La question mérite d’être posée avec prudence. Les gouvernements de droite ne forment pas un bloc homogène. La gauche conserve des positions importantes, notamment au Mexique et au Brésil. La progression des nouvelles droites traduit moins un alignement idéologique général qu’une recomposition politique. Cette dernière portée par les crises internes, les nouveaux modes de communication et le retour plus marqué de l’influence américaine.
Une poussée des droites, mais une région toujours politiquement fragmentée
Des trajectoires nationales différentes
La progression des droites radicales en Amérique latine ne correspond pas à un mouvement uniforme. Derrière des préoccupations communes – demande d’ordre, défiance envers les élites traditionnelles et retour de la question sécuritaire au centre du débat public – se dessinent des trajectoires nationales très différentes. Certaines forces s’inscrivent dans des traditions politiques anciennes ; d’autres reposent sur des figures nouvelles, souvent extérieures aux appareils partisans classiques.
En Colombie, l’ascension d’Abelardo de la Espriella met en évidence cette nouvelle génération de dirigeants. Issu d’une logique de rupture plus que d’un héritage partisan, « El Tigre », a construit son discours autour de la dénonciation des élites, du rejet du système politique traditionnel et de la promesse de restaurer l’autorité de l’État face à l’insécurité. Sa victoire, obtenue sans majorité absolue, ne traduit toutefois pas un basculement général de la société colombienne vers la droite. Elle met plutôt en évidence la fragmentation du paysage politique, la progression d’une droite de rupture et la défiance envers les forces traditionnelles.
Le cas péruvien renvoie à une trajectoire politique d’une autre nature. Keiko Fujimori incarne une droite héritière d’un courant profondément enraciné dans la vie politique nationale depuis les années 1990. Son accession à la présidence marque le retour du fujimorisme au sommet de l’État, plusieurs années après son père, Alberto Fujimori (1990-2000). L’héritage de ce dernier reste cependant très clivant. Pour une partie des Péruviens, les « années Fujimori » sont associées au retour de l’ordre face au Sentier lumineux, organisation insurgée maoïste à l’origine du conflit armé interne qui a marqué le Pérou entre 1980 et 2000, ainsi qu’à la stabilisation économique. Pour ses adversaires, elles restent au contraire marquées par l’autoritarisme, l’affaiblissement des contre-pouvoirs et les atteintes aux institutions démocratiques. Keiko Fujimori s’appuie sur cette mémoire divisée et place la sécurité, l’autorité de l’État et le durcissement de la réponse pénale au cœur de son discours.
Ces deux trajectoires mettent en lumière la diversité des droites latino-américaines. Javier Milei incarne en Argentine une droite « libertarienne » et ultralibérale, qui conteste radicalement le rôle de l’État et les élites politiques traditionnelles.
Au Salvador, Nayib Bukele a construit sa légitimité autour de la lutte contre les gangs et du rétablissement de l’autorité publique.
José Antonio Kast associe sécurité, contrôle migratoire et défense des valeurs traditionnelles au Chili.
Au Honduras, Nasry Asfura représente une droite plus classique, liée aux réseaux politiques historiques.
Il est donc difficile de parler d’une droite latino-américaine au singulier. Ces forces ne partagent ni la même conception de l’État, ni le même rapport à l’économie, ni les mêmes références. Leur diversité constitue précisément l’un des traits de la recomposition politique actuelle. Derrière une progression électorale commune se trouvent des projets et des traditions politiques différents.
La progression des droites ne signifie pas la marginalisation de la gauche
La progression des droites ne signifie pas pour autant que la demande d’ordre, de sécurité et d’efficacité de l’État leur appartienne exclusivement. Au Mexique comme au Brésil, la gauche demeure une force politique majeure. Et montre que ces enjeux peuvent également être investis par des gouvernements progressistes.
Le Mexique démontre que la gauche peut placer la lutte contre le narcotrafic et la violence au coeur de l’action. Élue en juin 2024 et issue de la gauche, Claudia Sheinbaum a fait de la sécurité une priorité de son gouvernement. Depuis l’arrivée de cette dernière au pouvoir, le nombre quotidien moyen d’homicides volontaires aurait diminué de 49 % entre septembre 2024 et mai 2026.¹ Claudia Sheinbaum cherche ainsi à renforcer l’action de l’État face au crime organisé tout en défendant fermement la souveraineté mexicaine.
