Quand l’aide devient une arme d’influence

Dans un monde confronté à des crises géopolitiques, climatiques et économiques, la réduction de l'aide au développement est-elle un simple ajustement budgétaire ou le symptôme d'un basculement plus profond de l'ordre international ?

par Elyes GHARIANI
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L’aide publique au développement (APD) des pays du Comité d’aide au développement a entamé un recul continu

Les chiffres de l’OCDE ne laissent plus place au doute. Après avoir atteint un niveau record de 223,3 milliards de dollars en 2023, l’APD des pays du Comité d’aide au développement a entamé un recul continu : -6 % en 2024, à 214,5 milliards de dollars, puis un effondrement de 23,1 % en 2025, à 174,3 milliards. Jamais, depuis la création de l’APD moderne, une telle contraction n’avait été enregistrée. En deux exercices budgétaires, l’aide mondiale est ainsi revenue à son niveau de 2015, l’année même où la communauté internationale adoptait les Objectifs de Développement Durable. Ce qui pouvait encore apparaître comme un essoufflement conjoncturel s’affirme désormais comme un désengagement assumé. Au-delà de ses conséquences sociales, cette évolution traduit une mutation plus profonde : la solidarité internationale cède progressivement du terrain aux impératifs de sécurité, de souveraineté et de compétition stratégique.

Les principaux bailleurs illustrent ce mouvement, chacun selon ses propres contraintes. La France, qui s’était engagée à consacrer 0,7 % de son revenu national brut à l’aide au développement, n’y consacre plus que 0,42 %, soit 12,9 milliards d’euros en 2025, après une baisse de 10,9 % en un an. Entre 2024 et 2026, le budget de sa mission APD aura diminué de près de 40 %. L’Allemagne suit une trajectoire comparable : le Bundestag a ramené le budget du BMZ à 10,06 milliards d’euros pour 2026, tandis que son enveloppe humanitaire, amputée de moitié depuis 2024, atteint son plus faible niveau depuis une décennie. Paradoxe révélateur : Berlin est pourtant devenu, pour la première fois de son histoire, le premier bailleur mondial d’APD avec 29,1 milliards de dollars, non parce qu’il a accru son effort, mais parce que les États-Unis se sont retirés plus brutalement encore.

Aux États-Unis, le recul dépasse désormais la logique des restrictions budgétaires. L’APD américaine s’est effondrée de 57 % en 2025, à elle seule responsable des trois quarts de la baisse mondiale.

L’USAID, pilier de l’aide américaine dans plus d’une centaine de pays, a officiellement cessé ses activités le 1er juillet 2025, les programmes maintenus étant intégrés au département d’État. Le retrait engagé de l’Organisation Mondiale de la Santé confirme cette même logique : les instruments multilatéraux sont progressivement remplacés par une approche plus sélective, directement subordonnée aux priorités stratégiques américaines.

Le tableau n’est toutefois pas uniforme. Les Pays-Bas, la Finlande et la Suisse poursuivent également leurs réductions budgétaires, tandis qu’à contre-courant, la Norvège, la Suède, le Danemark et le Luxembourg ont accru leur effort en 2025. Plus qu’une exception, ces quatre pays rappellent combien l’engagement historique pris aux Nations Unies en 1970 — consacrer 0,7 % du revenu national brut à l’aide au développement — est devenu marginal au sein même des principaux pays donateurs.

Au-delà des chiffres, une réalité s’impose. Le recul de l’aide publique au développement ne traduit pas seulement une contraction des ressources disponibles : il révèle un changement de hiérarchie des priorités. À mesure que les grandes puissances privilégient leurs intérêts nationaux et leurs impératifs de sécurité, l’aide cesse progressivement d’être un instrument privilégié de solidarité pour devenir un levier parmi d’autres de la compétition géopolitique. C’est cette transformation, autant que ses conséquences pour les pays les plus vulnérables, qui redessine aujourd’hui les équilibres de la coopération internationale.

