Sahel, la nouvelle ruée vers l’uranium et la guerre froide des ressources

Loin des grandes capitales occidentales, c'est au Sahel que se joue l'une des compétitions géopolitiques les plus révélatrices de la recomposition multipolaire du monde

par Ghizlaine Badri
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Le sous-sol nigérien, nouvel échiquier mondial

Longtemps analysée à travers le seul prisme sécuritaire de la lutte contre le djihadisme, la région est devenue en 2026 un terrain d’affrontement économique où se croisent les intérêts américains, russes, chinois, turcs et européens autour d’une ressource stratégique entre toutes : l’uranium nigérien. Au Niger, Américains, Canadiens, Russes et Chinois se livrent une concurrence sans merci pour le contrôle des mêmes sous-sols, une rivalité que résume une formule aussi simple qu’éclairante : dans le Sahel de 2026, la géopolitique s’affiche, mais c’est la géologie qui décide en dernier ressort. Le 20 septembre 2026, l’entreprise canadienne Global Atomic annonçait ainsi avoir obtenu le feu vert de la Development Finance Corporation américaine pour un financement potentiel de 414 millions de dollars destiné au projet de mine d’uranium de Dasa, entre Agadez et Arlit.

Le vide laissé par Paris et la ruée des nouveaux venus

Ce financement révèle l’intensité réelle de la compétition internationale : Washington cherche à sécuriser un accès direct à l’uranium sahélien précisément au moment où l’influence française dans la région s’est quasiment évaporée. Entre 2022 et 2025, le dispositif militaire et diplomatique français s’est effondré au Mali, au Niger et au Burkina Faso, ne laissant subsister qu’une présence résiduelle à Djibouti, un recul qui a ouvert en grand les portes de la région à l’ensemble des compétiteurs internationaux. La Russie a privilégié une présence sécuritaire directe, appuyée sur des groupes paramilitaires, en échange d’un accès privilégié aux ressources des juntes militaires au pouvoir. La Chine, à l’inverse, avance plus discrètement en misant sur les investissements et la stabilité politique, intégrant le Sahel à ses Nouvelles Routes de la soie afin de sécuriser des corridors vers l’Afrique de l’Ouest, une approche fondée sur un partenariat présenté comme gagnant-gagnant qui pourrait, selon plusieurs centres d’analyse, faire de Pékin le véritable vainqueur de cette guerre d’influence à moyen terme.

L’Alliance des États du Sahel, nouvelle architecture politique

Cette recomposition économique s’accompagne d’une transformation institutionnelle majeure. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger, réunis depuis septembre 2023 au sein de l’Alliance des États du Sahel, ont rompu avec la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest et approfondi leur intégration propre : introduction d’un passeport commun, création d’une force régionale de sécurité de 5 000 hommes, retrait collectif de la Cour pénale internationale. En Guinée, un référendum tenu en septembre 2026 a par ailleurs renforcé la position du général Mamady Doumbouya, qui devrait être élu chef de l’État lors d’un scrutin prévu fin décembre, confirmant la tendance régionale à la consolidation de régimes militaires installés désormais dans la durée plutôt que transitoires.

Une région qui négocie sa propre influence

Pour les puissances extérieures, cette nouvelle architecture régionale n’est pas un obstacle mais une opportunité que les juntes sahéliennes savent exploiter. La rivalité sino-américaine, qui rappelle par bien des aspects la logique de la Guerre froide, offre à ces États une capacité de négociation inédite : le mépris affiché par Washington pour le multilatéralisme, loin d’affaiblir uniformément la région, a aussi ouvert des opportunités de renforcement de l’autonomie africaine, chaque partenaire extérieur pouvant être mis en concurrence avec les autres. Plus au nord, la résolution 2797 adoptée par le Conseil de sécurité des Nations unies le 31 octobre 2025 reconnaissant le plan d’autonomie marocain comme base des négociations sur le Sahara et prorogeant le mandat de la MINURSO jusqu’au 31 octobre 2026, échéance désormais imminente, illustre combien l’ensemble de l’espace sahélo-saharien connaît, au même moment, une recomposition diplomatique accélérée.

Le défi oublié : villes, jeunesse et infrastructures

Au-delà des rivalités entre grandes puissances, le Sahel reste traversé par de profondes transformations sociales que la compétition pour les minerais tend à occulter. L’urbanisation y est rapide, avec des villes comme Bamako, Niamey ou Ouagadougou qui voient leur population exploser sans infrastructures adaptées pour l’accompagner. La course à l’uranium et aux minerais critiques ne pourra durablement profiter à aucune des parties, extérieures comme locales, si elle ne s’accompagne pas d’un investissement réel dans cette transition démographique et urbaine, un défi que ni Washington, ni Moscou, ni Pékin n’ont encore véritablement pris à bras-le-corps.

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