Par ailleurs, cette double priorité se retrouve également dans sa relation avec Washington. Face à Donald Trump, Claudia Sheinbaum privilégie la négociation sans renoncer à ses principes. La question du fentanyl a toutefois durci les relations avec les États-Unis. Donald Trump a qualifié cette drogue d’« arme de destruction massive », tandis que les États-Unis ont désigné plusieurs cartels comme organisations terroristes.² Claudia Sheinbaum cherche à préserver la coopération avec les États-Unis dans ce domaine. Mais elle refuse toute remise en cause du principe de non-intervention.
Le cas mexicain permet ainsi de distinguer deux éléments souvent confondus dans le débat politique latino-américain. Il s’agit de la demande sociale d’autorité et la réponse idéologique qui lui est apportée. La première ne conduit pas nécessairement à la seconde. Les électeurs peuvent réclamer sécurité, présence plus forte de l’État et meilleure protection du territoire sans adhérer pour autant au programme des nouvelles droites. La demande d’ordre n’appartient donc pas à la seule droite. Elle peut être portée aussi bien par des forces de gauche que par des forces de droite.
Le Brésil rappelle, pour sa part, que la progression des droites ne signifie pas la disparition de la gauche. L’élection présidentielle prévue en octobre 2026 constituera un nouveau test. Quel sera le rapport de forces entre le Parti des travailleurs (PT) de Luiz Inácio Lula da Silva et le Parti libéral (PL), lié au camp de Jair Bolsonaro et à une droite conservatrice proche du bolsonarisme ? Dans un pays dont le poids démographique, économique et diplomatique lui confère une influence majeure sur les équilibres régionaux, la gauche conserve donc une capacité de résistance politique. Elle pourrait continuer de peser sur l’avenir de l’Amérique latine.
Les ressorts de la recomposition politique
Une fragilisation socio-économique qui nourrit la demande de changement
L’une des explications de la progression des droites populistes réside dans la dégradation progressive du contexte socio-économique latino-américain depuis plus d’une décennie. Après le cycle d’expansion des années 2000, porté notamment par la hausse des prix des matières premières, plusieurs économies de la région ont connu un ralentissement durable. La croissance s’est essoufflée. Les inégalités ont persisté et les attentes sociales se sont progressivement heurtées à la faiblesse des résultats économiques. Selon la Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes (CEPAL), la pauvreté régionale a atteint 32,8 % de la population en 2020, avant de reculer progressivement. Elle concernait encore 27,3 % des Latino-Américains en 2023, soit environ 172 millions de personnes, tandis que 66 millions vivaient dans l’extrême pauvreté.³
La pandémie de Covid-19 a révélé et amplifié ces fragilités. Elle a aussi exposé les limites de nombreux États face à un choc d’une ampleur exceptionnelle. La pandémie a renforcé le sentiment d’une certaine impuissance des gouvernements face à l’enchaînement des crises. Le malaise social ne s’explique donc pas seulement par la persistance de la pauvreté ou des inégalités. Il tient aussi à l’écart croissant entre les attentes des populations et la capacité des gouvernements à produire des améliorations visibles.
La montée des droites radicales en Amérique latine ne peut être comprise sans prendre en compte les fragilités socio-économiques. Celles-ci ont contribué à affaiblir la confiance et à nourrir une demande croissante de changement. Mais cette défiance ne se limite pas aux résultats économiques. Elle touche plus largement le rapport des citoyens à la politique et aux institutions censées répondre aux crises.
Une crise de performance et de représentation politique
La défiance ne concerne plus seulement les résultats économiques des gouvernements. Elle s’est progressivement étendue au fonctionnement même du système politique. Les crises successives ont nourri, chez une partie des citoyens, un sentiment de « déclassement », d’abandon et d’impuissance. Les gouvernements sont jugés incapables d’apporter des réponses convaincantes aux problèmes économiques, sociaux et sécuritaires. Dans plusieurs sociétés latino-américaines, cette perception s’est accompagnée d’un sentiment croissant de vulnérabilité et d’une interrogation sur la capacité réelle des États à protéger.
