L’Iran : la puissance née de la contrainte
Le contraste avec l’Iran est saisissant.
Depuis la Révolution de 1979, la République islamique a subi ce que peu d’États contemporains auraient été capables d’endurer pendant une aussi longue période : sanctions, embargo militaire, isolement diplomatique, pression économique et, dès 1980, une guerre dévastatrice menée par l’Irak de Saddam Hussein, soutenu à des degrés divers par les puissances occidentales et plusieurs États arabes.
Là où ces contraintes visaient avant tout à priver l’Iran des ressources militaires et technologiques auxquelles ses voisins avaient accès, elles ont progressivement produit un effet inattendu : elles l’ont contraint à développer ses propres capacités. Missiles, drones, industrie militaire, capacités balistiques et systèmes de défense ont été développés dans la durée, jusqu’à faire de la nécessité d’autonomie une véritable doctrine stratégique.
Il ne s’agit évidemment pas d’une autosuffisance absolue. Mais le résultat essentiel est ailleurs : l’Iran a acquis une autonomie militaire et technologique que les décennies de sanctions étaient précisément censées lui interdire.
Cela confirme que la puissance ne se décrète pas, mais qu’elle peut aussi naître d’une contrainte que ses adversaires n’avaient pas anticipée.
Cette capacité de résistance ne peut cependant être comprise à travers la seule République islamique. Elle s’enracine dans une histoire beaucoup plus ancienne.
L’Iran n’est pas une création de 1979.
Avant l’islam, il y a la Perse et une mémoire civilisationnelle dont le Shâhnâmeh, le Livre des Rois de Ferdowsi, constitue l’une des expressions les plus puissantes.
L’islamisation de la Perse n’a pas signifié l’effacement des héritages qui la précédaient.
Elle a profondément transformé la société iranienne, mais sans faire disparaître les traditions, les mémoires, les langues ni les communautés religieuses antérieures. Le zoroastrisme, religion de l’Iran préislamique, est ainsi toujours présent en Iran. La communauté juive iranienne possède elle aussi une histoire très ancienne, remontant à l’époque achéménide, notamment à la période de Cyrus le Grand.
Puis le chiisme est devenu un élément structurant de l’identité politique de la Perse, notamment sous les Safavides.
À cette histoire nationale s’est ajoutée une mémoire religieuse d’une puissance exceptionnelle : Karbala. Dans la mémoire chiite, Karbala n’est pas seulement un épisode du passé. Elle incarne le sacrifice, la fidélité à un principe, le refus de la soumission et la possibilité d’une victoire morale malgré la défaite matérielle.
Shâhnâmeh et Karbala appartiennent à des univers différents, mais leur rencontre progressive dans l’histoire de la Perse a contribué à former une continuité particulière : celle d’une civilisation qui se pense dans la durée, qui conserve la mémoire de ses épreuves et qui associe volontiers identité, résistance et fidélité.
La Révolution Islamique ne surgit donc pas dans un vide historique. Elle donne une forme politique contemporaine à plusieurs de ces héritages. La République islamique d’Iran entend faire de l’islam un principe d’organisation de la société et de l’État, conformément à sa propre lecture des prescriptions coraniques et de la tradition chiite.
C’est ici que l’Iran se distingue profondément des monarchies du Golfe.
Les pays du CCG ont suivi une trajectoire différente : ils ont construit leur modernisation et leur puissance dans un environnement stratégique largement garanti par des puissances extérieures, tout en adaptant progressivement leurs sociétés aux transformations de la mondialisation.
L’Iran, lui, a fait de l’autonomie et du refus de la dépendance extérieure les principes centraux de son modèle politique et stratégique. Depuis lors, cette cohérence est frappante. L’indépendance politique proclamée par la révolution s’est accompagnée d’une volonté de maîtrise de ses capacités militaires. Le refus de la domination étrangère s’est traduit par la recherche de capacités autonomes. La conception religieuse de la résistance s’est prolongée dans une politique régionale fondée sur la profondeur stratégique et la constitution de réseaux alliés.
L’Iran n’a donc pas simplement parlé de souveraineté : il a organisé sa stratégie autour d’elle.
Il n’a pas simplement proclamé son refus de dépendre des puissances étrangères : il a assumé les coûts considérables liés au développement de ses propres moyens.
