Cuba au cœur de la projection des États-Unis
La relation entre Washington et La Havane s’inscrit dans une trajectoire ouverte depuis 1962, structurée par l’embargo américain. Au fil des décennies, ce « blocus » a connu des phases de durcissementcomme des périodes de relatif desserrement. Sous la présidence de Barack Obama, Washington et La Havane avaient même amorcé un processus inédit de normalisation diplomatique .En effet , le 11 avril 2015, Raúl Castro rencontre Barack Obama, tandis que le président américain effectue une visite historique à Cuba, une première depuis 1928. Mais ces tentatives de rapprochement n’ont jamais réellement interrompu la logique de confrontation qui structure les relations entre les deux pays depuis la guerre froide.
Aujourd’hui, l’île traverse une crise d’une ampleur inédite depuis la révolution cubaine de 1959 menée par Fidel Castro, Raúl Castro et Ernesto « Che » Guevara. Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche s’accompagne d’un durcissement de la posture américaine sur l’espace latino-américain, désormais replacé au cœur des priorités stratégiques de Washington.
Né en 1946, Donald Trump appartient aussi à une génération politique pour laquelle la question cubaine conserve une forte charge symbolique dans l’imaginaire américain. Depuis plus de six décennies, onze administrations successives ont tenté, selon des modalités différentes, d’isoler, d’infléchir ou de transformer le régime cubain.
Une place singulière dans la géopolitique américaine
Malgré son affaiblissement économique et l’érosion progressive de sa capacité d’influence, Cuba conserve une place particulière dans la lecture géopolitique américaine. En raison de sa proximité immédiate avec le territoire des États-Unis, de la révolution de 1959, de sa position dans l’hémisphère occidental, mais aussi de sa place dans les équilibres régionaux marqués par la rivalité avec la Chine et la Russie, l’île est un point de fixation stratégique.
La question cubaine dépasse donc le seul cadre bilatéral. Elle engage plusieurs facteurs : la gestion du voisinage stratégique américain, les recompositions géopolitiques en Amérique latine, ainsi que les rivalités d’influence avec la Chine et la Russie. Dans ce contexte de tensions croissantes, une interrogation s’impose donc : jusqu’où Washington est-il prêt à pousser la pression contre La Havane ?
Une île déjà fragilisée par plus de soixante ans d’embargo
Depuis le 3 février 1962, Cuba vit sous embargo américain
Pensé à l’origine comme un instrument de pression commerciale, ce dispositif s’est progressivement transformé en un système beaucoup plus vaste de contraintes économiques, financières et diplomatiques, dont les effets dépassent depuis longtemps le seul cadre des relations bilatérales.
L’isolement de l’île ne produit d’ailleurs pas uniquement un effet de fermeture extérieure. Il a également contribué, au fil des décennies, à remodeler les dépendances économiques du pays, dans lesquelles l’énergie occupe une place centrale, à la fois comme facteur de vulnérabilité et comme vecteur d’ajustement politique et économique.
Sous la présidence de Donald Trump, cette politique change d’échelle : l’embargo est durci
Au cours de son premier mandat, l’administration américaine ajoute 243 mesures économiques et financières à l’encontre de La Havane ; il inscrit ainsi la relation avec Cuba dans une logique de pression continue, plus offensive, plus diffuse aussi, où les mécanismes de sanction cessent progressivement d’être de simples instruments de coercition bilatérale pour devenir un dispositif de contrainte capable d’atteindre, par extension, l’environnement financier et commercial international de l’île.
En mai 2019, l’activation du titre III de la loi Helms-Burton introduit une dimension extraterritoriale particulièrement sensible. Le dispositif ouvre la possibilité de poursuites devant les juridictions américaines contre des entreprises étrangères impliquées dans l’exploitation de biens nationalisés après la révolution cubaine. La contrainte change alors d’échelle : elle ne s’exerce plus seulement à partir de l’État américain, mais s’étend désormais aux chaînes transnationales d’investissement et aux circuits financiers internationaux.
En 2021, la réinscription de Cuba sur la liste des États qui soutiennent le terrorisme ajoute un niveau supplémentaire de pression
Le pays est déjà fragilisé par l’effondrement du tourisme lié à la pandémie de Covid-19, la persistance de tensions inflationnistes, les pénuries énergétiques et la réduction des capacités d’importation.