En Colombie, au Chili et au Pérou par exemple cette situation a alimenté une forme de « fatigue démocratique ». Cette dernière est liée à l’usure des mécanismes de fonctionnement de la démocratie, à l’affaiblissement des médiations politiques traditionnelles et au sentiment d’éloignement des élites dirigeantes.⁴ Une partie des citoyens demeure attachée à la démocratie mais doute de plus en plus de sa capacité à répondre à leurs préoccupations. En 2023, seuls 48 % des Latino-Américains déclaraient soutenir la démocratie tandis que 28 % se disaient satisfaits de son fonctionnement.⁵
Le problème n’est donc plus seulement celui de la performance économique. Il touche à la représentation elle-même. Qui parle au nom de la société, qui est capable d’agir et qui peut encore être cru ? Et c’est bien sur ce terrain que les nouvelles droites populistes ont trouvé un espace politique.
Elles se présentent comme une rupture et promettent de restaurer l’autorité, l’efficacité et la capacité de l’État à reprendre prise sur les crises. Leur progression ne traduit donc pas seulement une demande de changement. Elle révèle aussi une crise de confiance envers les forces politiques qui ont gouverné la région. Une partie de l’électorat estime qu’elles ne sont plus capables de répondre aux attentes du moment.
L’usure du cycle progressiste et la recherche d’une alternative politique
Pendant près de deux décennies, une grande partie de l’Amérique latine a été gouvernée par des forces de gauche. Dans une période souvent qualifiée de « marée rose » (Pink Tide). Hugo Chávez au Venezuela, Luiz Inácio Lula da Silva et Dilma Rousseff au Brésil, Néstor puis Cristina Kirchner en Argentine, Evo Morales en Bolivie ou encore Rafael Correa en Équateur ont incarné ce cycle politique. Il fut marqué par le renforcement du rôle de l’État, les politiques sociales et la volonté de rompre avec les modèles économiques précédents.
Ce cycle a toutefois commencé à montrer ses limites : usure du pouvoir, difficultés économiques, scandales de corruption, tensions institutionnelles… La pandémie de Covid-19 a ensuite accentué certaines de ces fragilités. Sans toutefois expliquer à elle seule le recul de la gauche. Pour une partie des électeurs, l’enjeu n’était donc pas nécessairement de remettre en cause les politiques. Mais de sanctionner des gouvernements jugés incapables de répondre à des attentes devenues prioritaires.
En Colombie, les difficultés rencontrées par le gouvernement de Gustavo Petro ont contribué à fragiliser la gauche au pouvoir. Malgré l’importance historique de son arrivée à la présidence, son mandat a été confronté à des obstacles dans la mise en œuvre de ses réformes, à des tensions avec le Congrès et à la persistance des inquiétudes sécuritaires. L’élection d’Abelardo de la Espriella en juin 2026, face au candidat de gauche Iván Cepeda, marque le retour de la droite à la tête du pays.
De la même manière, en Équateur, la dégradation spectaculaire de la situation liée au narcotrafic, à l’expansion des groupes criminels et à la perte de contrôle de certains territoires a profondément transformé le débat politique. Après l’ère Rafael Correa, figure majeure de la gauche latino-américaine vint La réélection de Daniel Noboa. Candidat de centre droit porté par un discours axé sur la sécurité qui illustre le poids croissant de cette question.
Si ces deux trajectoires ne sont pas identiques, elles révèlent toutefois un même phénomène. Celui de l’affaiblissement de la capacité des forces progressistes à apparaître comme les principales porteuses de réponses aux crises. Les nouvelles droites ont investi cet espace en dénonçant l’héritage progressiste et en promettant une rupture avec l’ordre politique établi. La dénonciation du « socialisme », du « socialisme du XXIᵉ siècle » ou du « wokisme » constitue ainsi un ressort de mobilisation.
Javier Milei a particulièrement porté cette critique de la gauche. Fin décembre 2025, le président argentin a annoncé vouloir créer un bloc régional destiné à défendre « les idées de la liberté » et à lutter contre ce qu’il a qualifié de « cancer du socialisme sous toutes ses formes », en visant à la fois le « socialisme du XXIᵉ siècle » et le « wokisme ».⁶
La recomposition politique latino-américaine ne résulte donc ni d’un simple basculement idéologique ni d’une conversion à la droite. Elle est plutôt le produit de plusieurs évolutions. L’usure des forces politiques au pouvoir, la crise de confiance et la recherche de nouvelles réponses aux difficultés de la région. Parmi ces nouvelles attentes, la sécurité occupe désormais une place centrale.
