Le 19 mai 2026, Itamar Ben Gvir publiait sur Telegram une vidéo devenue le symbole d’une époque. Des militants humanitaires étrangers, Espagnols, Britanniques, Australiens, Polonais étaient agenouillés, menottés sur le pont d’un navire intercepté en eaux internationales. Ben Gvir debout face à la caméra, drapeau israélien en main, hymne national en fond sonore. Une vingtaine de pays convoquèrent leurs diplomates israéliens. Netanyahu lui-même accusa son propre ministre d’avoir nui à l’image du pays. Ben Gvir, lui, qualifia le geste de grande fierté nationale. Cet écart entre la réaction du monde et celle du ministre n’est pas un accident. C’est le révélateur d’une fracture idéologique profonde qu’il est temps de regarder en face.
Une doctrine, pas un dérapage
La flottille Global Sumud transportait des médicaments, du lait en poudre et des vivres vers Gaza
Ses 430 passagers, militants, journalistes, avocats et élus de douze nationalités, furent interceptés en eaux internationales. Ils furent privés de leurs téléphones et de tout moyen de communication etconduits de force au port d’Ashdod.
Ben Gvir non seulement assuma l’opération, mais la filma et la diffusa lui-même comme un trophée politique, revendiquant ouvertement le droit à traiter ainsi quiconque tenterait de briser le blocus.
En février 2026, des policiers israéliens filmaient à la prison d’Ofer des détenus palestiniens plaqués au sol, menottés, pour publication immédiate sur les réseaux sociaux.
Ce schéma obsessionnel et répété ne relève pas de l’improvisation. Il relève d’une vision du monde dans laquelle l’humiliation du non-Juif est non seulement légitime mais digne d’être exhibée publiquement.
Ce programme repose sur une base populaire dont l’ampleur doit être pleinement mesurée.
Un sondage publié dans « Haaretz », en mai 2025, révèle que plus de 80% des Israéliens soutiennent l’expulsion forcée des habitants de la bande de Gaza. Plus de la moitié s’opposent à toute entrée d’aide humanitaire dans le territoire, au motif qu’elle profite à l’ennemi. Une majorité soutient également l’expulsion forcée des citoyens arabes d’Israël eux-mêmes, ceux qui possèdent la nationalité israélienne depuis des décennies. Ces chiffres ne décrivent pas une frange radicale marginalisée. Ils décrivent une opinion majoritaire. Et pour comprendre d’où vient cette majorité, il faut regarder en face l’idéologie qui la structure depuis plusieurs générations.

Quand la prophétie devient programme gouvernemental
Le sionisme religieux : une théologie politique intégrale dans laquelle chaque décision gouvernementale s’inscrit dans un calendrier prophétique
Le sionisme religieux messianique, dont Ben Gvir et Smotrich sont les représentants les plus visibles, n’est pas un courant politique ordinaire assorti de convictions religieuses périphériques. C’est une théologie politique intégrale. Au seins de laquelle chaque décision gouvernementale s’inscrit dans un calendrier prophétique que ses acteurs croient sincèrement accomplir. Pour en saisir la logique interne, il faut remonter à ses fondateurs intellectuels.
Le rabbin Abraham Isaac Kook, puis son fils Zvi Yehouda Kook, ont bâti au cours du vingtième siècle une doctrine selon laquelle la création de l’État d’Israël en 1948 et la conquête de Jérusalem en 1967 ne sont pas des événements politiques ordinaires. Ce sont les prémices de la Geoulah, la Rédemption, le commencement de l’ère messianique annoncée par les prophètes. Dans cette lecture, l’État d’Israël n’est pas une démocratie parmi d’autres. Il est l’instrument de la volonté divine, dont la mission historique est de préparer l’avènement du Messie. Et le prochain acte de ce drame cosmique est inéluctable. Il s’agit de la reconstruction du Troisième Temple de Jérusalem, sur l’esplanade exacte où se dressent aujourd’hui la mosquée Al-Aqsa et le Dôme du Rocher, quatrième lieu saint de l’islam.
Une idéologie qui ne reste pas au niveau des idées abstraites
L’Institut pour la reconstruction du Temple, fondé en 1987 et financé par des donations privées à travers le monde entier. Il prépare concrètement cet événement : fabrication des ustensiles rituels selon les prescriptions bibliques au millimètre près, formation de prêtres selon les rites anciens du sacerdoce, financement de maquettes architecturales détaillées, études archéologiques du sous-sol de l’esplanade. Ce sont ces rabbins qui vinrent solennellement féliciter Ben Gvir le soir de son élection en novembre 2022. Ce ne sont pas des anecdotes de coulisses, ce sont les coordonnées idéologiques précises du ministre qui contrôle aujourd’hui la police israélienne et les forces de sécurité intérieure du pays.