En effet, ces dernières années ont été marquées par une forme de libéralisation partielle de l’économie cubaine, appuyée notamment sur le secteur touristique. Avant la pandémie de Covid-19, il avait atteint des niveaux jamais égalés, laissant entrevoir une lueur d’espoir pour une partie des Cubains grâce à l’injection de devises dans l’économie locale. L’effondrement du secteur durant la période post-Covid marque ensuite une rupture nette, aggravée par les mesures d’« étranglement » économique prises sous le second mandat de Donald Trump.
À cela s’ajoutent une réduction drastique des transferts d’argent de la diaspora, un recul des investissements étrangers, ainsi que l’aggravation de la crise vénézuélienne, alors même que Caracas assurait encore une part essentielle des besoins énergétiques de l’île.
Entre rupture régionale et recomposition des équilibres énergétiques
Le second mandat de Donald Trump s’ouvre sur une séquence qui replace l’Amérique latine au premier plan de la scène internationale
Les trajectoires cubaine et vénézuélienne apparaissent comme étroitement imbriquées, construites sur une même logique de pression progressive, où sanctions, ruptures diplomatiques et instruments économiques s’accumulent depuis plusieurs décennies.
Cette relation s’inscrit dans le cadre de l’ALBA-TCP (Alianza Bolivariana para los Pueblos de Nuestra América -Tratado de Comercio de los Pueblos), qui regroupe entre autres Cuba, le Venezuela, le Nicaragua et la Bolivie, aujourd’hui affaibli et révélateur du recul des relais régionaux de La Havane. Elle repose sur des convergences idéologiques et des mécanismes de solidarité économique articulés autour des dispositifs de coopération avec Caracas.Elle est, en partie, pensée comme contrepoids aux instruments d’influence américains dans l’hémisphère occidental. Dans cette architecture Cuba occupe une position de dépendance asymétrique croissante. L’ensemble conserve une fonction de compensation régionale en l’absence d’alternative équivalente. La dépendance de La Havane vis -à -vis de Caracas est renforcée. Le pays devient donc de plus en plus sensible aux effets internes de toute dégradation, notamment sur les fonctions énergétiques essentielles de l’État : production électrique, transport, logistique hospitalière et approvisionnement alimentaire.
Le cas Vénézuélien
À partir de 2019, la crise vénézuélienne s’inscrit dans un enchaînement de mesures qui redéfinissent les rapports de force entre Caracas et Washington. L’embargo pétrolier, la non-reconnaissance du pouvoir en place et l’épisode Juan Guaidó (2019-2023) installent une logique de dualité politique.S’y ajoutent des sanctions contre les autorités de Caracas et la mise à prix de Nicolás Maduro, portée de 15 à 50 millions de dollars depuis 2020. La logique de coercition gagne alors en intensité, sans rupture de continuité, mais par accumulation successive de leviers de pression.
Le contentieux s’élargit ensuite à des dimensions encore plus sensibles, avec les accusations de narcotrafic et une crise migratoire marquée par plus de huit millions de départs depuis 2014. Il se prolonge par des épisodes de confrontation plus directe, notamment les accusations vénézuéliennes de tentative d’incursion armée en 2020 et des opérations clandestines attribuées à l’administration Trump.
L’intervention américaine au Venezuela, le 3 janvier 2026, ainsi que l’enlèvement de Nicolás Maduro est marqué par la mort de 32 ressortissants cubains. Ils sont majoritairement issus des Forces armées révolutionnaires et de services de sécurité déployés dans des missions de coopération avec Caracas. Cela constitue une rupture immédiate : la fois pour la stabilité du pouvoir vénézuélien et pour l’ensemble de l’architecture politique régionale.
En effet, au-delà du cadre strictement local, cet événement agit comme un point de tension sur certains principes structurants de l’ordre international, en particulier la souveraineté des États et l’interdiction du recours unilatéral à la force. Leur portée ne disparaît pas, mais elle se trouve fragilisée par leur mise à l’épreuve répétée dans les pratiques contemporaines de puissance.
Dans les heures qui suivent, l’administration américaine annonce un durcissement des pressions à l’encontre de plusieurs États identifiés comme sensibles dans sa doctrine régionale
Sont explicitement mentionnés : Cuba, la Colombie, l’Iran, le Mexique et le Groenland (Danemark).