Des attentes nouvelles sur le plan sécuritaire : la demande de retour de l’État
Parmi les facteurs de la progression des droites populistes en Amérique latine, la question sécuritaire occupe une place singulière. Dans plusieurs sociétés, la progression du narcotrafic, l’essor du crime organisé, les violences urbaines et le manque de contrôle de certains territoires ont profondément modifié le rapport des citoyens à l’État. En 2024, l’Amérique latine a enregistré près de 122 000 homicides (20 homicides pour 100 000 habitants). Le crime organisé n’est donc plus seulement perçu comme une menace pour la sécurité publique. Dans plusieurs pays, il met en cause la capacité de l’État à exercer pleinement son autorité et à protéger. Il devient ainsi un facteur de déstabilisation politique et institutionnelle.⁷
Longtemps cantonnée au Mexique et à l’Amérique centrale, cette préoccupation s’est étendue à l’Amérique du Sud.
Les nouvelles droites ont trouvé dans cette inquiétude un terrain politique particulièrement favorable. Elles ont fait de la sécurité, du rétablissement de l’ordre et du durcissement des politiques pénales les axes centraux d’un discours qui promet de rendre à l’État sa capacité d’agir. Dans des sociétés où une partie des citoyens estime que les pouvoirs publics ne parviennent plus à contenir les violences et les formes nouvelles de criminalité, le sentiment d’insécurité est devenu bien davantage qu’une préoccupation sociale. Il s’est transformé en force électorale.
L’Équateur permet de mesurer concrètement cette transformation. La progression des groupes criminels liés au narcotrafic, l’explosion des violences carcérales et l’affaiblissement de l’autorité de l’État dans certaines zones du territoire ont fait de la sécurité la question centrale du débat politique. Le discours de fermeté de Daniel Noboa s’est inscrit dans cette évolution en répondant à une attente devenue prioritaires. Celles d’un État capable de reprendre l’initiative face aux organisations criminelles.⁸
La question migratoire s’inscrit dans cette même dynamique. Au Chili, la hausse des flux migratoires irréguliers à la frontière nord a placé le contrôle des frontières au cœur du débat. José Antonio Kast en a fait l’un des axes forts de son programme. Il a associé étroitement immigration irrégulière, insécurité et restauration de l’autorité de l’État. Une fois au pouvoir, cette orientation s’est traduite par le lancement du « Plan Escudo Fronterizo ». Il qui combine dispositifs physiques, technologies de surveillance et déploiement des forces de sécurité afin de renforcer le contrôle de la frontière nord.⁹
L’arrivée de José Antonio Kast au pouvoir marque également une inflexion du paysage politique chilien. Ses prises de position sur l’héritage de la dictature de Pinochet ont suscité de vifs débats dans une société encore très marquée par la mémoire du régime militaire. Ces controverses n’ont toutefois pas empêché une partie de l’électorat de placer au premier plan des préoccupations plus immédiates. Et donc de reléguer, au moins en partie, les débats historiques derrière les urgences du présent. La mémoire du passé demeure présente dans la société chilienne, mais elle se trouve désormais confrontée à d’autres urgences politiques.
En Colombie, Abelardo de la Espriella a lui aussi fait de la fermeté face à l’insécurité l’un des ses axes majeurs. Partisan du port d’armes, il a affiché son admiration pour Nayib Bukele et revendiqué certains éléments du modèle sécuritaire salvadorien. Il a affirmé vouloir gouverner « d’une main de fer », promis la construction de mégaprisons inspirées du modèle du Salvador et défendu une réponse particulièrement ferme face aux groupes armés. Son discours repose ainsi sur le rétablissement rapide de l’ordre et le renforcement des moyens coercitifs de l’État. Une promesse de fermeté qui a trouvé un certain écho auprès d’une partie de l’électorat, sensible à l’insécurité.¹⁰
Le vote de rupture : adhésion idéologique ou volonté de sanction ?
La progression des droites populistes ne peut enfin être comprise sans prendre en compte la dimension négative du vote. Une partie des électeurs ne se prononce pas nécessairement en faveur de l’ensemble d’un programme ou d’une idéologie. Elle exprime d’abord une volonté de sanction : d’un gouvernement, d’un parti, d’une classe politique ou d’une situation économique et sécuritaire.