Il n’a pas simplement invoqué la résistance : il en a fait un principe durable de sa politique régionale. C’est cette cohérence entre les principes et les actes qui permet de comprendre sa résilience.
Cette orientation politique d’autodétermination a cependant eu un coût. Pendant des décennies, une partie de la société iranienne a payé le prix des sanctions occidentales. Elles ont pesé sur l’économie, limité les échanges et nourri chez certains Iraniens un désir légitime d’ouverture, de prospérité et d’un rapprochement avec les sociétés européennes, reflet d’un modèle de réussite.
En frappant les exportations iraniennes et en restreignant l’accès du pays aux devises, au système financier international et aux importations, les sanctions ont exercé une pression considérable sur le rial. Sa dépréciation a provoqué une forte inflation, entraînant une diminution brutale du pouvoir d’achat de la population.
Cette dégradation économique imposée a eu des conséquences politiques. Elle ne demeure pas une réalité abstraite des relations internationales : elle s’inscrit directement dans la vie quotidienne des citoyens. Elle a ainsi contribué à nourrir un mécontentement croissant à l’égard du gouvernement iranien et, dans certaines périodes, à alimenter des mouvements de contestation.
Les sanctions sont à double tranchant : conçues pour contraindre le pouvoir iranien, elles font surtout peser sur le peuple le coût considérable de cette politique de pression.
Mais un jour, le mirage d’un modèle idéalisé finit par se dissiper.
Ce jour fut le 7 octobre 2023. Les massacres qui s’ensuivirent à Gaza constituèrent alors, pour une partie de la société iranienne, un révélateur supplémentaire. Le discours occidental sur les droits de l’homme et l’ordre international s’est trouvé confronté à une réalité qu’il devenait de plus en plus difficile d’ignorer : la manière dont les événements étaient traités politiquement et médiatiquement dans les démocraties libérales, ainsi que le soutien apporté à Israël, ont profondément bouleversé la perception du modèle politique et international jusque-là présenté comme une référence.
Ce qui était présenté comme un ordre fondé sur des principes universels apparaissait désormais, aux yeux de certains, soumis à des considérations géopolitiques beaucoup plus classiques.
Puis intervient le véritable basculement.
Deux ans plus tard, un nouveau seuil est franchi, lorsque les États-Unis et Israël frappent directement l’Iran, une question stratégique apparaît immédiatement :
Une attaque contre le pouvoir iranien peut-elle réellement être dissociée d’une attaque contre le pays lui-même ?
C’est là que l’erreur fondamentale apparaît.
Être en désaccord avec son gouvernement ne signifie pas pour autant souhaiter qu’une puissance étrangère frappe son propre pays.
On peut contester le pouvoir en place ou souhaiter une évolution politique sans pour autant accepter une agression brutale. Face à une attaque contre le territoire national, la question peut alors cesser d’être prioritairement celle des dirigeants pour devenir celle de la défense du pays.
Et cette distinction allait bientôt se confirmer lors d’une nouvelle agression.
Le 28 février 2026, deux frappes touchèrent l’école primaire Shajareh Tayyebeh de Minab, dans le sud de l’Iran, pendant les heures de classe. Selon l’UNICEF, 168 fillettes furent tuées.
La majorité des victimes étaient âgées de 7 à 12 ans.
Le reflet de Gaza devenait alors difficile à ignorer.
Ce qui pouvait être présenté comme une guerre contre un pouvoir devenait, aux yeux d’une population, une guerre qui frappait aussi ses enfants.
L’attaque révéla alors l’ampleur du mensonge : les agresseurs ne faisaient aucune distinction entre le « régime » et le peuple.
Les obsèques de l’ayatollah Ali Khamenei en fournirent une image spectaculaire. Des foules immenses se rassemblèrent à travers l’Iran, tandis que des délégations venues de plusieurs pays de la région et au-delà vinrent témoigner leur solidarité à Téhéran, donnant à l’événement une dimension qui dépassait largement les frontières du pays. Ansarullah, venu du Yémen, y était notamment représenté.
Les chiffres avancés par les autorités iraniennes dépassèrent les quarante millions de participations cumulées, donnant à ces funérailles une dimension sans précédent dans l’histoire récente du pays. Cet événement fut largement observé par les médias occidentaux, qui rendirent compte eux-mêmes de l’ampleur de la mobilisation.