Cette extension s’inscrit dans un mouvement plus large de projection de puissance, déjà perceptible dans la frappe menée au nord-ouest du Nigeria à la fin de l’année 2025. Elle traduit une circulation plus diffuse des instruments militaires américains, au-delà du seul espace latino-américain, vers des espaces périphériques mais stratégiquement interconnectés.
Sur le plan énergétique, la crise vénézuélienne réactive une question ancienne mais des plus structurantes de l’économie politique régionale : le contrôle des flux pétroliers et leur transformation en levier d’influence. La recomposition en cours ne se limite pas à des ajustements techniques des circuits d’approvisionnement ; elle traduit une reconfiguration progressive des routes énergétiques, désormais intégrées à des logiques d’orientation et de sécurisation des flux à l’échelle régionale.
C’est dans cet ensemble que s’inscrit la fragilité des équilibres hérités de la période post-Chávez, structurés autour de formes de coopération politique et énergétique dont Cuba constituait l’un des pivots
Depuis le début des années 2000, Caracas assurait à La Havane un approvisionnement pétrolier régulier, évalué selon les périodes à environ 100 000 barils par jour.Ainsi était maintenue une dépendance structurelle de l’île à des centrales thermiques alimentées par les hydrocarbures. Ce flux, déjà fragilisé, tend à s’interrompre après 2026. Washington exige désormais l’arrêt des livraisons vers La Havane.
Trump va encore plus loin.Le 7 mars 2026, il affirme : « Cuba vit ses dernières heures dans son état actuel ». Le 16 mars 2026, il déclare également vouloir « prendre Cuba » et ajoute : «je peux en faire tout ce que je veux ». Cette ligne dure trouve par ailleurs un relais interne avec Marco Rubio, secrétaire d’État, partisan d’une rupture complète avec La Havane.
Résilience, contrôle et stabilisation : un système cubain sous contrainte
La stabilité du régime repose sur un ensemble de piliers anciens réactivés et consolidés par la crise actuelle ainsi que par l’isolement économique et diplomatique de Cuba.
L’économie informelle occupe aujourd’hui une place centrale
La « débrouille » quotidienne, la recomposition des solidarités locales et les ajustements de la vie ordinaire structurent les conditions de survie d’une large partie de la population cubaine. Face à la rareté de certains produits et de certaines denrées, la société cubaine adapte ses pratiques, réorganise ses échanges et maintient, tant bien que mal, un équilibre interne sous contrainte. Dans plusieurs espaces urbains comme ruraux, réapparaissent ainsi des formes anciennes de locomotion (charrettes, chevaux) qui traduisent moins un retour au passé qu’une adaptation imposée par la raréfaction de l’énergie et la dégradation des infrastructures.
Le système de contrôle social conserve également une réelle efficacité
Il repose sur l’articulation entre un appareil sécuritaire centralisé et des dispositifs locaux de surveillance, insérés dans le tissu quotidien. Les Comités de defensa de la Revolución, intégrés aux logiques de vigilancia (surveillance de proximité), prolongent ce contrôle dans les relations de voisinage et les espaces de vie ordinaires. Malgré l’érosion progressive des ressources économiques, le régime maintient ainsi une capacité d’encadrement social encore opérationnelle.
À cette architecture interne s’ajoute un troisième pilier décisif : la diaspora
Elle occupe une position ambivalente, entre ressource économique et espace de tension politique. Les transferts financiers constituent un flux central vers l’île, principalement alimenté par la communauté cubaine installée aux États-Unis, concentrée en Floride et forte de plus de 1,3 million de personnes. Ces transferts, estimés entre 2 et 3 milliards de dollars par an, représentent l’un des principaux flux extérieurs du pays, après le tourisme.
Ces ressources empruntent des circuits multiples, bancaires et familiaux, mais aussi des canaux para-bancaires. Elles assurent un rôle immédiat de stabilisation : accès aux biens essentiels, alimentation, médicaments, micro-activités privées et réparations de logements. Cette fonction reste toutefois assez ambivalente. Une partie des flux transite par des circuits encadrés par des structures étatiques, notamment les magasins en devises et des réseaux liés à des entreprises publiques ou para-publiques. Dans un environnement où une part significative du commerce en devises passe par des groupes publics, dont GAESA, une fraction de ces transferts peut revenir indirectement vers les circuits institutionnels.