Les nouvelles droites parviennent ainsi à capter une demande de rupture qui dépasse parfois leur propre socle idéologique. Leur force tient à leur capacité à transformer des frustrations diverses – insécurité, sentiment d’abandon par l’État, difficultés économiques, défiance envers les élites et fatigue politique – en une promesse politique « lisible ». Celle de changer de direction, restaurer l’autorité et reprendre le contrôle.
Cette réversibilité des choix électoraux contribue à expliquer la volatilité politique de la région. Une société peut soutenir la gauche pour ses politiques sociales, puis se tourner vers la droite lorsque la sécurité et l’efficacité de l’État deviennent prioritaires. Le vote ne traduit donc pas nécessairement une conversion ou une fidélité idéologique. Il peut avant tout exprimer une demande de résultats.
Ainsi, la progression actuelle des droites latino-américaines ne repose pas nécessairement sur l’adhésion à un projet idéologique homogène. Elle tient aussi à leur capacité à saisir un moment politique marqué par l’insécurité, la défiance et le sentiment d’épuisement de l’ordre existant. En agrégeant des frustrations parfois différentes, voire contradictoires. Et en leur donnant une traduction politique, ces forces sont parvenues à transformer une demande sociale diffuse en dynamique électorale. Leur succès tient ainsi à la capacité à occuper l’espace laissé vacant.
L’influence de Trump : vers une nouvelle prééminence américaine ?
La progression des droites latino-américaines intervient également dans un contexte régional marqué par le retour d’une influence américaine plus affirmée. Depuis janvier 2025, plusieurs pays de la région ont porté au pouvoir des dirigeants dont les orientations sont compatibles avec celles de la nouvelle administration américaine.
Ce rapprochement ne tient pas seulement à la proximité politique de certains dirigeants latino-américains avec Donald Trump. Il traduit aussi le retour d’une relation plus asymétrique entre Washington et la région. Les États-Unis cherchent à peser davantage sur les choix politiques et électoraux de leurs voisins du Sud. Donald Trump est parfois intervenu directement dans certains scrutins. Il a pris publiquement position en faveur de candidats ou en utilisant les aides américaines comme moyen de pression. En Argentine, il a ainsi apporté son appui à Javier Milei avant les élections de mi-mandat d’octobre 2025. Trump a conditionné ce soutien à la poursuite du soutien américain à la victoire du camp présidentiel : « S’il gagne, nous restons avec lui (…) Nos soutiens sont d’une certaine manière liés à qui remporte l’élection. »¹¹. Une déclaration qui a été suivie d’un accord de swap de 20 milliards de dollars entre les États-Unis et l’Argentine, et qui a contribué à stabiliser les marchés financiers argentins.¹²
On peut y lire également une logique de prééminence américaine. L’objectif de Washington ne serait pas seulement de diffuser une certaine vision politique. Il est de construire un environnement régional plus favorable à ses intérêts économiques, stratégiques et sécuritaires. Notamment face à l’influence croissante de la Chine.
Certaines nouvelles droites latino-américaines partagent ainsi avec Washington plusieurs priorités. La sécurité, la lutte contre le narcotrafic, la militarisation de la lutte contre le crime organisé, le durcissement des politiques pénales, le contrôle migratoire et la critique de la gauche sont en bonne place. Toutefois, ces proximités ne suffisent pas à dessiner un front politique unifié , homogène. Chaque capitale conserve ses propres intérêts, ses propres contraintes et sa propre relation avec les États-Unis. Les relations se négocient au cas par cas.
La bataille ne se livre pourtant pas seulement dans les palais présidentiels ou autour des tables diplomatiques. Elle se mène aussi dans les espaces où se forment les perceptions, circulent les récits et se construisent les mobilisations.
Les réseaux sociaux, un nouvel acteur de la transformation politique
De nouveaux espaces de conquête politique
Les réseaux sociaux ne sont plus de simples outils de campagne. Ils sont devenus des espaces de mobilisation, de construction de l’opinion publique et, dans certains cas, de légitimation du pouvoir. La politique ne se joue plus seulement dans les meetings ou les grands médias. Elle s’étend désormais à un espace numérique permanent, rythmé par les publications, les vidéos, les messages courts et les retransmissions en direct auprès de millions d’abonnés.