Une solidarité en recul, une compétition d’influence en expansion

La contraction de l’aide publique au développement ne résulte pas d’un simple arbitrage budgétaire. Elle traduit la convergence de deux évolutions profondes. D’un côté, le ralentissement économique, l’inflation et l’alourdissement des dettes publiques poussent les gouvernements à revoir leurs priorités. De l’autre, la multiplication des crises géopolitiques – de la guerre en Ukraine aux tensions au Moyen-Orient et en Indo-Pacifique – mobilise des ressources croissantes au profit de la défense, de la sécurité et du soutien aux alliés stratégiques.

Cette évolution marque une rupture dans la philosophie même de la coopération internationale. L’aide tend de plus en plus à suivre les priorités diplomatiques et sécuritaires des États donateurs plutôt que les besoins des pays les plus vulnérables. Cette logique de friend-shoring traduit un déplacement progressif de l’APD : d’instrument de solidarité, elle devient un outil de politique étrangère au service des intérêts nationaux.

Les conséquences sont particulièrement lourdes pour les pays en développement. Le recul des financements fragilise les campagnes de vaccination, les systèmes de santé, l’accès à l’éducation, l’approvisionnement en eau potable et les infrastructures d’assainissement. Au-delà des services essentiels, c’est la capacité même de nombreux États à maintenir leur stabilité économique et sociale qui s’en trouve affaiblie. La pauvreté, le chômage et l’absence de perspectives alimentent à leur tour les migrations contraintes, faisant de l’instabilité locale un enjeu de sécurité internationale.

Mais cette contraction de l’engagement occidental produit un autre effet, plus discret et sans doute plus durable : elle libère un espace stratégique que d’autres puissances s’empressent d’occuper.

La Chine en est l’exemple le plus visible. Depuis deux décennies, Pékin investit massivement dans les infrastructures africaines – routes, chemins de fer, ports, centrales électriques – à travers une coopération étroitement articulée à l’Initiative des Nouvelles Routes de la soie. Le chemin de fer Mombasa-Nairobi au Kenya ou les installations portuaires de Djibouti illustrent cette stratégie. En privilégiant les investissements et les prêts plutôt que les dons, et en s’abstenant de toute conditionnalité liée à la gouvernance ou aux droits humains, la Chine répond à une attente de nombreux gouvernements africains. Mais cette approche poursuit également des objectifs stratégiques : sécuriser les approvisionnements, renforcer son influence diplomatique et consolider sa présence sur les principaux axes commerciaux du continent.

La Russie suit une logique différente mais tout aussi politique. Son influence repose moins sur les infrastructures que sur la coopération militaire, la sécurité et l’exploitation des ressources naturelles. En République Centrafricaine, comme dans plusieurs autres pays africains, l’assistance sécuritaire s’est accompagnée d’accords donnant accès à des ressources minières ou énergétiques. Là encore, l’absence de conditionnalité politique constitue un argument apprécié par des gouvernements soucieux de préserver leur marge de manœuvre face aux exigences des partenaires occidentaux.

Ces approches ne remplacent pas mécaniquement l’aide publique au développement traditionnelle. Elles témoignent cependant d’une transformation profonde des rapports de force internationaux. À mesure que les puissances occidentales réduisent leur engagement, la coopération avec les pays du Sud cesse d’être dominée par un seul modèle. Elle devient un espace de concurrence où infrastructures, sécurité, commerce, financement et influence diplomatique s’entremêlent désormais dans une même stratégie de puissance.

L’Afrique au cœur d’une nouvelle géographie de l’influence

Le recul de l’aide publique au développement ne crée pas seulement des difficultés financières : il accélère une recomposition des partenariats internationaux. En Afrique, où les besoins d’investissement demeurent immenses, le retrait progressif de plusieurs bailleurs occidentaux ouvre un espace que d’autres puissances s’emploient à occuper selon leurs propres priorités. La coopération internationale entre ainsi dans une nouvelle phase, moins dominée par un modèle unique que par la coexistence de stratégies concurrentes.

