Quand la forme ne suffit plus
Car une forme n’a de sens que par ce qu’elle permet de réaliser.
La question n’est donc pas de savoir s’il faut une forme.
La question est de savoir si cette forme demeure fidèle à ce qu’elle est censée servir.
C’est ici que se situe peut-être l’une des grandes contradictions de notre temps.
Les sociétés modernes ont perfectionné leurs institutions au point de pouvoir parfois donner l’apparence de la liberté sans garantir sa réalité, l’apparence de la participation sans que la volonté exprimée produise toujours une conséquence politique, ou l’apparence de la souveraineté alors que les conditions matérielles de cette souveraineté se sont déplacées ailleurs.
Une société peut laisser parler ses citoyens sans réellement les entendre.
Elle peut les entendre sans réellement les écouter.
Et elle peut même les écouter sans modifier sa décision.
Ces trois situations ne sont pas équivalentes
Le référendum français de 2005 sur le traité établissant une Constitution pour l’Europe en offre une illustration. Le « non » l’emporta avec 54,67 % des suffrages exprimés. Le projet fut donc rejeté par les électeurs français.
Pourtant, Une partie substantielle de ses dispositions fut ensuite reprise dans le traité de Lisbonne, que la France ratifia par voie parlementaire en 2008.
Le référendum avait bien permis au peuple de s’exprimer. Mais que signifie une consultation populaire lorsque la volonté exprimée ne suffit pas à infléchir l’orientation politique poursuivie ?
Entendre suppose déjà autre chose : prendre connaissance de la parole de l’autre, sans nécessairement lui accorder un véritable poids.
Écouter sincèrement va plus loin : cela suppose d’accepter que la parole de l’autre puisse contenir une vérité que le pouvoir n’avait pas envisagée, ou une volonté qui puisse l’obliger à revoir sa propre décision.
Mais même l’écoute ne signifie pas nécessairement que la décision sera modifiée.
C’est lorsque ce qui a été exprimé peut réellement peser sur l’action de ceux qui gouvernent que la forme retrouve son esprit.
Une démocratie ne peut donc être réduite à la possibilité de voter.
Une liberté ne peut être réduite à la possibilité de parler.
Une souveraineté ne peut être réduite à sa proclamation.
Et une institution ne peut être jugée uniquement par son existence.
Il faut regarder ce qu’elle permet réellement à ceux qu’elle prétend servir.
Car c’est finalement dans le passage entre la parole et l’action que se révèle la sincérité d’un système.
Un pouvoir peut tolérer la contestation parce qu’il y est juridiquement contraint.
Il peut aussi l’écouter parce qu’il comprend qu’une société qu’il ne comprend plus devient une société qu’il ne pourra bientôt plus gouverner.
La différence est fondamentale.
Dans le premier cas, la forme est respectée.
Dans le second, l’esprit demeure vivant.
L’esprit se mesure aux actes
C’est ici que la question de la légitimité apparaît.
La légalité et la légitimité ne coïncident pas nécessairement.
Une décision peut être parfaitement légale et pourtant être ressentie comme profondément illégitime par une partie de la population. À l’inverse, une décision peut être contestée dans sa légalité tout en bénéficiant d’une légitimité réelle auprès de ceux qui la considèrent comme nécessaire à la sauvegarde de la nation.
La procédure est indispensable.
Mais elle ne suffit pas.
Une élection établit qu’un pouvoir a été désigné selon certaines règles. Elle ne garantit pas, à elle seule, que ce pouvoir répondra aux attentes de ceux qui l’ont porté au pouvoir.
De même, l’absence d’élections nationales compétitives ne signifie pas automatiquement que toute relation entre le pouvoir et la population a disparu.
Les régimes politiques doivent donc être observés autrement que par leur seule apparence institutionnelle.
Cette distinction est particulièrement importante lorsqu’on compare les démocraties libérales aux grands États à pouvoir fortement centralisé.