Ce qui devait révéler la vulnérabilité de l’Iran contribua donc, au contraire, à renforcer la cohésion nationale : une fierté renouvelée devant les capacités autonomes que le pays avait réussi à développer après des décennies de sanctions, d’isolement et de guerre.
Car l’Iran ne se résume ni à ses dirigeants ni à ses institutions. Pourtant, 1979 semble être précisément la date à laquelle les États-Unis et leurs alliés occidentaux ont choisi de fixer leur regard, comme si la République islamique constituait le point de départ de son histoire. Mais ils ont aussi sous-estimé la nature même de l’islam politique qui venait de s’imposer, porté notamment par la pensée de l’imam Khomeini et celle d’Ali Shariati.
On peut contester la République islamique, son système politique, son pouvoir religieux ou son soutien à l’axe de la résistance. Mais il faut alors répondre à une question simple : quel autre grand État de la région a résisté pendant des décennies à une telle pression extérieure sans renoncer à son indépendance politique ? L’Iran a conservé son autonomie malgré les sanctions, maintenu ses choix stratégiques malgré les pressions et préservé une continuité singulière entre son histoire, ses convictions idéologiques et ses institutions. C’est cette continuité qui explique sa capacité de résistance. C’est là que réside sa véritable force.
On peut décapiter un gouvernement. On ne décapite pas une civilisation.
Les monarchies du Golfe ont suivi une trajectoire radicalement différente : de la domination ottomane à la tutelle britannique, puis à la protection américaine, elles ont construit leur puissance moderne dans un système de sécurité largement garanti par l’Occident. Leur inquiétude face à l’Iran ne tient toutefois pas seulement au clivage confessionnel : elle tient aussi à la menace politique que représente, pour des pouvoirs fondés sur la transmission familiale et héréditaire, une République née d’une révolution qui a renversé une monarchie.
La compréhension de l’islam dans les capitales occidentales était largement façonnée par l’image qu’en renvoyaient les monarchies rigoristes du Golfe, notamment l’Arabie saoudite et son modèle wahhabo-salafiste, ainsi que par leur attitude complaisante à l’égard de l’Occident.
Cette représentation, souvent réduite à un islam conservateur et rétrograde, rendait presque impensable que l’islam puisse devenir le moteur d’une révolution, le principe d’organisation d’un État et le fondement d’une politique d’indépendance.
Israël : la greffe qui n’a pas prise dans l’environnement régional
La puissance sans la victoire
Mais il reste un autre acteur régional dont les contradictions méritent maintenant d’être examinées : Israël.
Une puissance militaire considérable.
Une société technologiquement avancée.
Une idéologie dont le sionisme révisionniste constitue aujourd’hui le courant dominant au pouvoir, porteur d’une vision territoriale et religieuse.
Une dépendance stratégique majeure à l’égard des États-Unis.
Et surtout, une question qui demeure irrésolue après près de quatre-vingts ans :
Pourquoi la greffe n’a-t-elle jamais pris dans son environnement régional ?
La réponse la plus évidente tient peut-être à ceci : la plaie palestinienne n’a jamais cicatrisé.
Car, au lieu de rechercher durablement les conditions politiques permettant de la refermer, les régimes israéliens successifs ont souvent privilégié le rapport de force, l’expansion territoriale et renforcé progressivement la définition d’Israël comme « État juif ».
Après les accords d’Oslo, alors que l’OLP de Yasser Arafat avait reconnu le droit d’Israël à exister et accepté le principe d’un règlement négocié, le rejet vint cette fois du greffon lui-même : il se manifesta au cœur même de la société israélienne.
Le 4 novembre 1995, Yitzhak Rabin fut assassiné par Yigal Amir, un extrémiste juif opposé aux accords israélo-palestiniens. Et parmi ceux qui, à l’époque, dénonçaient Rabin et les accords d’Oslo, figurait notamment Benjamin Netanyahu, alors chef du Likoud et figure de proue de l’opposition aux accords de paix. Quelques mois plus tard, les élections de mai 1996 portèrent ce dernier au pouvoir face à Shimon Peres, l’autre grande figure des accords d’Oslo.
Leah Rabin dira alors : « C’est comme si on avait assassiné mon époux une seconde fois. »
L’épisode est révélateur d’une contradiction qui ne cessera plus de traverser le projet israélien : comment réussir une implantation régionale tout en refusant les concessions politiques nécessaires à sa prise ?
Or une greffe ne peut prendre sans traitement anti-rejet.
