Emergence de la doctrine « Donroe »
Il aimait l’effet de surprise. Dans la nuit du 3 janvier, les forces américaines des unités du commandement Sud en coordination avec des éléments des forces spéciales, ont pénétré en territoire vénézuélien pour capturer Nicolás Maduro. Il se trouvait dans sa résidence de Fuerte Tiuna, le complexe militaire de Caracas qu’il pensait imprenable. Il fut transféré à New York où l’attendait un acte d’accusation fédéral pour narcotrafic et crimes contre l’humanité.
L’opération, aussi brutale que symbolique, a propulsé sur le devant de la scène mondiale un concept exhumé des archives poussiéreuses. Debout devant les caméras de Fox News, Trump a prononcé le mot avec une satisfaction non dissimulée. Il déclara : « La doctrine Monroe est une grande chose, mais nous l’avons largement dépassée. » Et d’inventer aussitôt la formule qui résume désormais l’ensemble de sa vision géopolitique : la Donroe Doctrine. Cette contraction narcissique de son prénom et de la politique isolationniste formulée par le président James Monroe en 1823, afin de tenir les puissances européennes à l’écart de l’hémisphère occidental.
La Stratégie de sécurité nationale publiée quelques semaines plus tôt avait déjà posé les bases doctrinales.
L’administration l’appelle le « Trump Corollary ». Il s’agit d’une référence explicite au Roosevelt Corollary de 1904, qui avait étendu la doctrine Monroe. Allant jusqu’à revendiquer pour les États-Unis un droit d’intervention militaire dans les affaires intérieures des États latino-américains jugés défaillants.
Version actualisée, agressive et ouvertement militarisée de cette tradition impériale, le Trump Corollary affirme que le continent américain constitue une sphère d’influence exclusive des États-Unis. Toute présence économique, politique ou militaire chinoise ou russe doit être proscrite non par négociation, mais par la contrainte directe. Ce n’est pas une rhétorique pour galerie intérieure : c’est un programme d’action structuré. Washington a commencé à le mettre en œuvre avec une cohérence méthodique, pays par pays, institution par institution.
Cuba concentre aujourd’hui les regards et les inquiétudes (cf https://www.geopolitics.fr/2026/05/20/apres-liran-cuba-la-prochaine-cible-de-donald-trump/)
L’île représente, dans l’imaginaire politique de l’équipe Trump-Rubio, bien davantage qu’un contentieux géopolitique. C’est une obsession générationnelle, une dette symbolique envers les exilés de Miami. Leurs votes ont construit les carrières de plusieurs membres éminents de l’administration.
Depuis début mai, Trump a signé un décret imposant des sanctions économiques d’une sévérité que même la période la plus froide de la guerre froide n’avait atteinte. Y figure une innovation redoutable empruntée au modèle des sanctions secondaires appliquées à l’Iran. Ainsi, toute banque étrangère européenne, asiatique, latino-américaine entretenant des relations commerciales avec le gouvernement cubain se voit menacée d’un bannissement total du système financier américain.
C’est une arme nucléaire économique : elle ne cible pas seulement Cuba, elle contraint les tiers à choisir entre La Havane et Wall Street. Le résultat est sans appel. La pression est à la fois économique et psychologique. Elle est conçue pour produire un effet de panique dans les cercles dirigeants cubains.
En réponse, des centaines de milliers de Cubains ont défilé dans les rues de La Havane, devant l’ambassade américaine. Une démonstration de résistance populaire que le régime de Díaz-Canel a immédiatement récupérée à son profit. Washington lui offrant sur un plateau l’ennemi extérieur dont tout régime autoritaire en difficulté a besoin pour se souder.
La logique géopolitique de Washington est en réalité plus élaborée qu’il n’y paraît à première vue.
En renversant Maduro, les États-Unis ont coupé à Cuba son principal fournisseur de pétrole subventionné. Le Venezuela chaviste livrait depuis deux décennies entre 50 000 et 100 000 barils par jour à des conditions préférentielles mais aussi une source cruciale de devises et de soutien logistique.
L’île, déjà asphyxiée économiquement par quarante ans de planification centralisée défaillante et par la pandémie qui a détruit son secteur touristique, se retrouve doublement fragilisée. Certains économistes à Barcelone ou Mexico villes d’une diaspora cubaine intellectuelle croissante, la décrivent comme pré-effondrementale.
Pour le secrétaire d’État Rubio, fils d’immigrés cubains de Cienfuegos et principal architecte de cette politique au sein de l’administration, c’est précisément le but. Précipiter par la combinaison de l’effondrement économique interne et de la pression externe maximale ce que soixante ans de pressions directes, d’embargo, d’opérations secrètes et de tentatives d’assassinat n’ont pas réussi à provoquer. La chute du régime issu de la révolution castriste est l’objectif. La question qui reste entière, que ses adversaires posent avec insistance, est celle de l’après. Si le régime s’effondre, que se passe-t-il ? Qui gouverne ? Avec quel ordre, quelle légitimité, quelle capacité à éviter le chaos haïtien à 150 kilomètres des côtes de Floride ?