Le système de stabilisation interne s’appuie enfin sur une architecture défensive héritée de la guerre froide. Le dispositif repose encore sur des capacités anti-aériennes de type SA-3 Pechora, intégrées à la défense territoriale, ainsi que sur un modèle de conscription obligatoire d’environ deux ans. L’ensemble relève moins d’une logique de projection extérieure que d’une organisation tournée vers la protection du territoire et la continuité de l’État. En situation de tension, ce dispositif peut être renforcé par des mécanismes de mobilisation interne.
Contraintes de la projection américaine
Cuba conserve une fonction stratégique particulière dans l’environnement immédiat des États-Unis
Sa proximité géographique avec le territoire américain (à environ 150 kilomètres des côtes de la Floride) continue de lui conférer une valeur dans les équilibres de sécurité régionaux, malgré l’affaiblissement économique de l’île et la réduction progressive de ses capacités d’influence.
La question cubaine dépasse toutefois le seul cadre bilatéral : elle se prolonge dans une architecture régionale bien plus vaste, structurée autour des routes maritimes caribéennes, du golfe du Mexique et des façades du sud-est américain. Dans cet espace, Washington cherche à préserver une continuité logistique, énergétique et sécuritaire dans son environnement immédiat, ce qui rend toute intervention directe porteuse d’un risque de dispersion stratégique, dans un contexte international déjà marqué par la coexistence de plusieurs foyers de tension.
Sur le plan régional, une escalade renforcerait les accusations d’ingérence et pourrait accélérer un repositionnement de certains États latino-américains vers la Chine
La Chine est perçue comme un acteur moins interventionniste, plus « pacifiste » et politiquement plus « neutre ». Une telle dynamique s’inscrit elle-même dans des recompositions plus larges déjà visibles dans plusieurs espaces du continent, au moment où les États-Unis tentent de réaffirmer leur influence dans l’hémisphère occidental, où cette question de l’ingérence est également réactivée dans le débat occidental à travers les engagements militaires récents au Moyen-Orient aux côtés d’Israël.
Sur le plan interne, la question cubaine est étroitement liée aux équilibres de la vie politique américaine
En Floride, où vit une importante communauté d’origine cubaine, elle conserve une forte charge électorale et symbolique, héritée à la fois de l’exil et d’une mémoire encore vive de la rupture avec La Havane. Depuis plusieurs décennies, cette partie de l’électorat pèse sur certains arbitrages politiques, en particulier au sein du Parti républicain, et contribue à maintenir Cuba dans une zone de sensibilité particulière du débat politique américain. Cette continuité trouve aujourd’hui un prolongement institutionnel direct au sein même de l’exécutif, avec la présence de Marco Rubio, secrétaire d’État d’origine cubaine et partisan assumé d’une ligne particulièrement ferme à l’égard de La Havane, figure qui incarne à la fois la persistance et la réactivation de cette variable cubaine dans les équilibres de Washington.
À cette dimension électorale s’ajoute une dimension plus personnelle et symbolique dans la lecture politique de Donald Trump
La question cubaine s’inscrit dans une logique de démonstration de puissance vis-à-vis de l’Amérique latine, où les considérations stratégiques et politiques intérieures se confondent largement .Elle répond également à une logique de résultats visibles, dans laquelle l’action extérieure fonctionne comme instrument de légitimation politique.
Enfin, toute escalade prolongée comporte un risque d’érosion progressive de la crédibilité stratégique américaine, dans un contexte où Washington se trouve déjà engagé sur plusieurs théâtres de conflictualité ouverts ou militarisés.Dans ce contexte, l’ouverture d’une nouvelle séquence de tension dans l’espace caribéen viendrait alourdir un dispositif déjà fortement sollicité.Elle accentuerait la dispersion des moyens politiques, militaires et diplomatiques de la projection américaine.