Autrefois, les partis, les syndicats et les médias structuraient la vie politique. Ils ne sont plus les seuls à jouer ce rôle. Les plateformes numériques permettent aux candidats de s’adresser directement aux citoyens. Et de « contourner » les intermédiaires classiques de la représentation politique.
Pour émerger rapidement dans l’espace public, il n’est donc plus toujours nécessaire de disposer d’un appareil partisan ancien, d’un réseau militant dense ou d’une implantation territoriale historique. Une forte audience numérique et la capacité à imposer un récit peuvent désormais constituer des ressources politiques majeures.
L’ascension d’Abelardo de la Espriella montre bien cette évolution, ce déplacement des voies traditionnelles d’accès au pouvoir. Étranger aux grandes formations politiques traditionnelles, cet avocat et entrepreneur a construit une partie importante de son ascension grâce à une forte présence sur les réseaux sociaux. Il y a diffusé ses positions sur la sécurité, l’autorité de l’État et la lutte contre le crime organisé. L’utilisation du maillot de l’équipe nationale colombienne a participé également à la construction de son image. Elle associe le candidat à des références nationales et émotionnelles immédiatement reconnaissables par une partie de la population. 64 % des Colombiens déclarent utiliser les réseaux sociaux comme principale source d’information. (contre 66 % au Pérou, 65 % au Chili, 63 % au Mexique, 61 % en Argentine et 57 % au Brésil ). Ces plateformes représentent un espace stratégique de conquête politique.¹³
La personnalisation du pouvoir et la transformation du leadership politique
Au-delà de la conquête électorale, les réseaux sociaux ont aussi déplacé le lieu où se construit le pouvoir. Le dirigeant n’y apparaît plus seulement comme le représentant d’un parti, le défenseur d’un programme ou le porteur d’une idéologie. Il devient aussi une image, une voix, un style et une présence quotidienne. L’exposition de sa vie, de son apparence et de certains fragments de sa personnalité crée une proximité nouvelle avec le public. Elle permet aussi au candidat de devenir une figure à laquelle on s’identifie, et à laquelle on s’attache.
Nayib Bukele illustre particulièrement cette nouvelle forme de communication politique. Très présent sur les réseaux sociaux, le président salvadorien s’est lui-même présenté comme le « dictateur le plus cool du monde ». Il a développé une communication éloignée des codes traditionnels de la fonction présidentielle. Ses publications mêlent annonces politiques, séquences personnelles et contenus plus informels. Son style vestimentaire souvent décontracté participe à la construction d’une image de dirigeant proche du peuple.
Javier Milei en Argentine, José Antonio Kast au Chili et Abelardo de la Espriella en Colombie illustrent cette personnalisation du leadership. Javier Milei a fait de X un instrument central de communication directe avec ses soutiens. Il publie, partage et relaie régulièrement des contenus parfois virulents. Il entretient ainsi une relation permanente avec son audience en dehors des circuits politiques classique. La communication numérique devient ainsi un prolongement quotidien de l’action politique.
La campagne électorale ne se termine plus vraiment avec la fermeture des bureaux de vote. Elle se prolonge au rythme des publications, des vidéos, des messages courts et des prises de parole en direct. Certains dirigeants passent même d’une langue à l’autre, notamment à l’anglais, pour élargir leur audience au-delà des frontières nationales. Ils n’attendent plus que les médias relaient leurs paroles. Ils peuvent désormais les produire, les mettre en scène et les diffuser eux-mêmes. Peu à peu, le pouvoir se construit aussi dans cette présence continue, faite de mots, d’images et de récits.
Des inquiétudes sociales aux récits politiques : les réseaux sociaux comme accélérateurs
Les réseaux sociaux jouent désormais un rôle majeur dans la circulation des modèles politiques d’un pays à l’autre. Le modèle sécuritaire associé à Nayib Bukele au Salvador trouve ainsi un écho auprès de plusieurs droites latino-américaines. Ailleurs, c’est Donald Trump qui sert de référence. Sa communication directe, sa critique des élites traditionnelles, son discours souverainiste et son usage intensif des réseaux sociaux ont largement dépassé les frontières américaines. Les stratégies politiques et les répertoires discursifs circulent désormais d’une société à l’autre.