Dans le cas d’Israël, ce traitement ne pouvait être que politique : il supposait des concessions permettant aux Palestiniens de disposer d’un avenir politique viable et de rendre possible une coexistence durable, mais aussi l’acceptation de cette idée par l’opposition israélienne.
Or c’est précisément ce traitement qui n’a jamais véritablement été administré.
Pour comprendre pourquoi, il faut revenir à la manière dont cette greffe a été réalisée.
Car Israël n’est pas né dans un vide géopolitique. Son projet s’est développé dans un espace profondément bouleversé par la disparition de l’Empire ottoman, cet « homme malade » que les puissances européennes avaient depuis longtemps entrepris de découper avant même que sa disparition ne devienne effective. La Palestine passa alors sous mandat britannique, et Londres s’arrogea le droit de disposer de son avenir politique, avant que le mouvement sioniste ne se donne progressivement les moyens de réaliser son propre projet.
Israël est ensuite devenu progressivement un pilier de la puissance américaine au Moyen-Orient.
Une puissance extérieure peut installer, protéger et armer un pays ; elle ne peut pas lui fabriquer, à elle seule, une appartenance régionale.
Elle peut garantir un territoire.
Elle peut garantir une supériorité militaire.
Elle peut même garantir, pendant un temps, une forme de sécurité stratégique.
Mais elle ne peut pas garantir l’acceptation par l’environnement.
Israël a soufflé sa 78e bougie, et le constat devient difficile à contourner.
Les adversaires se succèdent, sans disparaître.
Le Hamas n’a été vaincu ni politiquement ni militairement.
Le Hezbollah, lui, n’a pas davantage été éliminé.
Et, comme en 2006, après sa déroute au Liban, Israël découvre qu’une supériorité militaire écrasante — aérienne et terrestre — face à une milice armée ne suffit pas à transformer une campagne militaire en victoire et peut même conduire à la défaite.
La multiplication des fronts ne peut logiquement apporter davantage de sécurité à Israël.
Elle a au contraire élargi le champ de ses adversaires. Israël a également étendu sa présence militaire dans le sud de la Syrie après la chute d’Assad, alors même que le nouveau pouvoir de Damas, dirigé par Ahmed al-Charaa, cherche lui-même à établir un accord de sécurité avec Israël.
La disparition d’Assad n’a donc pas réglé le problème : elle montre que le problème n’était pas lié à Assad.
Le même paradoxe apparaît au Liban. L’hégémonisme du régime israélien l’aveugle au point d’exiger malgré tout le désarmement du Hezbollah, alors même que la poursuite de ses actions militaires fournit à celui-ci l’argument même de sa nécessité.
Si le gouvernement libanais semble encore croire que le désarmement peut garantir la sécurité du pays, une partie importante de la population considère au contraire que la poursuite des actions israéliennes démontre précisément la nécessité du Hezbollah.
Le problème devient alors celui que nous avons rencontré tout au long de cette réflexion :la différence entre la puissance que l’on possède et la puissance que l’on est capable de convertir en résultat politique.
Il peut détruire des infrastructures.
Il peut frapper ses adversaires.
Mais détruire n’est pas vaincre.
Frapper n’est pas obtenir un résultat politique.
Le régime israélien est désormais confronté à une difficulté plus profonde : incapable de parvenir à une victoire militaire décisive ni de consentir à un règlement politique, il ne lui reste plus qu’une stratégie mortifère : l’escalade régionale, dans l’attente d’une victoire illusoire.
La dépendance ultime
Bien avant le 7 octobre 2023, Israël avait déjà démontré qu’il était une puissance militaire redoutable, notamment depuis les airs. La dévastation des infrastructures civiles ne constitue pas pour autant une victoire.
Mais Israël ne produit pas seul tout ce dont il a besoin pour soutenir indéfiniment une guerre de haute intensité.
Et lorsque Washington est lui-même engagé dans une confrontation qui mobilise une part croissante de ses ressources, cette dépendance cesse d’être une garantie absolue.
Elle devient une vulnérabilité.
Le problème d’Israël n’est donc plus de savoir s’il dispose d’un allié, mais combien de temps celui-ci pourra, ou voudra, continuer à payer le prix de son engagement.
Ce soutien repose aujourd’hui plus que jamais sur Donald Trump et son administration.
L’Amérique connaît ses propres difficultés économiques, militaires et politiques.
