Iran-Israël-États-Unis : Anatomie d’une guerre inachevée

Opération Epic Fury, mort de Khamenei, détroit d'Ormuz bloqué, négociations au point mort à Islamabad, le Moyen-Orient traverse en mai 2026 sa séquence la plus déstabilisatrice depuis 1979. Une analyse froide des dynamiques en cours.

par Ghizlaine Badri
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La chronologie d’un basculement

Le 28 février 2026, les États-Unis et Israël ont déclenché l’Opération « Epic Fury », une campagne aérienne et navale conjointe contre l’Iran. L’ouverture du feu a éliminé le cœur du régime iranien, le Guide suprême Ali Khamenei, déclenchant en retour un torrent de centaines de missiles et de milliers de drones iraniens à travers le Moyen-Orient. Cette opération cause des milliers de morts en Iran, au Liban, en Israël et dans les États du Golfe et déplaçe des millions de personnes.

Les frappes israélo-américaines visaient officiellement à provoquer un changement de régime et à détruire le programme nucléaire et balistique iranien. Elles ont fait suite à l’échec de négociations indirectes en février 2026 sur un accord nucléaire. Le médiateur omanais avait pourtant signalé des « progrès significatifs » et une volonté iranienne de faire des concessions mais Trump avait déclaré n’être « pas enthousiaste ».

Le 8 avril, un cessez-le-feu conditionnel négocié par le Pakistan interrompait les combats. Le même jour, le secrétaire d’État Marco Rubio déclarait l’Opération Epic Fury conclue, signalant formellement la fin de la campagne militaire américaine. Mais il posa comme condition préalable la réouverture « complète, immédiate et sûre » du détroit de Ormuz. 

Le nœud gordien : Ormuz et le nucléaire

Deux dossiers bloquent toute sortie de crise, et leur articulation est le cœur du problème stratégique.

Le détroit d’Ormuz

Le détroit passage vital pour le pétrole, les engrais et d’autres marchandises est effectivement fermé depuis le 28 février. Cette situation perturbe les approvisionnements énergétiques mondiaux et fait monter les prix du carburant. Washington exige sa réouverture immédiate, Téhéran le tient comme levier de négociation. L’Iran a décrit le contre-blocus américain ciblant les navires cherchant à accéder aux ports iraniens, depuis le 13 avril, comme « prélude potentiel à une violation du cessez-le-feu ». 

La proposition iranienne, transmise via les médiateurs pakistanais, consiste à résoudre la crise du détroit et du blocus américain en priorité. Téhéran souhaite explicitement que la question nucléaire à une phase ultérieure. Le régime a fait savoir qu’il n’y a pas de consensus au sein de la direction iranienne sur la manière de répondre aux exigences américaines sur le dossier nucléaire. 

Le nucléaire

Washington a articulé des exigences maximales. Le plan américain soumis début mai exige un moratoire de 20 ans sur l’enrichissement d’uranium, le transfert à l’étranger du stock iranien d’uranium hautement enrichi (estimé à environ 400 kg en richi à 60%). Mais aussi le démantèlement des installations nucléaires de Natanz, Isfahan et Fordow. 

Du côté iranien, la position est ferme : à ce stade, Téhéran n’est pas disposé à négocier son programme nucléaire. Il s’agit d’abord de mettre fin à la guerre sur tous les fronts. Téhéran exige des garanties directes du Conseil de sécurité de l’ONU contre de nouveaux frappes, et la levée des sanctions. 

Les 11 et 12 avril, après 21 heures de négociations d’abord indirectes, puis directes les équipes sont parvenues à s’accorder sur la plupart des points du cessez-le-feu, à l’exception précisément du détroit d’Ormuz et du programme nucléaire. Les pourparlers ont échoué sans accord ni mémorandum. 

Le nouveau pouvoir iranien : une architecture fracturée

L’élimination d’Ali Khamenei n’a pas produit l’effondrement du régime escompté par Washington. Elle a engendré quelque chose de plus complexe : une recomposition du pouvoir à haut risque.

Le 9 mars 2026, l’Assemblée des experts a élu Mojtaba Khamenei, le fils intransigeant du Guide assassiné, comme nouveau Guide suprême. Il s’agit d’un signal fort selon lequel Téhéran ne comptait pas reculer dans la guerre. 

Mais dans la réalité post-Ali Khamenei, le pouvoir à Téhéran ne s’est pas recentré autour d’un leader unique et dominant. Le pouvoir était, autrefois, concentré dans le bureau du Guide. Il est désormais distribué au sein d’un cercle restreint de figures militaires, sécuritaires et politiques aux portefeuilles de plus en plus enchevêtrés. Ce qui a émergé, est une architecture de direction collective. L’autorité s’exerce par des institutions et des réseaux reconfigurés pour répondre aux exigences de la guerre. 