Le fonctionnement même des plateformes favorise, lui aussi, certains types de messages. Les algorithmes privilégient la visibilité, la vitesse de circulation et les contenus capables de provoquer une réaction immédiate. Les messages simples, émotionnels et facilement « partageables » bénéficient souvent d’une exposition supérieure aux analyses complexes. En effet, la peur, la colère et l’indignation circulent plus vite que les raisonnements argumentés. La sécurité, l’immigration, la corruption, le rétablissement de l’ordre et le rejet des élites trouvent ainsi un terrain particulièrement favorable dans cet environnement numérique .
À mesure que ces récits circulent, le débat politique change lui aussi de visage. Les citoyens se regroupent autour d’espaces numériques, des « cocons » qui confortent souvent leurs propres convictions. La confrontation entre programmes peut alors laisser place à une opposition entre identités, appartenances et visions du monde. Les réseaux sociaux ne créent pas nécessairement ces divisions, mais ils peuvent les rendre plus visibles, plus rapides et plus difficiles à dépasser.
L’Amérique latine offre, à cet égard, un terrain particulièrement favorable. En effet, la région figure parmi celles où l’usage des réseaux sociaux est le plus élevé au monde. Avec environ 3 heures et 32 minutes d’utilisation quotidienne en moyenne de ces derniers. Pourtant, près de 63 % des Latino-Américains déclarent ne pas faire confiance aux informations qui y circulent. Derrière cette contradiction apparaît une vulnérabilité plus profonde. L’usage massif des plateformes numériques coexiste avec une culture numérique encore inégale et une capacité limitée à vérifier les sources. Une partie des citoyens se trouve ainsi davantage exposée aux campagnes de désinformation et aux récits politiques simplifiés.¹⁴
Les réseaux sociaux ne constituent donc pas la cause première de la progression des droites populistes latino-américaines. Les facteurs essentiels restent économiques, sociaux, institutionnels et sécuritaires. Leur rôle se situe ailleurs. Ils donnent une forme, une vitesse et une force de diffusion à des inquiétudes déjà présentes dans la société. Ces inquiétudes, jusque-là dispersées, peuvent alors se transformer en récits politiques simples, personnalisés et fortement mobilisateurs. La demande d’autorité, d’ordre et de rupture trouve ainsi plus rapidement le chemin des urnes.
Quels défis à venir ?
La progression des droites latino-américaines ouvre plusieurs interrogations sur l’avenir politique et stratégique de la région.
Premièrement, la capacité des gouvernements à maintenir une voix commune apparaît de plus en plus incertaine. Les divergences idéologiques sont importantes. Les orientations de Javier Milei, de Nayib Bukele ou de certains dirigeants conservateurs ne sont pas nécessairement compatibles avec celles d’autres gouvernements de la région, comme celui de Delcy Rodríguez au Venezuela. La constitution d’un véritable regroupement politique des droites latino-américaines paraît donc difficile à court terme. Le Mercosur lui-même pourrait être confronté à des tensions croissantes si ses membres adoptent des orientations économiques, diplomatiques et extérieures de plus en plus éloignées.
Deuxièmement, la question est celle du rapport de forces régional. Le Brésil, traditionnel moteur du leadership sud-américain, pourrait rencontrer davantage de difficultés à imposer une orientation commune face à la multiplication de gouvernements proches de Washington. Le risque serait celui d’une région plus fragmentée, où les États négocieraient séparément leurs relations avec les grandes puissances.
Troisièmement, le retour de Washington pose directement la question de l’autonomie stratégique latino-américaine. Après plusieurs années de relatif désengagement, les États-Unis semblent désormais accorder une priorité nouvelle à la région. L’enjeu est aussi lié à la montée en puissance de la Chine. Elle est devenue un partenaire commercial, financier et technologique majeur de l’Amérique du Sud. Pékin a occupé une partie de l’espace laissé vacant par Washington et a construit, au fil des années, une présence économique. Les États-Unis cherchent désormais à la contenir.
