être complètement marginalisé. En effet, cela offrirait aux États-Unis une victoire stratégique majeure dans une région où Pékin cherche à accroître son influence.

Cette équation complexe explique l’ambiguïté des signaux émis par le sommet Poutine-Xi. D’un côté, une réaffirmation de la solidarité sino-russe face à ce que les deux dirigeants présentent comme l’unilatéralisme américain. De l’autre, des divergences probables sur l’ampleur du soutien à apporter à Téhéran et sur les lignes rouges à ne pas franchir. Pour l’Iran, cette configuration représente l’opportunité le soutien de deux grandes puissances. Mais aussi une contrainte. Cellede la dépendance à l’égard de partenaires dont les priorités ne coïncident pas nécessairement avec les siennes.

Les monarchies du Golfe face au dilemme sécuritaire

Pour les États du Golfe,  Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Qatar, Koweït, Bahreïn, Oman, le conflit iranien pose un dilemme existentiel. Leur sécurité repose historiquement sur la garantie américaine, formalisée par des accords de défense et une présence militaire massive. Or, la fiabilité de cet engagement américain est questionnée depuis plusieurs années. Les administrations successives à Washington ayant envoyé des signaux contradictoires sur leurs priorités régionales.

Les investissements dans les infrastructures de contournement du détroit d’Ormuz témoignent de cette prise de conscience. L’Arabie saoudite a développé l’oléoduc Est-Ouest reliant les champs pétroliers du Golfe au terminal de Yanbu sur la mer Rouge. Les Émirats ont construit le pipeline d’Abu Dhabi vers Fujairah sur le Golfe d’Oman, à l’extérieur du détroit. Ces projets réduisent la vulnérabilité des exportations pétrolières aux menaces iraniennes, mais ne l’éliminent pas entièrement. Les capacités de ces pipelines restent inférieures aux volumes exportés par voie maritime et les infrastructures terrestres présentent leurs propres vulnérabilités.

La normalisation des relations entre plusieurs États du Golfe et Israël, dans le cadre des Accords d’Abraham initiés en 2020, répond en partie à cette logique de diversification sécuritaire. Israël dispose de capacités militaires significatives, notamment en matière de renseignement et de défense antimissile, qui complètent l’offre américaine. Toutefois, cette convergence arabo-israélienne face à la menace iranienne se heurte aux massacres commis à Gaza.

Vers une nouvelle architecture régionale ?

Le conflit en cours accélère une transformation structurelle du Moyen-Orient amorcée depuis plusieurs années. L’ordre régional qui prévalait depuis la fin de la Guerre froide, caractérisé par l’hégémonie américaine, la marginalisation de l’Iran, et la centralité du conflit israélo-palestinien s’érode progressivement. Dans le système émergent, plusieurs puissances régionales (Iran, Arabie saoudite, Turquie, Israël, Égypte) rivalisent pour l’influence. Les grandes puissances extérieures interviennent de manière plus sélective et transactionnelle.

Cette multipolarité régionale comporte des risques considérables. L’absence d’un acteur dominant capable d’imposer des règles du jeu augmente la probabilité de conflits ouverts entre puissances rivales. Le Moyen-Orient pourrait connaître une période prolongée d’instabilité, avec des guerres par procuration, des courses aux armements, et des tentatives de déstabilisation réciproque. Le conflit iranien actuel, quelle que soit son issue militaire immédiate, ne résoudra pas ces dynamiques structurelles. Il pourrait même les exacerber si la défaite de l’un des camps génère un ressentiment durable et une volonté de revanche.

À plus long terme, l’émergence d’une architecture de sécurité régionale inclusive, associant l’ensemble des acteurs, y compris l’Iran, dans un cadre négocié apparaît comme la seule solution durable. De tels arrangements ont été évoqués à plusieurs reprises par divers médiateurs. Mais ils se heurtent à des obstacles considérables : la profondeur des antagonismes, l’asymétrie des capacités militaires, l’absence de confiance mutuelle. Les interférences des puissances extérieures qui ont leur propre agenda y contribuent. Le Moyen-Orient de 2026 ressemble moins au Concert des Nations européen du XIXᵉ siècle qu’à l’Europe des guerres de religion du XVIIᵉ. Un avertissement historique qui devrait inciter à la prudence tous ceux qui espèrent des solutions rapides aux tourments de la région.

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