Mais la « Doctrine Donroe », si elle trouve son expression la plus visible dans l’hémisphère occidental, ne s’y déploie pas exclusivement
Elle s’articule désormais avec une stratégie iranienne post-guerre qui en est, à bien des égards, le prolongement global. La même philosophie de pression maximale, la même conviction que la contrainte brutale produit plus vite des résultats que la négociation patiente.
Après les frappes de février et le cessez-le-feu d’avril, Trump a engagé une séquence de coercition sur Téhéran qui emprunte structurellement au modèle Cuba. Elle mêle sanctions secondaires contre tous les partenaires commerciaux de l’Iran, blocus financier renforcé, menaces répétées de reprendre les frappes militaires si Mojtaba Khamenei ne s’engage pas dans des négociations directes sur le nucléaire.
L’objectif affiché est d’une ambition maximale, certains diront démesurée : contraindre le nouveau pouvoir iranien à négocier un accord global. Il inclurait l’abandon définitif et vérifiable de toute capacité d’enrichissement, la reconnaissance implicite d’Israël, la fin du financement du Hezbollah et des milices pro-iraniennes en Irak, ainsi qu’une normalisation progressive des relations avec les États du Golfe.
En coulisses, des émissaires américains, dont certains issus des milieux d’affaires qatariens proches de Jared Kushner, ont multiplié les contacts discrets avec des factions de l’establishment iranien jugées pragmatiques. Il s’agit de technocrates du ministère du Pétrole, des membres du Conseil de discernement, des responsables de la Banque centrale. Washington mise sur une thèse audacieuse. Le nouveau Guide, Mojtaba Khamenei, jeune, sans le capital religieux et le réseau politique de son père, confronté à une économie en ruines et à une population dont la lassitude est palpable, serait structurellement plus perméable à une sortie de crise négociée. Téhéran, de son côté, refuse publiquement toute discussion sous contrainte militaire, tout en n’excluant pas, selon plusieurs sources diplomatiques régionales concordantes, un contact indirect via Oman, canal traditionnel d’une discrétion diplomatique éprouvée depuis les années 1980.
Trump pense en termes de rapport de force pur et de calendrier court
Ses prédécesseurs maniaient la carotte et le bâton en intégrant des considérations morales, multilatérales et de long terme,
Cette double stratégie, pression économique maximale sur Cuba et le Venezuela dans l’hémisphère Ouest, coercition militaro-diplomatique combinée sur l’Iran au Moyen-Orient, révèle une cohérence doctrinale. Ses adversaires s’empressent de contester mais peinent à totalement invalider. Il ne manie que le bâton, en tablant sur la fatigue rapide de l’adversaire et sur sa propre capacité à tenir politiquement le temps que la pression produise ses effets. C’est une méthode qui peut produire potentiellement des résultats à court terme. La capitulation de régimes à bout de souffle, la signature d’accords sous la contrainte sont envisageables. Mais, à moyen et long terme, cela génère des anticorps. politiques durables. Se forment des coalitions de résistance et un anti-américanisme revigoré dans des sociétés qui pourraient autrement évoluer dans un sens favorable à Washington.
Des réactions internationales qui vont de la dénonciation à la reconfiguration
La Colombie du président Petro, le Brésil de Lula, le Mexique de Claudia Sheinbaum dénoncent ouvertement
Ils condamnent un retour à l’impérialisme du bâton et portent le débat aux Nations Unies avec un succès rhétorique indéniable. Néanmoins, ils savent leur capacité d’action limitée face à la puissance américaine.
La Chine observe avec une attention stratégique particulièrement
Ces développements l’excluent explicitement de régions où elle a investi massivement depuis deux décennies. En en Amérique latine via les routes de la soie, en infrastructure portuaire, en réseaux d’énergie. Et au Moyen-Orient via des accords de coopération avec l’Iran, l’Arabie Saoudite et les Émirats. Pékin n’a pas répondu publiquement à la « Doctrine Donroe », mais ses diplomates multiplient les visites dans les capitales latino-américaines. Ses think tanks publient des analyses qui décrivent un basculement historique de l’ordre mondial dont la Chine entend tirer parti.
Et dans plusieurs capitales, un même ressentiment monte, dense et durable. Celui de nations et de peuples qui refusent d’être traités comme des variables d’ajustement dans l’équation de puissance d’une Amérique qui se croit encore seule à gouverner le monde.
L’hémisphère Ouest et le Moyen-Orient se retrouvent ainsi, pour la première fois depuis la guerre froide, au cœur d’une même séquence stratégique
Elle est unifiée par une doctrine cohérente vue de Washington. Mais cette cohérence porte en elle ses propres contradictions. En effet, à trop vouloir simultanément dominer deux théâtres éloignés, imposer sa loi à des régimes récalcitrants sur trois continents, et exclure la Chine d’espaces où elle est déjà profondément enracinée, on prend le risque de disperser sa puissance jusqu’à en épuiser l’effet de levier. La doctrine Monroe originelle avait au moins la vertu de la modestie géographique. La « Doctrine Donroe », elle, n’a pas de frontières et c’est peut-être là son talon d’Achille le plus profond.