La France et l’ordre international en mutation : repositionnement stratégique d’une puissance moyenne

La politique étrangère française traverse une phase de réajustement profond, dictée par des bouleversements géopolitiques majeurs que Paris n'a pas initiés mais auxquels elle doit impérativement s'adapter. Le retour de Donald Trump à la Maison Blanche en janvier 2025, combiné à la persistance du conflit en Ukraine et à l'affirmation croissante de la Chine sur la scène internationale, a contraint l'Élysée à repenser fondamentalement sa doctrine stratégique.

par Ghizlaine Badri
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Emmanuel Macron, longtemps chantre d’une « troisième voie » européenne entre Washington et Pékin, a dû reconnaître implicitement les limites de cette ambition face à la fragmentation accélérée de l’ordre international.

Cette évolution s’inscrit dans une tradition française de questionnement permanent sur sa place dans le monde. Depuis la présidence de Valéry Giscard d’Estaing, qui affirmait dès 1975 que la France devait accepter son statut de puissance de second rang derrière les superpuissances, le débat n’a jamais cessé entre partisans d’une grandeur nationale autonome et réalistes assumant la nécessité de coalitions. Macron lui-même rejetait encore en 2020 l’idée que la France puisse se concevoir comme une « puissance moyenne. Il estimait que les Français ne pourraient l’accepter. Pourtant, la pratique diplomatique actuelle de Paris ressemble remarquablement à ce que Giscard avait théorisé. Elle vise à devenir la tête de file d’un groupe de puissances : Royaume-Uni, Japon, Allemagne. Ces dernières suivent les superpuissances tout en préservant leur autonomie de décision.

Le concept d’« autonomie stratégique européenne », marotte française depuis des décennies, a lui aussi subi une mue significative. Il ne s’agit plus tant pour Paris de construire une défense européenne vraiment indépendante des États-Unis, objectif irréaliste à court terme. Mais plutôt de développer des capacités permettant aux Européens d’agir seuls « quand c’est nécessaire ». Selon une formule consacrée et récurrente de la diplomatie française.

Cette nuance sémantique traduit un pragmatisme accru. La France reconnaît que le soutien américain demeure essentiel pour atteindre ses objectifs politiques. Mais elle refuse de s’en remettre entièrement à Washington dont la fiabilité est désormais questionnée.

La « coalition des volontaires » : nouveau vecteur d’influence

L’engagement français en Ukraine illustre parfaitement cette nouvelle approche. Conscients que leurs stocks militaires et leurs finances ne leur permettent pas de fournir autant d’armements que d’autres pays en proportion de leur PIB, les responsables français ont misé sur un autre levier. Celui de l’audace politique combinée à l’expérience militaire et à la dissuasion nucléaire. Macron s’est imposé comme l’architecte d’une « coalition des volontaires ». Cette dernière, réunissant les pays européens disposés à aller au-delà du consensus minimal de l’OTAN ou de l’Union européenne. L’initiative, annoncée fin 2025, visait à donner une dimension plus stratégique au soutien occidental à Kiev, au-delà de la simple fourniture d’équipements.

Cette posture représente une inflexion notable par rapport à la prudence traditionnelle de Paris concernant l’élargissement de l’OTAN vers l’Est. Jacques Chirac avait critiqué l’idée d’une expansion de l’Alliance vers la Géorgie et l’Ukraine, craignant une détérioration des relations avec Moscou. Macron lui-même, avant l’invasion russe de février 2022, multipliait les appels au dialogue avec Vladimir Poutine et mettait en garde contre une « humiliation » de la Russie.

Le revirement est donc considérable : lors du forum Globsec de Bratislava en juin 2023, le président français déclarait que les garanties offertes par le passé à l’Ukraine et à la Géorgie avaient été « bien trop faibles ». Il exprimait son souhait de voir la Suède rejoindre l’Alliance et démontrant ainsi une position favorable à l’élargissement de l’OTAN.

Cette évolution s’explique par une lecture lucide du rapport de forces. La France seule ne peut peser face à une Russie revancharde, soutenue tacitement par la Chine, ni face à des États-Unis dont la politique étrangère oscille au gré des alternances politiques. En revanche, en se positionnant comme le catalyseur des initiatives européennes les plus ambitieuses, Paris peut démultiplier son influence réelle. Le pari consiste à transformer un handicap, des moyens limités en atout. Une capacité à fédérer et à donner une cohérence politique aux efforts dispersés des partenaires européens.