Il serait illusoire de penser que l’on gouverne un pays de plusieurs centaines de millions ou de plus d’un milliard d’habitants comme on gouverne un petit État. Les dimensions démographiques, territoriales, historiques et sociales imposent des formes de gouvernement différentes. Elles imposent surtout au pouvoir une capacité permanente à connaître l’état réel de la société qu’il dirige.
Dans un régime fortement centralisé, la responsabilité du pouvoir est d’autant plus grande que les contre-pouvoirs institutionnels sont réduits.
Celui qui concentre la décision concentre aussi la responsabilité du résultat.
Il lui est plus difficile de rejeter ou de diluer durablement la responsabilité de ses échecs sur un gouvernement précédent, sur une coalition parlementaire, sur une opposition ou sur les contraintes d’un système institutionnel dont il ne contrôle pas les principaux ressorts.
Il doit donc répondre autrement à la société : par la sécurité, la stabilité, le développement, l’amélioration du niveau de vie, la capacité à protéger le territoire et, plus largement, par la démonstration qu’il est capable de conduire le pays dans la direction qu’il lui a promise.
Le résultat devient alors lui-même une forme de contrat politique.
Cela ne signifie pas qu’une difficulté économique passagère suffirait à rendre un régime illégitime. Aucun pouvoir ne peut être jugé sur une crise ponctuelle, pas plus qu’une courte période de prospérité ne suffit à établir sa légitimité.
Mais lorsque les difficultés deviennent durables, que la pauvreté s’installe et que le système se révèle incapable de les corriger, la question change de nature : ce n’est plus seulement le gouvernement qui est mis en cause, mais la capacité du système politique lui-même à produire les conditions de sa propre réussite.
La légitimité ne repose donc ni sur la seule procédure ni sur les seuls résultats immédiats.
Elle se mesure aussi à la capacité d’un système à répondre durablement aux difficultés auxquelles il est confronté.
Un régime qui revendique la capacité de décider doit accepter d’être jugé sur ce que ses décisions produisent.
Elle peut passer par l’adhésion, le consentement, la stabilité sociale ou la capacité du pouvoir à corriger ses erreurs. Elle peut aussi se révéler, en creux, par l’apparition progressive d’un désaccord qu’il ne parvient plus à contenir.
L’absence d’une élection ne signifie pas l’absence de toute consultation. Les grands États modernes disposent de réseaux administratifs considérables, d’organismes locaux, de mécanismes de remontée d’informations et de multiples moyens permettant au pouvoir de mesurer les réactions de la population.
La véritable question devient alors moins : « le peuple vote-t-il ? » que : la volonté de ceux qui sont gouvernés possède-t-elle une capacité réelle à agir sur ceux qui gouvernent ?
C’est peut-être le critère le plus simple d’une démocratie effective. Car si cette capacité repose sur des moyens faibles, illusoires ou purement formels, la procédure demeure, mais la souveraineté populaire perd une partie de sa réalité.
La démocratie libérale possède une force considérable : elle a institutionnalisé le principe selon lequel le pouvoir doit périodiquement demander aux citoyens de renouveler leur confiance.
Mais elle possède aussi une faiblesse lorsqu’elle finit par confondre cette procédure avec la totalité de la souveraineté populaire.
Car le citoyen ne choisit pas nécessairement les conditions dans lesquelles le choix lui est proposé.
Il choisit entre des candidats, des partis, des programmes et des orientations qui ont déjà franchi de nombreux filtres politiques, financiers, médiatiques et institutionnels.
La procédure demeure.
Le vote demeure.
L’alternance demeure.
Mais il faut encore répondre à une question plus profonde : qu’est-ce qui, entre deux élections, permet réellement à la volonté du peuple de peser sur la direction du pays ?
En France la Ve République fut taillée à la mesure d’un vieux chêne : le général de Gaulle.
Le problème est qu’une constitution conçue pour donner de la force à un homme d’État peut devenir dangereuse lorsqu’elle tombe entre les mains de glands.
La crise du Covid en fut une démonstration brutale : face à la pénurie de masques, le chacun pour soi s’imposa au sein même de l’Union européenne. Et la France, avec seulement 65 millions d’habitants, dut faire appel à McKinsey pour accompagner une campagne vaccinale.