Et son opinion publique a profondément évolué face aux horreurs qui se poursuivent à Gaza, dans les territoires palestiniens occupés et au Liban.
Cela ne signifie pas que le soutien américain à Israël ait disparu.
Cela signifie que ce qui paraissait politiquement acquis l’est désormais beaucoup moins.
La question devient alors celle de toute puissance dépendante :
que se passe-t-il lorsque celui dont dépend votre sécurité commence lui-même à connaître ses limites ?
C’est là que le basculement devient palpable.
Les monarchies du Golfe ont longtemps cru pouvoir acheter leur sécurité.
Israël a longtemps cru pouvoir assurer sa sécurité grâce à sa supériorité militaire.
Les démocraties occidentales ont longtemps cru pouvoir préserver leur modèle par leur supériorité économique, institutionnelle et militaire.
L’Iran, lui, a fait un choix différent : ne pas faire de sa sécurité une dépendance.
La guerre contre l’Iran a produit l’effet inverse de celui qu’en attendaient ses adversaires : loin de fracturer la société iranienne, elle a suscité un réflexe de cohésion nationale autour de la défense du pays.
La durée de la confrontation révèle alors une autre asymétrie : les capacités iraniennes lui permettent de considérer la guerre et les sanctions comme des contraintes durables de son environnement extérieur. Dans un conflit prolongé, le temps joue donc en sa faveur, d’autant que l’Iran exerce désormais sa juridiction sur le détroit d’Ormuz et en contrôle l’accès — quoi qu’en disent les grands médias.
La fuite en avant
Pour comprendre cette fuite en avant, revenons à son point de départ.
Que se passe-t-il lorsqu’une puissance, aveuglée par sa propre supériorité, refuse de revenir en arrière ?
Chaque nouveau conflit rend plus difficile le retour à l’équilibre précédent.
Chaque nouvelle opération militaire nourrit de nouvelles résistances.
Chaque territoire occupé ajoute une contrainte.
Chaque destruction rend plus difficile un règlement politique.
Et lorsque les fronts précédents ne produisent pas la victoire attendue, Israël en ouvre un nouveau : le 28 février 2026, les États-Unis et Israël ont déclenché une nouvelle guerre contre l’Iran.
La fuite en avant devient alors une stratégie sans terme.
Le paradoxe est saisissant.
Israël conserve une puissance militaire considérable, mais ses adversaires ont appris à l’affronter autrement. La résistance s’est adaptée, a développé ses propres méthodes et a progressivement réduit l’avantage que procurait la supériorité conventionnelle israélienne.
Cette supériorité ne produit plus la victoire qu’elle était censée garantir.
La question est désormais de savoir si Israël peut continuer à mener une guerre sur plusieurs fronts, maintenir son économie, préserver sa cohésion sociale et conserver durablement le soutien politique et militaire des États-Unis.
Du côté américain, la situation n’est guère plus favorable. Les États-Unis sont affaiblis politiquement, économiquement et militairement, notamment par la pression exercée sur leurs stocks de munitions. Il ne leur reste plus que trois instruments : imprimer des dollars, pratiquer le battage médiatique et entretenir la mystification de l’information.
Le protocole d’accord en quatorze points signé par Trump avec l’Iran, qui devait ouvrir la voie à un règlement du conflit, est mort-né.
Il ne reste que la fuite en avant ou la reconnaissance de la défaite.
Pour Donald Trump, reconnaître l’échec de cette guerre pourrait avoir un coût politique considérable et compromettre durablement son avenir. Les soupçons de conflits d’intérêts et les transactions boursières suspectes réalisées avant certaines annonces liées à la guerre ont d’ailleurs déjà conduit des élus américains à réclamer des enquêtes.
Mais le problème dépasse Trump. Reconnaître la défaite reviendrait à exposer les fragilités du système de puissance américain, où affaires publiques, économie, finance et puissance militaire sont étroitement imbriquées.
Le dollar n’est pas seulement la monnaie des États-Unis : il constitue l’un des fondements de leur puissance internationale. La puissance militaire contribue à préserver cette position, tandis que la domination financière permet à Washington de transformer sa monnaie en instrument de coercition.
Cette imbrication entre puissance militaire, financière et monétaire trouve aux États-Unis une expression institutionnelle particulière dans la Federal Reserve : ses gouverneurs sont nommés par le président et confirmés par le Sénat, mais leur mandat de quatorze ans, non renouvelable et décalé du calendrier électoral, les place volontairement à distance de l’alternance politique.