Les contradictions d’un leadership européen contesté

Malgré cette stratégie sophistiquée, la France se heurte au scepticisme persistant de plusieurs partenaires européens. Le concept même d’autonomie stratégique demeure controversé. Le désaccord public entre Macron et Annegret Kramp-Karrenbauer, alors ministre allemande de la Défense, sur la nature des relations transatlantiques, l’a illustré.

Pour nombre de pays d’Europe centrale et orientale, toute velléité d’émancipation vis-à-vis de Washington apparaît comme une menace existentielle face à la Russie. La Pologne, les pays baltes ou la Roumanie privilégient systématiquement le lien avec les États-Unis.

La position française sur les Balkans occidentaux révèle également des tensions sous-jacentes. Le blocage par Paris, en 2019, de l’ouverture des négociations d’adhésion avec l’Albanie et la Macédoine du Nord puis l’imposition d’une nouvelle méthodologie d’élargissement, ont été perçus comme une preuve de désintérêt voire d’hostilité française envers l’intégration européenne des pays des Balkans.

Cette posture, justifiée à Paris par des préoccupations légitimes sur le fonctionnement des institutions européennes et la nécessité de réformes internes préalables à tout nouvel élargissement, contredit apparemment le discours sur une Europe forte et unie face aux défis géopolitiques.

La question fiscale constitue un autre point de vulnérabilité majeur. La France ne peut prétendre au leadership européen en matière de défense et de politique étrangère si elle ne parvient pas à assainir sa situation budgétaire.

Le déficit public français, régulièrement au-dessus des critères de Maastricht, limite les marges de manœuvre. Il influe significativement sur les dépenses militaires et mine la crédibilité de Paris. La crise politique qui a secoué la France fin 2024 et début 2025 a encore affaibli sa position. Les turbulences intérieures ne sont pas sans effet sur géopolitique de l’Europe dans son ensemble.

Vers une nouvelle grammaire de la puissance française

L’avenir du positionnement français dépendra largement de la configuration de l’ordre international post-américain ou du moins post-hégémonique. Si, comme beaucoup l’anticipent, le monde évolue vers une pluralité d’ordres régionaux plutôt qu’un système unifié dominé par une seule superpuissance, les puissances moyennes disposeront d’un effet de levier accru. Elles n’auront plus besoin de s’arrimer totalement à un hégémon unique comme l’exigeait l’après la Seconde Guerre mondiale. Par la diversification de leurs partenariats, l’atténuation des risques et les stratégies de couverture, leur soutien deviendra un enjeu de compétition entre grandes puissances.

Dans ce contexte, la tentation pour les puissances moyennes de rivaliser entre elles plutôt que de coopérer sera forte. La saga du Système de Combat Aérien du Futur (SCAF), qui devait incarner la coopération franco-allemande en matière d’armement, illustre les difficultés à surmonter les logiques nationales au profit d’une véritable intégration européenne. Pourtant, dans des domaines comme la défense, la coopération intra-européenne devrait prévaloir si les pays du continent veulent peser collectivement.

La France dispose d’atouts singuliers pour naviguer dans cet environnement incertain. Son siège permanent au Conseil de sécurité des Nations unies, sa force de dissuasion nucléaire autonome, son réseau diplomatique mondial, sa présence militaire sur plusieurs continents grâce à ses territoires d’outre-mer, et une industrie de défense performante sont à prendre en considération. Ces attributs lui confèrent une légitimité que peu de partenaires européens peuvent revendiquer. Mais ils ne suffiront pas sans une capacité à construire des coalitions durables. Ni même à incarner un projet européen qui dépasse les seuls intérêts français.

Le pragmatisme affiché par Macron depuis 2025 suggère que Paris a tiré les leçons des échecs passés. Plutôt que de proclamer une souveraineté européenne dont les moyens font défaut, la France semble désormais privilégier des avancées concrètes avec les partenaires disposés à s’engager. Quitte à accepter une Europe à géométrie variable. Cette approche, moins ambitieuse sur le papier, pourrait s’avérer plus efficace. Notamment dans un monde où la puissance se mesure moins à la capacité d’imposer qu’à celle de rassembler.

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