Une série consacrée à la santé comme enjeu de puissance, de souveraineté et de géopolitique.
La santé au prisme de la puissance : du G7 à la compétition stratégique mondiale
La santé est devenue ce que l’énergie était au début des années 2000 ou les semi-conducteurs depuis quelques années : un facteur de puissance. Le G7 réuni à Évian en 2026 illustre cette évolution. À travers ses déclarations sur la lutte contre le cancer[1], la réponse à l’épidémie d’Ebola[2]et une croissance plus durable et résiliente[3], les principales démocraties industrielles reconnaissent que la santé dépasse le seul champ des politiques sanitaires.
Alors même que les États réaffirment leur volonté de coopérer face aux grands défis sanitaires mondiaux, ils cherchent également à renforcer leurs propres capacités de recherche, d’innovation, de production. La santé apparaît ainsi à la croisée de deux dynamiques complémentaires. A la fois un besoin croissant de coopération internationale mais aussi une compétition stratégique de plus en plus affirmée.
Comment la santé s’impose-t-elle comme un facteur de puissance dans les relations internationales ? Quels défis cette transformation soulève-t-elle pour l’Union européenne ? Et quel nouveau logiciel appelle-t-elle pour la France ?
Derrière le consensus du G7, la santé s’impose comme un nouveau terrain de compétition stratégique
La santé n’est plus seulement un bien public mondial ; elle devient un actif stratégique au cœur des politiques industrielles, technologiques, économiques et de sécurité.
La santé devient un instrument de puissance économique
Cette évolution est particulièrement visible aux États-Unis. La politique américaine de « Most Favored Nation » (MFN)[4], qui vise à aligner certains prix des médicaments sur les niveaux observés dans d’autres pays développés, ne constitue pas une mesure isolée. Elle s’inscrit dans un débat plus large sur le financement de l’innovation biomédicale et sur la préservation du leadership américain dans les sciences du vivant. Depuis plusieurs années, Washington cherche à renforcer l’attractivité de son territoire pour la recherche, la production pharmaceutique et les investissements stratégiques[5].
Le cas américain, sans être le seul, montre que la santé n’est plus seulement une politique publique. Elle devient un instrument de compétitivité économique, de sécurité industrielle et, de plus en plus, de puissance internationale. L’innovation biomédicale, les capacités de production et le contrôle des technologies de santé sont désormais considérés comme des actifs stratégiques. Ils contribuent à la prospérité et à l’influence des États.
L’innovation en santé devient un enjeu de souveraineté technologique
La Chine illustre une autre facette de cette transformation. Pékin fait des biotechnologies, des thérapies innovantes et des sciences du vivant des secteurs prioritaires de sa stratégie nationale[6]. Au-delà de la réponse aux besoins sanitaires de sa population, cette stratégie s’accompagne également de politiques visant à développer l’écosystème domestique[7], à soutenir l’émergence d’acteurs nationaux et à renforcer les capacités industrielles locales[8].
Malgré des approches différentes, les États-Unis et la Chine convergent sur un point essentiel. La maîtrise de l’innovation en santé est désormais perçue comme un facteur de puissance économique, technologique et géopolitique.
La santé, nouvel instrument d’influence internationale
La montée en puissance géopolitique de la santé ne se limite toutefois pas aux dimensions industrielles et technologiques. Les programmes d’aide sanitaire, les financements consacrés au renforcement des systèmes de santé ou encore le soutien aux capacités locales de production constituent aujourd’hui des instruments de politique étrangère à part entière. L’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) reconnaît la diplomatie sanitaire comme un levier important de coopération et d’influence [9].
À l’image de l’aide au développement ou de la coopération de défense, la santé contribue ainsi à la construction de partenariats stratégiques et au renforcement du rayonnement international des États.