La stratégie de Trump vise à replacer les intérêts américains au cœur des choix économiques et stratégiques de la région. La National Security Strategy of the United States of America, publiée en novembre 2025, affirme à cet égard que les États-Unis doivent « réaffirmer et faire respecter la doctrine Monroe » afin de « restaurer la prééminence américaine dans l’hémisphère occidental ».¹⁵
Les gouvernements latino-américains peuvent se rapprocher de Washington sans pour autant se plier entièrement à ses priorités. La région ne semble donc pas se diriger vers un nouveau multilatéralisme, mais plutôt vers une constellation de relations bilatérales. Chaque gouvernement tente de tirer parti de la rivalité entre les grandes puissances. Reste alors une question : Washington cherche-t-il seulement à retrouver l’influence qu’il a perdue, ou entend-il replacer l’Amérique latine dans une relation de dépendance ? La frontière entre influence et néo-impérialisme peut alors devenir particulièrement ténue.
Enfin, un dernier défi concerne la mémoire politique et le rapport aux expériences autoritaires du passé. L’élection de José Antonio Kast au Chili soulève une question importante. Comment un tel retour est-il devenu possible dans une société qui a connu la dictature et les violations des droits humains ? Cette évolution montre que la mémoire historique ne suffit plus. Le cas chilien rappelle ainsi que la progression des nouvelles droites latino-américaines ne pose pas seulement une question de programme ou d’orientation idéologique. Elle interroge aussi la capacité des sociétés à transmettre leur histoire et à empêcher la banalisation politique de certains héritages autoritaires.
Notes de bas de page
¹ AFP, « Mexique : le nombre d’homicides a chuté de moitié en deux ans, selon la présidence », TV5MONDE, 14 juillet 2026.
² The White House, « Fact Sheet: President Donald J. Trump Designates Fentanyl as a Weapon of Mass Destruction », 15 décembre 2025.
³ Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes (CEPAL), Panorama Social de América Latina y el Caribe 2024: desafíos de la protección social no contributiva para avanzar hacia el desarrollo social inclusivo, Santiago, Nations unies, 2024.
⁴ Manuel Alcántara Sáez, Cristina Rivas Pérez et Cecilia Graciela Rodríguez Balmaceda, « Sociedades cansadas y democracias fatigadas en América Latina », Revista Mexicana de Sociología, vol. 86, juin 2024.
⁵ Latinobarómetro, Informe Latinobarómetro 2023: La recesión democrática de América Latina, Santiago, 2023.
⁶ CNN Chile, « Milei, en entrevista con CNN: “Pareciera que la región ha despertado de la pesadilla del socialismo del siglo XXI” », entretien d’Andrés Oppenheimer pour CNN en Español, 1er janvier 2026.
⁷ Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC), Global Study on Homicide 2023: Homicide and Organized Crime in Latin America and the Caribbean, Nations unies, 2023.
⁸ Primicias, « El Plan Nacional de Seguridad Integral 2025-2029 se convierte en política pública tras decreto de Daniel Noboa », 14 juillet 2026, au sujet du décret exécutif n° 448 et des objectifs du Plan national de sécurité globale 2025-2029.
⁹ Gobierno de Chile, « Presidente José Antonio Kast llegó hasta Arica para supervisar implementación del Plan Escudo Fronterizo contra la migración irregular », 16 mars 2026.
¹⁰ Norberto Paredes, « Pourquoi les méga-prisons du Salvador deviennent un modèle pour de nombreux responsables politiques de droite à travers le monde », BBC News Mundo, 9 juillet 2026.
¹¹ Le Monde avec AFP, « Donald Trump conditionne la poursuite de l’aide à l’Argentine à la survie politique de Javier Milei », 14 octobre 2025.
¹² Banco Central de la República Argentina (BCRA), « El BCRA y el Departamento del Tesoro de los Estados Unidos firman un acuerdo de estabilización cambiaria por USD 20.000 millones », 20 octobre 2025.
¹³ Reuters Institute for the Study of Journalism, Digital News Report 2023, University of Oxford, 2023
¹⁴ Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), Democracias bajo presión: Reimaginar los futuros de la democracia y el desarrollo en América Latina y el Caribe, chapitre 5, « Democracias bajo presión digital: IA, desinformación y un ecosistema informativo en transformación », 2026.
¹⁵ The White House, National Security Strategy, Washington, D.C., November 2025, p. 15, section « Western Hemisphere: The Trump Corollary to the Monroe Doctrine ». La stratégie affirme : « After years of neglect, the United States will reassert and enforce the Monroe Doctrine to restore American preeminence in the Western Hemisphere. »