Cette architecture protège la gestion monétaire des pressions électorales immédiates, mais elle inscrit aussi la conduite de la politique monétaire dans une temporalité qui dépasse largement celle du gouvernement.
Mais cette puissance contient désormais son propre paradoxe : plus Washington utilise le dollar comme une arme de sanctions, plus il encourage ses adversaires à s’en affranchir.
Les BRICS développent notamment leurs échanges en monnaies locales et leurs propres infrastructures de paiement. L’instrument même qui permet aux États-Unis d’imposer leur puissance contribue progressivement à fragiliser la centralité du dollar sur laquelle cette puissance repose.
Les États-Unis sont comme le Titanic, mais avec une différence essentielle : l’iceberg n’a rien d’imprévisible et, pourtant, le navire fonce à plein régime.
La puissance finit alors par se retourner contre elle-même : elle ne sert plus seulement les intérêts de l’État, mais aussi ceux du système politique, financier et monétaire qu’elle protège. Et lorsque ce système devient à son tour dépendant de la force militaire pour préserver ses équilibres, la fuite en avant cesse d’être un choix pour devenir une nécessité.
Mais lorsque cette puissance ne peut plus reculer sans mettre en péril l’ordre qu’elle protège, l’escalade peut devenir la seule issue apparente. Dans cette impasse, la menace nucléaire devient le risque ultime.
Le cercle se referme.
Les États-Unis et Israël se dirigent vers une défaite stratégique.
Une véritable puissance doit être capable de gagner la guerre ou de gagner la paix.
Depuis sa création, Israël semble incapable de l’une comme de l’autre.
La guerre, parce que la supériorité technologique ne suffit plus face à une résistance valeureuse et déterminée, d’autant que celle-ci est intimement enracinée dans le territoire et qu’il est impossible de la vaincre définitivement par la seule force militaire.
La paix, parce que l’idéologie sioniste révisionniste dont se réclament les ministres du régime présente leurs ennemis comme des êtres inférieurs à éliminer, rendant impossible le compromis politique.
C’est aussi ce qui explique la fragilité des cessez-le-feu : le régime israélien ne les considère pas comme l’étape vers un règlement politique, mais comme une simple pause dans la guerre.
Super-Sparte
Rappelons les paroles du faiseur de paix, Benjamin Netanyahu, qui réclamait le prix Nobel de la paix — non pour lui-même, mais pour Donald Trump.
Il déclara en septembre 2025, alors qu’Israël était déjà engagé depuis près de deux ans dans le génocide à Gaza, qu’Israël devait devenir une « super-Sparte ».
Netanyahu lançait alors cette formule dans un contexte d’isolement international croissant, en affirmant la nécessité, selon lui, de renforcer l’autonomie économique et militaire du pays.
La formule se voulait héroïque : « nous résisterons seuls s’il le faut ».
Le 14 octobre 2025, je résumais déjà ce paradoxe dans un article intitulé « 700 : Super-Sparte, c’est Gaza ».
Malgré le soutien inconditionnel des États-Unis, Israël n’est pas parvenu à vaincre ni le Hamas ni le Hezbollah. Que serait-il advenu sans ce soutien ?
Non qu’Israël soit Sparte. Mais puisque Netanyahu invoque Sparte, il faut aussi regarder ce que l’histoire de Sparte nous enseigne.
Car Sparte n’a pas disparu faute de courage.
Elle n’a pas manqué de soldats.
Elle n’a pas manqué de discipline.
Elle n’a pas manqué de volonté.
Mais les hommes de Léonidas combattaient pour défendre leur terre.
Israël, lui, combat une résistance née de l’occupation et de la dépossession.
Et peut-être est-ce là, finalement, la leçon de toute cette histoire.
Les religions peuvent perdre leur esprit.
Les idéologies peuvent perdre leur finalité.
Les démocraties peuvent conserver leurs procédures en oubliant leurs promesses.
Les monarchies peuvent accumuler la richesse sans construire l’autonomie.
Les États peuvent devenir extraordinairement puissants sans parvenir à devenir maîtres de leur destin.
Mais l’Histoire ne demande pas seulement :
Qui est le plus fort ?
Elle demande plutôt :
Qui est capable de durer ?