De l’épouvantail à la politique reconnue, une ascension hors norme
Née le 15 janvier 1977 à Rome, Giorgia Meloni s’engage en politique à 15 ans au sein du Mouvement social italien, héritier du parti national-fasciste. Elle poursuit son chemin dans l’Alliance nationale, devient ministre de la Jeunesse sous Berlusconi, puis fonde en 2012 Fratelli d’Italia, parti national-conservateur qu’elle préside depuis 2014. En 2022, elle conduit ce parti, longtemps marginal, à la victoire électorale, devenant la première femme à diriger un gouvernement en Italie.
À ses débuts, les craintes sont nombreuses en Europe : extrême droite au gouvernement, Italie au bord du gouffre financier, souverainisme affiché. Pourtant, elle confie rapidement des portefeuilles sensibles à des personnalités modérées, adopte une politique d’austérité compatible avec les exigences de Bruxelles, et obtient l’accès aux fonds du plan de relance européen. En l’espace de quelques mois, elle est jugée « sérieuse et raisonnable » par ses partenaires occidentaux. C’est la première métamorphose.
La lune de miel transatlantique, un pari calculé, une impasse annoncée
Lorsque Donald Trump revient à la Maison-Blanche en janvier 2025, Meloni se positionne comme son interlocutrice privilégiée en Europe. Elle est la seule dirigeante européenne à assister à son investiture, et se présente depuis comme un pont transatlantique entre Washington et Bruxelles. Trump la qualifie d’amie et de grande leader. Son mémoire politique Io Sono Giorgia est réédité en anglais avec une préface du président américain.
Mais pour Mario Del Pero, professeur d’histoire internationale à Sciences Po Paris, questionné par France 24, la rupture était structurellement inévitable : il devenait politiquement insoutenable pour Meloni d’être associée à Trump, dont la popularité s’était effondrée en Europe et en Italie. Le choix initial de se placer dans l’orbite de Washington relevait d’un calcul rationnel, obtenir un levier pour peser dans les négociations européennes, mais il comportait un risque systémique que Meloni a tardé à mesurer : Trump n’est pas un partenaire, il exige la vassalité.
Un sondage Statista de 2026 a montré que la cote d’approbation de Meloni avait chuté à 39 %, avec un record de 55 % de désapprobation. Des analyses menées après la défaite au référendum de mars 2026 sur la réforme judiciaire ont confirmé qu’une part significative du rejet était directement liée à sa proximité perçue avec Trump. Le signal politique était sans ambiguïté.
Le triple décrochage d’avril 2026, la souveraineté comme nécessité
Le tournant arrive en avril 2026, sur trois fronts simultanés.
Premier désaccord : l’Iran
L’Italie refuse de soutenir la guerre américaine contre Téhéran et interdit aux bombardiers américains d’atterrir sur une base aérienne en Sicile.
Deuxième rupture : Israël
Rome décide de ne pas renouveler le mémorandum de défense avec Tel-Aviv, qui était automatiquement prolongé tous les cinq ans.
Troisième et décisive fracture : le pape
Trump s’en prend au pape Léon XIV, et Meloni choisit son camp. « Je trouve inacceptables les paroles du président Trump à l’égard du Saint-Père », déclare-t-elle. La réponse de Trump ne se fait pas attendre dans les colonnes du Corriere della Sera : « Je pensais qu’elle avait du courage, mais je me suis trompé ».
La rupture provoque une séquence inattendue
la presse italienne parle d’unité nationale retrouvée, et la principale opposante de Meloni, la cheffe du Parti démocrate Elly Schlein, prend sa défense au Parlement : « Aucun chef d’État étranger ne peut attaquer, menacer ou manquer de respect à notre pays. » Trump avait réussi l’exploit de faire applaudir Meloni par la gauche italienne.
Géopolitiquement, la mécanique est lisible : la guerre en Iran, conjuguée au sentiment antiguerre traditionnel de l’électorat italien présent autant à gauche qu’à droite, a forcé Meloni non seulement à se distancer de Trump, mais à le critiquer publiquement à chaque occasion. Ce n’est pas une conversion idéologique. C’est de la survie politique érigée en doctrine.
L’effacement du modèle Orbán, pourquoi la droite dure ne peut plus être pro-Trump en Europe
Pour comprendre la vitesse du retournement de Meloni, il faut regarder Budapest. La défaite de Viktor Orbán aux élections hongroises a constitué un signal d’alarme pour toute la droite nationale-populiste européenne. Meloni a tiré la leçon : se rapprocher trop de Trump est désormais contre-productif, son ambition hégémoniste se heurtant frontalement aux souverainetés nationales que cette droite prétend défendre. La contradiction était insurmontable. On ne peut pas être souverainiste et vassal.
Le délitement de la relation Meloni-Trump n’est pas seulement personnel ou rhétorique : il signale l’effondrement d’un terrain d’entente fragile entre une Europe cherchant des partenariats et des États-Unis exigeant désormais une loyauté inconditionnelle.
Le quartet européen : Meloni change d’orbite
Meloni, Macron, Merz et Starmer forment désormais une sorte de quartet géopolitique
Unis par la nécessité partagée. Si Meloni était autrefois un pont transatlantique, elle contribue maintenant à construire quelque chose de tout différent aux côtés de ses homologues européens.