L’Europe face à un changement de paradigme
Un risque de décrochage dans la compétition mondiale
La Chine renforce son autonomie technologique et les États-Unis conditionnent de plus en plus l’accès à leur marché à des objectifs de relocalisation industrielle et de sécurité économique. L’Europe montre des signes de décrochage. L’écart d’investissement en R&D pharmaceutique entre l’Union Européenne (UE) et les États-Unis s’est creusé. Il est passé d’environ 2 milliards d’euros en 2002 à 25 milliards d’euros en 2022[10]. Parallèlement, la part mondiale des essais cliniques commerciaux réalisés en Europe a chuté de 22 % à 12 % entre 2013 et 2023. Une perte estimée de 60 000 places d’essais cliniques pour les patients européens[11].
Ces évolutions traduisent un déplacement progressif de certaines activités de recherche, de développement et d’investissement vers d’autres régions du monde. Elles interrogent plus largement la capacité des pays européens à demeurer des acteurs de premier plan.
Un défi qui dépasse les politiques nationales
Les crises récentes ont également mis en évidence les limites d’une approche strictement nationale. La pandémie de Covid-19, les guerres en Ukraine et au Moyen-Orient ont rappelé que les perturbations des chaînes d’approvisionnement, des infrastructures logistiques ou des flux de matières premières peuvent affecter l’ensemble du continent[12].
Contrairement à la politique agricole ou à la politique commerciale, il n’existe pas de véritable politique européenne intégrée de santé. L’UE dispose néanmoins de leviers croissants pour agir sur les facteurs qui conditionnent l’écosystème européen de santé. Ses moyens sont multiples : réglementation, recherche, données de santé, sécurité des approvisionnements, préparation aux crises et coopération internationale. La construction progressive d’une « Union européenne de la santé »[13] témoigne de cette évolution.
3. Faire de la santé un choix politique européen
Les initiatives engagées ces dernières années par l’UE illustrent le caractère stratégique de la santé au niveau européen. Elles répondent toutefois principalement à des vulnérabilités révélées par les crises récentes. La question qui se pose désormais est plus fondamentale. L’UE souhaite-t-elle faire de la santé une véritable priorité stratégique, au même titre que l’énergie, le numérique ou les semi-conducteurs ? À défaut, le risque est de voir se multiplier des stratégies nationales concurrentes alors même que les principaux compétiteurs agissent à l’échelle continentale.
Faire de la santé un actif stratégique européen ne signifie pas transférer à l’UE les compétences qui demeurent principalement nationales. Il s’agit plutôt d’un choix politique : déterminer dans quels domaines les Européens souhaitent agir collectivement pour renforcer leur capacité à attirer les investissements, développer les technologies de santé, sécuriser les approvisionnements et préparer les crises futures.
Penser la santé comme un investissement stratégique : un nouveau logiciel pour la France
Changer de logiciel : de la dépense à l’investissement
Si la santé s’affirme désormais comme un enjeu géostratégique, la France doit en tirer les conséquences. Pendant plusieurs décennies, le débat public s’est principalement concentré sur le financement de l’Assurance maladie, la maîtrise des dépenses et l’organisation du système de soins. Ces enjeux demeurent essentiels. Mais ils ont été largement appréhendés comme des contraintes budgétaires. Ils sont aussi des investissements au service de la santé des populations, de l’innovation et de la compétitivité[14] ainsi que de la résilience sociale et économique[15].
Faire de la santé une politique transversale de puissance
La France dispose d’atouts importants : une recherche de haut niveau, des centres hospitalo-universitaires reconnus, un écosystème scientifique dense et des acteurs de santé présents sur l’ensemble de la chaîne de valeur. Cette ambition est d’ailleurs au cœur du plan Innovation Santé 2030[16], qui vise à renforcer simultanément l’innovation, l’attractivité du territoire, la souveraineté sanitaire et le développement des technologies de santé.
La réussite de cette ambition suppose toutefois de dépasser les approches sectorielles traditionnelles. Les facteurs qui déterminent aujourd’hui la performance d’un écosystème de santé ne relèvent plus uniquement de la politique sanitaire. Ils dépendent également des politiques de recherche, d’enseignement supérieur, d’industrie, d’investissement, de numérique, d’environnement ou encore de politique européenne.