Historiquement, le système iranien a démontré une capacité considérable à se reproduire à travers des mécanismes institutionnels et sécuritaires imbriqués. Mais cette capacité reste conditionnée aux limites de la pression extérieure et au degré de discipline maintenu au sein du cercle intérieur du régime. C’est précisément ce que les prochaines semaines vont tester. 

La géométrie des médiateurs

La crise a fait émerger une constellation de médiateurs dont la présence révèle autant la faiblesse du système international que les ambitions de puissances régionales en quête de positionnement.

Le Pakistan a réussi le cessez-le-feu d’avril exploit diplomatique rare pour Islamabad, qui capitalise sur sa crédibilité à la fois auprès de Téhéran et de Washington. Des intermédiaires saoudiens, turcs et égyptiens ont également été mobilisés. 

La France et l’Europe tentent de s’insérer dans le processus. Macron a déclaré que la mission européenne de surveillance pourrait aider à « restaurer la confiance des armateurs et des assureurs » et a appelé les deux parties à lever leurs blocus du détroit « sans délai et sans conditions ». Il a affirmé que « les Européens dont dépend la levée des sanctions joueront leur rôle ». 

La Chine joue une partition plus discrète mais structurellement significative. Des officiels américains ont ouvertement pressé Pékin d’user de son influence sur Téhéran pour rouvrir le détroit. Cette demande place Xi Jinping dans une position inconfortable. En effet, trop coopérer avec Washington, c’est valider la coercition américaine. Mais trop résister, c’est prendre le risque d’une confrontation économique renouvelée. 

La zone de danger : mai 2026

La situation en cette fin de mai 2026 est celle d’un équilibre instable entre cessez-le-feu formel et escalade rampante.

Le Pentagon a préparé des listes de cibles incluant des installations énergétiques et infrastructurelles iraniennes. Le porte-parole des forces armées iraniennes a prévenu que toute reprise des frappes déclencherait « des contre-attaques plus intenses ». Des analystes ont averti qu’un affrontement naval direct pourrait déclencher une escalade rapide en « 48 à 72 heures ». 

Trump a déclaré que « la plupart des points avaient été acceptés, mais que le seul point qui comptait vraiment, le nucléaire ne l’avait pas été ». Il a qualifié l’Iran d’« inflexible ». L’Iran a dit qu’un accord était « à quelques centimètres » tout en dénonçant les « exigences maximalistes » des négociateurs américains. 

Trois scénarios structurent désormais les anticipations des analystes.

Le premier est celui d’un accord séquencé Ormuz d’abord, nucléaire ensuite

Il correspond à la logique iranienne que Washington semble accepter tacitement, au prix d’un abandon partiel de ses objectifs initiaux.

Le second est celui d’une reprise des frappes

Trump l’a agité comme menace crédible le 18 mai, avant de la suspendre sous pression des alliés régionaux.

Le troisième, peut-être le plus probable à court terme, est celui d’un gel prolongé

Un cessez-le-feu qui tient sans accord de fond, pendant que les deux camps testent la résistance de l’autre. Le détroit d’Ormuz reste, pour les marchés mondiaux, une épée de Damoclès à 34 kilomètres de largeur.

Ce que cette guerre change durablement

Indépendamment de son dénouement, le conflit de 2026 a déjà produit plusieurs effets structurels irréversibles.

Il a consacré la fin de la dissuasion par ambiguïté nucléaire. Washington et Tel-Aviv ont démontré qu’ils étaient prêts à frapper militairement un État au seuil du nucléaire. Ils ont ainsi remis en cause la logique qui avait jusqu’ici prévalu, avec la Corée du Nord.

Le conflit a redistribué les cartes dans la région.

Le Hezbollah affaibli, les proxies iraniens en Irak déstabilisés, mais Téhéran toujours debout, un résultat ambigu pour Israël. Il a révélé les limites de la médiation onusienne et la montée en puissance de médiateurs alternatifs Pakistan, Qatar, Oman dans un Moyen-Orient où l’ordre de sécurité américain ne va plus de soi.

Et il a ouvert, au cœur de l’Iran, une question de légitimité et de succession qui ne sera pas résolue par la seule désignation de Mojtaba Khamenei.

La guerre est officiellement terminée. Mais ce qui vient après, la négociation de la paix, pourrait s’avérer plus longue, plus complexe et plus dangereuse encore.

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