L’architecture de puissance occidentale que représente l’OTAN n’a absolument rien pu faire face à la vulnérabilité sanitaire qui a paralysé les sociétés. Voilà une puissance censée être capable de faire face aux formes les plus extrêmes de la guerre biologique, et pourtant, face à un virus, les sociétés occidentales se sont retrouvées livrées à elles-mêmes, dans un désordre sans nom.
Quand les actes révèlent l’esprit
Il reste pourtant un dernier critère pour distinguer la forme de l’esprit : les actes.
Car un système politique peut proclamer la liberté, la souveraineté, le pluralisme ou l’égalité. Il peut même multiplier les institutions destinées à en garantir l’existence. Mais l’esprit d’un système ne se trouve pas dans ce qu’il affirme être. Il apparaît dans ce qu’il fait.
La liberté d’expression offre à cet égard un exemple particulièrement révélateur.
Aux États-Unis, la Constitution protège avec une force particulière la liberté de la presse.
Mais cette liberté s’exerce dans un espace médiatique dont les conditions matérielles sont profondément structurées par la concentration économique, la puissance des grands groupes et les intérêts financiers qui organisent leur fonctionnement.
Le paysage médiatique américain n’est donc pas celui d’une multitude d’acteurs parfaitement indépendants les uns des autres. Il est traversé par des concentrations de propriété et par des opérations de rapprochement qui continuent de transformer le secteur.
Il n’est pas nécessaire, dans un tel système, qu’un censeur désigne quotidiennement ce qui peut être publié.
Le paradoxe apparaît : pour maintenir en vie un système médiatique qui peine à convaincre, il faut toujours davantage de financement, avec les impôts des citoyens eux-mêmes.
La France en fournit une illustration. (Phrase manquante importante, car le paragraphe précédent parlait des États-Unis).
L’État soutient depuis plusieurs décennies la presse au nom du pluralisme, de la diffusion et de la modernisation. En 2024, les aides directes ont représenté 175,2 millions d’euros, auxquelles se sont ajoutés environ 300 millions d’euros d’aides indirectes, notamment fiscales et postales. Le ministère de la Culture assume explicitement cette politique et la présente comme un moyen de préserver la diversité des opinions.
La sélection peut s’opérer en amont.
Qui possède les médias ?
Qui les finance ?
Qui possède les moyens de diffusion ?
Qui donne accès aux sources ?
Qui dispose des moyens suffisants pour imposer durablement un récit dans l’espace public ?
Une presse libre et indépendante suppose alors que ces rapports de dépendance soient réduits au minimum. La Charte de Munich en pose le principe sur le plan journalistique.
J’ajoute cependant que cette indépendance doit également être matérielle : ni subventions ni financements susceptibles de placer les médias sous la dépendance d’intérêts politiques ou économiques et, lorsque la publicité intervient, l’identification claire des groupes auxquels elle se rattache.
La liberté juridique demeure entière. Mais la liberté juridique n’efface pas les rapports de force qui déterminent la puissance réelle de la parole. Une opinion peut être libre de s’exprimer et demeurer pratiquement sans moyens. Une autre peut bénéficier de ressources, de réseaux, d’accès aux décideurs et d’une capacité de diffusion incomparablement supérieure.
On a souvent parlé des médias mainstream fonctionnant comme une caisse de résonance.
En plus des échos, on peut également constater un effet « stéréo » : certaines petites phrases sont reprises en boucle, davantage sur la forme que sur le fond. Selon les circonstances, l’objectif peut être le déminage ou la diversion.
Il n’est alors pas étonnant qu’une partie croissante du public se détourne de la télévision et d’une certaine presse, tandis que leurs ventes et leur audience reculent.
Le battage médiatique et la répétition peuvent alors donner à l’information une apparence d’évidence. C’est là que commence la mystification : non plus seulement informer, mais orienter la perception du réel.
Le paradoxe apparaît : pour maintenir en vie un système médiatique qui peine à convaincre, il faut toujours davantage de financement, avec les impôts des citoyens eux-mêmes.