Dans ce contexte, l’enjeu n’est plus seulement de soutenir l’innovation ou de renforcer l’attractivité du territoire. Il est de faire de la santé un atout stratégique durable, capable de contribuer à la sécurité, à la compétitivité et à l’influence de la France dans un environnement international de plus en plus concurrentiel[17]
Faire entrer la santé dans le débat stratégique français
Penser la santé comme un investissement stratégique ne signifie pas opposer économie et santé publique. Les prochaines échéances politiques continueront à porter sur l’hôpital, les déserts médicaux ou les finances de la Sécurité sociale. Ces enjeux demeurent essentiels, mais ils ne peuvent plus être les seuls. De nouvelles questions stratégiques doivent également être posées :
Comment renforcer la capacité de la France à développer et déployer les innovations qui amélioreront la santé des patients ? Comment les investissements, les talents et les activités de recherche nécessaires à leur émergence ? Préparer les structures de santé aux défis de demain tels que les conséquences du changement climatique et la multiplication des événements extrêmes ? Comment mobiliser l’intelligence artificielle pour améliorer l’efficience du système de santé et permettre aux professionnels de consacrer davantage de temps aux patients ? Comment faire de la France le territoire de référence en Europe pour le déploiement des innovations en santé ?
Ces questions ne relèvent plus uniquement de la politique sanitaire. Elles concernent la place que la France entend occuper dans les grands équilibres scientifiques, technologiques, économiques et géopolitiques du XXIᵉ siècle.
Conclusion
Le G7 2026 n’a pas fait de la santé un enjeu géopolitique. Il a contribué à révéler la place qu’elle occupe désormais dans les rapports de puissance contemporains.
Au XXIᵉ siècle, la puissance d’un État ne se mesure plus seulement à la taille de son armée, à son indépendance énergétique ou à sa capacité technologique. Elle dépendra aussi de sa capacité à faire de la santé un investissement stratégique.
[1] G7 Évian 2026, Appel des chefs d’État et de gouvernement sur la lutte contre le cancer, 2026.
[2]G7 Évian 2026, Appel des chefs d’État et de gouvernement à une réponse coordonnée à l’épidémie d’Ébolavirus de Bundibugyo, 2026.
[3] G7 Évian 2026, Déclaration des chefs d’État et de gouvernement pour une croissance plus équilibrée, plus durable et plus résiliente, 2026.
Références Etats-Unis
[4] The White House, Savings from Most-Favored-Nation Drug Pricing Policy, 2025.
[5] U.S. Food and Drug Administration (FDA), FDA Selects Seven Participants for PreCheck Pilot Program to Advance U.S. Drug Manufacturing, 2025.
[6]People’s Republic of China, Outline of the 15th Five-Year Plan for National Economic and Social Development (2026-2030), 2026.
[7] Center for Security and Emerging Technology (CSET), China’s Biotechnology Development Strategy, 2024.
Références Europe
[8] European Commission, Report on the Investigation into Measures and Practices Regarding Medical Devices in China under the International Procurement Instrument (IPI), 2025.
[9]World Health Organization Regional Office for the Eastern Mediterranean (WHO EMRO), Health
[10] EFPIA, R&D Investment Gap between Europe and the United States, 2024
[11] IQVIA for EFPIA & Vaccines Europe, Commercial Clinical Trial Trends in Europe (2013-2023), 2024.
[12] OECD, Securing Medical Supply Chains in a Post-Pandemic World, 2024.
[13] European Commission, European Health Union, 2025.
[14] Draghi, M., The Future of European Competitiveness, Commission européenne, 2024.
[15] OCDE, Health at a Glance: Europe 2024: State of Health in the EU Cycle, Éditions OCDE, 2024.
Références France
[16] Présidence de la République, Innovation Santé 2030 : faire de la France la première nation européenne innovante et souveraine en santé, 2021.
[17] Gouvernement français, Agence de l’Innovation en Santé, feuille de route 2023-2025, 2023.