Netanyahu lui-même, pourtant réputé pragmatique et calculateur, a franchi le seuil du langage prophétique dans l’espace public officiel
Au début de la guerre, en octobre 2023, il compara le Hamas aux Amalécites, tribu biblique que Dieu ordonna d’exterminer jusqu’au dernier individu, sans exception. Il présenta la campagne militaire comme l’accomplissement de prophéties bibliques. Des opérations militaires portent des noms tirés des Écritures. Quand le Premier ministre d’un État parle à ses soldats dans le langage des textes sacrés, ce n’est plus de la rhétorique électorale destinée à sa base. Il s’agit d’un cadre de légitimation dans lequel les règles du droit international perdent leur autorité au profit d’une loi supposément supérieure.
Smotrich, ministre des Finances et architecte intellectuel de la colonisation, est encore plus explicite dans ses déclarations
L’intéressé a affirmé publiquement que l’établissement du Grand Israël, englobant toute la Cisjordanie, Gaza et les territoires au-delà, est la condition préalable à la venue du Messie. La colonisation n’est donc pas dans son esprit une stratégie géopolitique discutable; Elle est un commandement divin auquel il lui est impossible de se soustraire sans trahir Dieu lui-même. Cette conviction explique pourquoi les sanctions internationales, les pertes humaines, l’isolement diplomatique croissant et les mandats d’arrêt de la CPI n’infléchissent rien dans son comportement. Aux yeux d’un homme sincèrement convaincu d’accomplir la volonté divine, les objections du monde profane sont des obstacles à surmonter.
La Hiérarchie des Vies: Quand l’idéologie se traduit en actes
Une conception explicite de la hiérarchie entre les âmes juives et les âmes non-juive
Cette hiérarchie existe dans les courants les plus radicaux du sionisme religieux et particulièrement dans l’école kahaniste. Ben Gvir en est l’héritier revendiqué et assumé. Cette conception s’appuie sur des interprétations sélectives et extrémistes de textes rabbiniques. La grande majorité des autorités religieuses juives mondiales les rejettent comme hétérodoxes et dangereuses. Mais elle est réelle et enseignée dans certains cercles religieux proches du pouvoir. Elle structure concrètement la vision du monde de ceux qui gouvernent aujourd’hui Israël. Dans ce cadre idéologique, la vie d’un non-Juif et a fortiori celle d’un Palestinien, assimilé à un ennemi de Dieu, a une valeur radicalement inférieure. Ce n’est pas une figure de style. C’est un présupposé théologique qui autorise et légitime ce que le reste du monde nomme des crimes.
Cette hiérarchie se traduit concrètement et systématiquement dans les actes du gouvernement
Smotrich a proposé de séparer patients juifs et arabes dans les hôpitaux israéliens. Il a publiquement nié l’existence des Palestinien en tant que peuple. Ben Gvir a qualifié de héros des colons auteurs de violences documentées contre des civils palestiniens.Il s’agit d’individus qui ont brûlé des maisons habitées avec leurs occupants, tué des bergers dans leurs champs, détruit des puits et des milliers d’oliviers. Il a cherché à armer davantage ces milices en leur conférant un statut légal au sein des forces de sécurité nationales.
La guerre à Gaza a fourni le contexte dans lequel cette idéologie s’est exprimée sans filtre et sans frein
Des soldats ont publié sur les réseaux sociaux des vidéos de destructions présentées comme des trophées personnels, exhibant les effets personnels de civils tués, se filmant dans les décombres de maisons effondrées avec des sourires. Les images ont montré des soldats abattant des civils désarmés qui marchaient vers des zones supposément sûres. Des enfants, des nourrissons, sont morts dans des hôpitaux bombardés; dans des écoles frappées, dans des maisons rasées sur leurs occupants pendant leur sommeil.
La Cour internationale de Justice a ordonné à Israël de prévenir tout acte de génocide à Gaza et de permettre l’accès à l’aide humanitaire.
La Cour pénale internationale a émis des mandats d’arrêt contre Netanyahu et son ancien ministre de la Défense pour crimes contre l’humanité. Sans effets. Dans le cadre eschatologique qui justifie ces actes, ces institutions humaines n’ont tout simplement pas d’autorité sur un peuple accomplissant la volonté de Dieu.
Quand on se croit mandaté par Dieu pour accomplir une prophétie, le droit international devient une opinion parmi d’autres.
Les 4 185 Français: deuxième contingent de l’armée israélienne
Une dimension de cette guerre reste obstinément sous-traitée dans le débat public français : la participation directe de ressortissants français à cette campagne militaire
Une enquête réalisée par Europe 1 en Israël a établi que 4 185 personnes de nationalité française, essentiellement des binationaux franco-israéliens, servaient dans les rangs de Tsahal sur le front de Gaza. Ce chiffre fait de la France le deuxième contingent étranger de l’armée israélienne, juste derrière les États-Unis, et loin devant tout autre pays européen. Ces soldats sont à la fois des binationaux qui ont accompli leur service militaire obligatoire en Israël et des volontaires.