La France en fournit une illustration
L’État soutient depuis plusieurs décennies la presse au nom du pluralisme, de la diffusion et de la modernisation. En 2024, les aides directes ont représenté 175,2 millions d’euros, auxquelles se sont ajoutés environ 300 millions d’euros d’aides indirectes, notamment fiscales et postales. Le ministère de la Culture assume explicitement cette politique et la présente comme un moyen de préserver la diversité des opinions.
Mais une question demeure : pourquoi un secteur structurellement déficitaire continue-t-il d’attirer de grands groupes privés, sinon notamment pour la puissance d’influence qu’il procure et sa capacité à créer un champ magnétique autour de la sphère politique ?
Le paradoxe est alors singulier : un pouvoir d’influence considérable, largement financé par les citoyens eux-mêmes.
Cela ne signifie pas que l’État dicte aux journalistes ce qu’ils doivent écrire. La ligne éditoriale des médias qui les emploient s’en charge déjà.
Cela signifie que les conditions d’existence de l’espace médiatique ne sont jamais neutres.
Et c’est précisément là que la forme peut donner une illusion d’accomplissement.
Le paradoxe apparaît : pour maintenir en vie un système médiatique qui peine à convaincre, il faut toujours davantage de financement, avec les impôts des citoyens eux-mêmes.
Et c’est précisément là que la forme peut donner une illusion d’accomplissement.
La liberté existe.
Les journaux existent.
Les chaînes existent.
Les opinions s’expriment.
Mais la question essentielle demeure : cette parole peut-elle réellement modifier le pouvoir ?
C’est ici que la notion de système devient essentielle.
Les gouvernements changent. Les majorités changent. Les partis changent. Les dirigeants passent.
Mais derrière ces alternances, d’autres réalités persistent.
Les intérêts économiques, les grandes organisations, les réseaux d’influence, les institutions administratives, les habitudes intellectuelles, les mécanismes financiers et les rapports de force internationaux peuvent traverser les changements de pouvoir sans disparaître avec eux.
Le gouvernement change. Mais le système, lui, demeure.
Dès lors, l’alternance politique ne signifie pas nécessairement que les conditions fondamentales de l’exercice du pouvoir ont changé.
C’est pourquoi l’esprit d’une démocratie ne peut être recherché uniquement dans ses élections ou dans la liberté formelle de ses citoyens.
Il faut regarder ce qui se produit lorsque le peuple exprime une volonté qui contrarie les intérêts installés.
Le pouvoir accepte-t-il réellement d’être transformé par ce qu’il entend ?
C’est à cet endroit précis que la forme rencontre l’esprit.
Et c’est aussi là que les régimes démocratiques comme les régimes autoritaires peuvent être jugés selon le même critère.
Car un pouvoir ne révèle jamais aussi clairement ce qu’il est que lorsqu’il doit choisir entre la préservation de sa propre forme et la fidélité à la finalité au nom de laquelle il prétend gouverner.
Que cherche-t-on à préserver ?
Il reste alors la question la plus importante.
Que cherche réellement à préserver un pouvoir ?
Car derrière les institutions, les idéologies et les régimes se trouve toujours une finalité.
Un pouvoir peut chercher à préserver sa propre existence. Il peut chercher à maintenir une élite, un système économique, une dynastie ou une organisation particulière du pouvoir.
Mais il peut aussi considérer qu’il a une responsabilité qui le dépasse : préserver une nation, son indépendance, son territoire, sa continuité historique et, au-delà, une civilisation.
C’est ici que le contraste entre les grands États-civilisations et les démocraties libérales devient particulièrement intéressant.
La Russie, la Chine et l’Iran ont connu, au cours du XXe siècle, des périodes au cours desquelles leur souveraineté, leur indépendance ou leur identité ont été profondément menacées.
Chacune de ces civilisations a connu une expérience différente, mais toutes ont conservé une mémoire particulièrement vive de la domination étrangère, de l’humiliation ou de la dépendance.
Cette mémoire n’est pas sans conséquence sur leur conception du pouvoir.