Réunis à Paris en avril 2026 pour une conférence réunissant 49 pays, ces quatre dirigeants ont accéléré les plans pour une mission défensive et neutre destinée à sécuriser la navigation dans le détroit d’Ormuz, en dehors du cadre américain. L’image est forte : l’Europe, avec Rome dans le tableau, affirme une capacité d’action autonome dans une zone stratégique majeure.
Meloni, se défendant d’être sous l’influence de Trump
Elle a déclaré au Parlement : « Je ne suis aveuglément ni l’Europe ni les États-Unis. Je suis en Europe parce que l’Italie est en Europe. » Depuis la fondation de Fratelli d’Italia en 2012, elle a placé les liens étroits avec Washington au cœur de sa politique étrangère mais les méthodes musclées de Trump avec ses vieux alliés ont déstabilisé les pro-atlantistes et forcé l’Europe à revoir ses options géopolitiques.
Ce repositionnement révèle quelque chose de plus profond qu’une tactique électorale : il pointe vers une vision de l’Italie comme puissance souveraine à part entière, ni satellite de Washington ni province de Bruxelles.
La doctrine Mattei, la Méditerranée comme espace de puissance
Le vrai marqueur géopolitique du mandat Meloni n’est pas la rupture avec Trump. C’est la reformulation d’une ambition méditerranéenne et africaine de long terme
Il est incarnée par le Plan Mattei.
Alors que la France a longtemps monopolisé la position de principale puissance européenne en Méditerranée, l’érosion progressive de son influence ouvre la voie à une redistribution des rôles régionaux, favorisant un retour de l’Italie sur le devant de la scène.
Le nom choisi n’est pas innocent. ENI, contrôlée par le ministère de l’Économie, représente un joyau du capitalisme d’État italien qui a toujours cultivé des relations privilégiées avec les pays fournisseurs d’hydrocarbures, héritant de la politique d’Enrico Mattei dans les années 1950, lorsque le fondateur d’ENI proposait des contrats plus favorables aux pays producteurs que ceux pratiqués par les « sept sœurs », les grands groupes pétroliers occidentaux de l’époque.
Le Plan Mattei du gouvernement Meloni vise à lier la sécurité énergétique européenne à la rive sud de la Méditerranée
Le plan poursuit plusieurs objectifs convergents
Tout d’abord, renforcer la position de Rome au sein de l’Union européenne, réduire l’influence française dans l’espace méditerranéen et rassurer les États-Unis en cherchant des partenaires régionaux capables de gérer les dossiers énergétiques et sécuritaires.
Avec un engagement de 5,5 milliards d’euros sur cinq ans et 14 pays africains ciblés, l’énergie occupe une place centrale du dispositif. ENI, acteur historique, est déjà très actif en Libye, Égypte, Algérie, Nigeria et Mozambique, fournissant une part majeure du gaz italien, notamment depuis la crise énergétique liée à la guerre en Ukraine.
Cette stratégie dépasse la politique migratoire qu’on lui attribue hâtivement. Elle dessine une Italie qui ambitionne de devenir le hub énergétique de l’Europe du Sud, le principal interlocuteur du continent africain francophone en déclin d’influence française, et l’acteur incontournable de la Méditerranée centrale. C’est le vieux rêve du « néo-atlantisme » façon Fanfani, revisité pour le XXIe siècle.
L’Italie comme puissance médiane,les limites d’un projet
La trajectoire de Meloni illustre une tension structurelle que tous les pays de taille intermédiaire connaissent : ils sont trop grands pour subir sans résister, trop petits pour imposer seuls. Son cœur était du côté de l’Amérique, mais sa tête lui dit que l’Italie est en Europe et que son économie est imbriquée avec celle de l’Allemagne.
Sur le plan intérieur, la coalition Meloni vient d’entrer dans l’histoire comme le deuxième gouvernement le plus long de l’Italie républicaine
Fratelli d’Italia se maintient à 30 % dans les sondages. Mais la défaite au référendum de mars 2026 a révélé que l’opposition, si elle présente des idées claires sur un terrain commun, peut mobiliser une majorité. À un an des législatives de 2027, Meloni traverse une zone de turbulences revers référendaire, crise énergétique persistante, guerre aux portes de l’Europe.
Ce qui reste acquis, en revanche, c’est une transformation durable de la posture italienne sur la scène internationale
L’Italie de Meloni n’est plus le maillon faible de l’Europe du Sud ni le partenaire complaisant de qui veut bien l’écouter. Elle joue une partition propre, parfois dissonante, souvent calculée, celle d’un pays qui a redécouvert que la géographie est un destin, et la Méditerranée, un héritage à défendre.
Il y a une ironie profonde dans la trajectoire de Giorgia Meloni. Elle a accédé au pouvoir en portant l’étendard d’un nationalisme identitaire tourné vers l’intérieur, et elle gouverne en pratiquant une diplomatie d’État réaliste et multilatérale, héritière davantage de De Gasperi que de Mussolini. Elle a été célébrée par la droite dure mondiale comme l’une des leurs, et elle est aujourd’hui l’une des figures qui réaffirment le plus clairement la primauté de la souveraineté nationale face aux impérialismes de toute nature y compris celui de Washington.
La leçon géopolitique est simple, et cruelle pour le trumpisme
on ne peut pas être à la fois le champion des nations et le suzerain qui exige leur allégeance. Meloni l’a compris avant beaucoup d’autres. Elle en a tiré les conséquences, au prix d’une rupture spectaculaire. Elle n’est pas sortie indemne des trois dernières années, mais elle en est sortie debout et dans un système international en recomposition accélérée, c’est déjà une performance de premier ordre.