Cette évolution invite à dépasser l’opposition entre anciens et nouveaux partenaires. Le modèle traditionnel de l’APD, souvent critiqué pour sa lourdeur administrative et ses conditionnalités, ne répond plus toujours aux attentes des États africains. Les approches proposées par la Chine, la Russie et d’autres acteurs émergents offrent davantage de souplesse, mais soulèvent à leur tour des interrogations sur l’endettement, la gouvernance, la maîtrise des ressources stratégiques et la préservation de l’autonomie des États. Le véritable enjeu n’est donc pas de substituer un modèle à un autre, mais de construire une coopération capable de répondre aux priorités de développement des pays partenaires sans créer de nouvelles formes de dépendance.

Pendant que cette compétition d’influence se déploie, les effets du désengagement occidental deviennent déjà visibles. Ce qui apparaissait encore récemment comme un risque se traduit désormais par des conséquences concrètes. L’USAID, acteur majeur de l’aide américaine pendant plus de six décennies, a officiellement cessé ses activités le 1er juillet 2025.

Le PEPFAR, qui a contribué depuis 2003 à sauver plusieurs millions de vies dans la lutte contre le VIH, voit son financement amputé de 75 % et son avenir profondément compromis en Afrique du Sud, pourtant l’un des pays les plus touchés par l’épidémie. Les premiers bilans font déjà état d’un recul de la couverture antirétrovirale, de fermetures de centres de soins et de milliers d’emplois supprimés, tandis que les projections évoquent plusieurs centaines de milliers d’infections et de décès supplémentaires à l’horizon 2028-2029.

Les conséquences dépassent largement le seul domaine sanitaire. Au Nigéria, les campagnes de vaccination contre la polio et le choléra sont interrompues. En République Démocratique du Congo, les risques de résurgence d’Ebola et du choléra augmentent. En Tanzanie, au Bangladesh ou encore au Soudan, l’accès à l’eau potable, aux soins primaires et aux cantines scolaires se dégrade. Plus largement, le ralentissement du financement des Objectifs de développement durable, conjugué au recours croissant aux prêts plutôt qu’aux dons, accentue le poids de la dette de nombreux pays, dont certains consacrent déjà davantage de ressources au service de leur dette qu’à la santé ou à l’éducation.

Conclusion : la solidarité change de nature, la puissance change de visage

L’aide publique au développement ne disparaît pas ; elle change de fonction. Les chiffres de 2025 ne traduisent pas un simple ajustement budgétaire, mais une rupture géopolitique. Le modèle qui s’était imposé après la guerre froide, où l’aide constituait à la fois un instrument de solidarité, d’influence et de projection des valeurs occidentales, laisse progressivement place à une logique plus directement fondée sur les intérêts stratégiques.

Dans ce contexte, l’Afrique apparaît moins comme un terrain d’assistance que comme l’un des principaux espaces où se redessinent les équilibres du monde multipolaire. L’aide n’y est plus seulement un mécanisme de financement du développement ; elle devient un levier parmi d’autres — aux côtés du commerce, des infrastructures, de la sécurité, de l’énergie ou de l’accès aux ressources critiques — dans la compétition entre puissances.

La véritable question n’est donc plus de savoir si la solidarité internationale survivra au recul des financements occidentaux. Elle est de déterminer qui définira les règles de la prochaine coopération mondiale, au bénéfice de quels intérêts et selon quelles valeurs. Car, dans le nouvel ordre international qui se dessine, l’influence ne se mesure plus seulement à la puissance militaire ou économique : elle se construit aussi par la capacité à accompagner durablement le développement des autres. Les États qui renoncent aujourd’hui à cet instrument pourraient découvrir demain qu’en réduisant leur aide, ils ont aussi réduit leur capacité à façonner le monde.

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