Au regard de l’ensemble de ces éléments, trois principaux scénarios se dessinent :
1. Une transformation graduelle sous pression économique
Le scénario le plus probable repose sur la poursuite de la pression économique. L’objectif ne porte pas sur un effondrement du régime, mais sur une inflexion progressive du comportement de l’État cubain. Washington cherche à encadrer une libéralisation partielle d’une économie parmi les plus étatisées au monde, par une combinaison d’ouvertures ciblées et de contraintes maintenues, sans remise en cause du verrou politico-militaire interne.
Cette dynamique s’accompagne d’une réactivation contrôlée des flux liés à la diaspora cubaine, principalement installée en Floride. Une partie de cette diaspora reste structurée par des logiques politiques anciennes, entre rejet du modèle révolutionnaire et revendications liées aux biens expropriés.
L’ouverture sectorielle est déjà engagée : elle touche le champ énergétique, avec l’autorisation et la montée en puissance d’importations de carburants par des entreprises privées cubaines, y compris depuis des fournisseurs américains. Ce mouvement contourne de manière partielle le monopole étatique sans le supprimer pour autant. Il introduit une forme « d’hybridation progressive » de l’économie, dans laquelle le contrôle politique central demeure, tandis que les circuits économiques se fragmentent et se recomposent sous contrainte.
2. Une fracture interne et une transition indirecte
Ce scénario dépend de facteurs externes, notamment de l’évolution de la situation au Moyen-Orient.
Si l’opération en Iran est un succès, les États-Unis peuvent chercher à stabiliser le dossier cubain plutôt qu’à l’ouvrir davantage
Dans un contexte de priorisation stratégique. La pression resterait présente, mais elle viserait surtout une forme de négociation indirecte avec les militaires au pouvoir, considérés comme le centre réel de décision du système cubain. Une implication plus directe supposerait en effet des coûts humains, financiers et diplomatiques difficiles à soutenir dans un contexte déjà marqué par la dispersion des priorités stratégiques américaines et par le risque d’une nouvelle instabilité migratoire dans l’espace caribéen particulièrement sensible pour la Floride.
À l’inverse, si l’opération en Iran échoue ou s’enlise, la dynamique peut basculer
Dans la perspective des élections de mi-mandat, Cuba devient alors un objectif politique et symbolique.Un trophée de substitution dans une diplomatie marquée par la recherche de résultats visibles.
L’île incarne une résistance ancienne aux États-Unis depuis 1959, mais aussi une mémoire révolutionnaire encore profondément ancrée dans l’imaginaire politique américain. Dans ce contexte, Trump peut alors rechercher un résultat rapide et lisible, ce qui conduit à un durcissement de la pression et à une logique plus offensive sur les équilibres internes du régime, sans intervention directe, mais par une mise sous tension progressive des élites et des structures de pouvoir.
3. Une crise systémique prolongée
Le scénario le plus sombre correspond à un isolement progressif de Cuba à l’échelle régionale et internationale, avec la perte de plusieurs relais extérieurs qui soutenaient son équilibre économique et énergétique. Cela se manifeste notamment par la fin progressive de certains accords de coopération médicale, dont celui avec le Guatemala, partenaire de longue date de la « diplomatie de la santé » cubaine et source importante de devises pour l’économie de l’île.
Cuba entrerait alors dans une phase de crise prolongée, marquée par une aggravation économique, sociale, sanitaire, énergétique et écologique. Les pénuries, l’inflation et la désorganisation des services publics s’intensifieraient.
Les mécanismes de « débrouille », l’économie informelle et les solidarités de proximité joueraient un rôle d’amortisseur, sans modifier la trajectoire générale. La situation renvoie, par certains aspects, à la séquence des années 1990, marquée par l’isolement après la disparition du soutien soviétique, une réduction drastique des ressources extérieures et un rationnement organisé autour de la libreta de abastecimiento (carte de rationnement), devenue un instrument de gestion de la pénurie.
Selon les estimations de l’Observatoire cubain des droits de l’homme, près de 89 % de la population vivrait déjà sous le seuil de pauvreté, tandis que les départs migratoires s’intensifieraient.
Mais l’histoire récente de Cuba rappelle aussi les limites des stratégies d’asphyxie économique. Le système politique reste contrôlé par un noyau militaire et sécuritaire central, ce qui limite les scénarios de rupture rapide. La société conserve des capacités de résilience héritées de décennies de contraintes.
La question centrale demeure alors la suivante : jusqu’à quel point cette résilience peut-elle tenir ?