Dans ces trois États, on peut observer une conception de la puissance économique qui la relie étroitement à la souveraineté.
Elle peut aussi être conçue comme un instrument de souveraineté. La technologie, l’industrie, l’armée, les infrastructures et les réserves financières prennent alors leur valeur politique dans la capacité qu’elles donnent à l’État de décider par lui-même.
C’est peut-être ce qui explique une partie de leur comportement face aux sanctions et aux pressions extérieures.
Lorsque l’indépendance politique est placée au-dessus des intérêts financiers, un État peut accepter de sacrifier une partie de sa richesse à sa souveraineté.
Lorsque les intérêts financiers acquièrent au contraire un poids suffisant pour conditionner les choix politiques, c’est la politique qui peut finir par s’adapter à leurs exigences.
Cette différence est fondamentale.
Les grandes puissances libérales ont elles aussi connu des périodes où la puissance économique était mise au service d’un projet national. Leur histoire industrielle, scientifique et militaire en témoigne.
Mais une transformation s’est opérée progressivement : la puissance économique et financière s’est internationalisée, tandis que les intérêts des grandes entreprises et des investisseurs se sont détachés, au moins en partie, des frontières nationales.
La mondialisation n’a pas supprimé les États.
Elle a cependant modifié le rapport entre le pouvoir politique et le pouvoir économique.
Davos en est peut-être la représentation la plus visible. Chaque année, dirigeants politiques, économiques et institutionnels s’y retrouvent pour réfléchir aux grandes orientations du monde.
le 16 janvier 2009, à Paris, Nicolas Sarkozy déclarait : « On ira ensemble vers ce nouvel ordre mondial et personne, je dis bien personne, ne pourra s’y opposer. »
Une telle déclaration pose une question que la démocratie ne peut éviter : qui décide de l’ordre qui vient, et au nom de quelle légitimité ?
Lorsque le pouvoir économique devient suffisamment puissant pour conditionner les choix du pouvoir politique, une inversion peut se produire : la main qui donne finit par peser sur celle qui décide.
La question n’est donc pas de savoir si l’argent est puissant.
Il l’est nécessairement.
La véritable question est de savoir qui commande lorsque l’intérêt financier et l’intérêt national cessent de coïncider.
C’est aussi pour cette raison qu’il faut se méfier des jugements trop simples sur les régimes autoritaires. Leur absence de pluralisme politique ne les rend pas automatiquement désintéressés, pas plus que les élections ne rendent automatiquement désintéressé un régime démocratique.
Un dirigeant peut invoquer la nation pour préserver son pouvoir.
Il peut également croire sincèrement qu’il accomplit une mission historique pour son pays.
La différence ne peut donc pas être établie à partir du discours.
Elle doit être recherchée dans les actes.
Un dirigeant qui prétend défendre l’indépendance de son pays tout en organisant personnellement sa fortune, celle de sa famille ou de son entourage à l’étranger offre une contradiction que l’Histoire finit tôt ou tard par révéler.
Il faut donc appliquer aux pouvoirs que l’on idéalise, les mêmes exigences qu’à ceux que l’on condamne.
Le patriotisme proclamé ne suffit pas. La souveraineté elle-même peut devenir un prétexte si elle ne sert plus qu’à protéger ceux qui la revendiquent.
La véritable question est de savoir ce que les dirigeants sont prêts à sacrifier pour leur pays, ce qu’ils construisent pour ceux qui viendront après eux et, surtout, ce qu’ils refusent de vendre lorsqu’une puissance extérieure leur en offre le prix.
C’est peut-être ici que se trouve la différence entre un régime qui cherche seulement à durer et un pouvoir qui se pense comme dépositaire d’une continuité historique.
Le premier cherche à préserver sa forme.
Le second cherche à préserver quelque chose qui lui survivra.
Vladimir Boukovski, dissident soviétique, porta un jour sur l’Union européenne un jugement lapidaire : « J’ai vécu dans votre futur et ça n’a pas marché. »
Et c’est finalement à cette échelle que l’Histoire juge les États.
Elle ne leur demande pas seulement s’ils ont été riches, puissants, démocratiques, monarchiques ou autoritaires.
Elle leur demande ce qu’ils ont fait de la puissance qui leur avait été confiée.
Car aucune forme politique n’est éternelle.
Les institutions peuvent disparaître. Les dynasties peuvent tomber. Les constitutions peuvent être remplacées. Les frontières elles-mêmes peuvent changer.
Mais une civilisation peut survivre à la disparition de ses institutions lorsqu’elle a conservé ce qui donnait un sens à ces institutions.
À l’inverse, un système peut conserver toutes ses apparences de stabilité alors qu’il a déjà perdu la raison pour laquelle il existait.
La forme peut alors survivre longtemps à l’esprit
C’est peut-être la leçon la plus difficile de l’Histoire.
Une civilisation ne commence pas nécessairement à disparaître lorsque ses institutions s’effondrent.
Elle peut commencer à disparaître lorsque ceux qui les font vivre ne savent plus très bien pourquoi elles existent.
Et lorsque cette question cesse d’être posée, la forme devient son propre objectif.
Elle se protège elle-même.
Elle se justifie elle-même.
Elle se perpétue elle-même.
Jusqu’au jour où l’Histoire lui rappelle une vérité qu’aucune institution ne peut abolir :
ce qui ne sert plus sa raison d’être finit toujours par perdre sa raison d’exister.
Conclusion
Il serait vain de demander aux démocraties libérales de tirer les leçons des autres modèles politiques, économiques et de souveraineté. Il leur faudrait d’abord reconnaître qu’elles se sont trompées. Or il n’est jamais facile, pour une civilisation, de regarder ses propres idoles et d’admettre qu’elle leur a sacrifié une partie de son avenir. Le prix de cette erreur ne serait d’ailleurs pas seulement politique ou économique : il faudrait assumer les conséquences de plusieurs décennies de choix.
Les États-Unis ne feront pas exception.
La guerre est la continuation de la politique par les pires moyens ; lorsque le militaire ne permet plus d’obtenir le résultat politique recherché, les déclarations de victoire illusoire ne peuvent en changer la réalité.
Il reste alors le spectacle, les communiqués et les proclamations.
Mais fausser le thermomètre de la guerre ne change ni son cours ni son résultat.
À quand le pire ?
Il serait tout aussi vain de demander aux monarchies du Golfe de renoncer à la voie qu’elles ont choisie. Convaincues de leur propre mission historique et politique, elles ont également fait de leur prospérité et de leur capacité de consommation les signes visibles de leur réussite.
Comment leur demander de reconnaître que ce modèle, qui leur a apporté tant de richesse et de puissance apparente, contient peut-être les germes de leur propre dépendance ?
Et il serait peut-être plus vain encore de demander à Israël de rechercher durablement la paix avec ses voisins et une solution politique avec les Palestiniens, dont la sagesse populaire rappelle pourtant une vérité élémentaire : « Celui qui veut tout, perd tout. » Mais renoncer à une logique de guerre suppose de renoncer à une partie des certitudes sur lesquelles le système s’est construit.
Accepter de vivre en paix avec ses voisins ne serait pas seulement un choix diplomatique.
Ce serait accepter de regarder autrement son histoire, sa sécurité et la place qu’il entend occuper
dans la région. C’est peut-être là le paradoxe de notre époque. Chacun semble avoir de bonnes raisons de poursuivre dans la voie qu’il a choisie.
Chacun possède son histoire, ses blessures, ses intérêts et ses certitudes.
Chacun peut donc expliquer pourquoi il ne peut pas changer.
Mais l’Histoire, elle, ne négocie pas avec les certitudes.
L’Iran, la Russie et la Chine paient aussi le coût de leurs choix politiques. Mais lorsqu’un prix est assumé au nom de l’indépendance et de la souveraineté, il relève de l’épreuve, non nécessairement de l’échec.
Car chacun peut se tromper. « Errare humanum est, perseverare diabolicum. »
Chacun peut s’enfermer dans ses certitudes. Mais le réel, lui, ne négocie pas.
Il finit toujours par présenter la facture.