Cette présence n’a rien d’anodin. Certains de ces soldats se sont filmés en opération et ont publié ces images sur les réseaux sociaux. Une désinvolture qui dit tout de leur sentiment d’impunité totale. Ces vidéos font aujourd’hui partie des pièces à conviction de procédures judiciaires en cours. En juillet 2025, la Ligue des droits de l’Homme et la Fédération internationale des droits humains ont déposé une plainte avec constitution de partie civile devant le pôle « crimes contre l’humanité » du Tribunal judiciaire de Paris. Deux snipers franco-israéliens y sont accusés d’exécutions sommaires de civils palestiniens non armés. Les charges retenues évoquent des crimes de guerre, des crimes contre l’humanité et des actes relevant de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide. C’est la première procédure de ce type ouverte en France depuis le début du conflit.
Une question politique que la France s’est jusqu’à présent refusée à traiter frontalement
Cette procédure judiciaire soulève une question politique que la France s’est jusqu’à présent refusée à traiter frontalement. Comment un pays qui se réclame de la Déclaration universelle des droits de l’Homme peut-il laisser ses ressortissants servir impunément dans cette armée ? Visée par des mandats d’arrêt internationaux, documentée pour des violations systématiques du droit humanitaire… Sans déclencher la moindre réponse judiciaire proactive ?
La comparaison s’impose et elle est accablante : la France a mis en place des mécanismes antiterroristes sévères à l’encontre de Français partis combattre au Rojava aux côtés des Kurdes contre l’État islamique. Ces combattants s’opposaient à une organisation classée terroriste. L’asymétrie est totale et indéfendable. Elle manifeste un double standard ancré profondément dans la politique française qui traite différemment la violence selon l’identité des auteurs et des victimes.
La Question Fondamentale: Peut-on faire face à une eschatologie au pouvoir ?
La montée du sionisme religieux messianique au cœur de l’appareil d’État israélien constitue un changement de paradigme géopolitique
Les chancelleries occidentales peinent encore à l’appréhender dans toute sa radicalité.
Certaines et certains membres du gouvernement français en restent au stade la niaiserie politique « La France est l’amie d’Israël ». Est-ce bien la question ? De quel Israël parle-t-on ? De celui dont Netanyahou a commencé, il y a 30 ans, une dénaturation profonde ?
Pendant des décennies, le conflit israélo-palestinien a été analysé et traité dans les cadres classiques. Ceux de la sécurité nationale, du rapport de force colonial ou de la négociation diplomatique entre acteurs rationnel. Ces cadres restent partiellement valides mais profondément insuffisants face à un gouvernement dont la fraction décisive croit sincèrement, sans métaphore ni distance, être en train d’accomplir un mandat divin dont aucune instance humaine ne peut la démettre.
La question que cela pose est à la fois simple à formuler et vertigineuse dans ses implications pratiques
Comment fait-on de la diplomatie avec des acteurs qui perçoivent tout compromis territorial comme une trahison de Dieu ?
Comment menace-t-on de sanctions des dirigeants convaincus que les souffrances présentes les leurs comme celles des autres, sont le prix glorieux et nécessaire de la Rédemption à venir ?
Est-il possible de cesser de financer et d’armer un État dont les alliés se sont enfermés dans une logique de soutien inconditionnel ? La réponse classique de la diplomatie internationale, la pression graduelle, la négociation sur les intérêts, la menace de coût, perd une large partie de son efficacité opérationnelle face à une eschatologie cohérente, assumée et partagée par une majorité de la population.
Ce qui reste disponible, ce sont les outils du droit international
La Cour Pénale Internationale (CPI) a émis ses mandats d’arrêt contre Netanyahu, Galland et, très probablement, d’autres dirigeants israéliens. L’information est tenue secrète pour éviter des représailles encore plus massives sur les très hauts magistrats de la CPI .
La CIJ a rendu ses ordonnances contraignantes. Des procédures judiciaires s’ouvrent progressivement dans plusieurs pays européens dont la France. La reconnaissance internationale de l’État palestinien progresse lentement mais régulièrement parmi les membres de l’ONU. Ces outils sont imparfaits, régulièrement contournés par les États qui en ont les moyens politiques et militaires. Mais ils sont actuellement les seuls qui permettent de traiter cette situation pour ce qu’elle est réellement. Non plus un conflit territorial classique entre deux nations qui se disputent un espace. Mais un État qui viole systématiquement le droit international en se réclamant d’une prophétie divine.
Nommer pour agir
Ce phénomène n’est pas le judaïsme
Une confusion que font nombre de politiques, de sots, de propagandistes plus ou moins dissimulés ainsi que les média de désinformation continue.
On s’empressera d’évoquer l’antisémitisme pour clore le débat avant qu’il ne commence. Il faut refuser cette assimilation avec la même fermeté qu’on refuse l’idéologie elle-même. Les très nombreux Juifs du monde qui s’opposent à ce gouvernement, manifestent à Tel Aviv chaque semaine, aux Etats-Unis parfois, témoignent depuis l’intérieur au risque de leur liberté. Ils méritent d’être distingués sans ambiguïté de ceux qui commettent ces actes et de ceux qui les soutiennent électoralement.
Ce phénomène, c’est le sionisme religieux messianique dans sa version kahaniste et gouvernementale
Une idéologie ethno-théologique qui hiérarchise les vies humaines selon l’appartenance religieuse, légitime l’expansionnisme territorial par la prophétie divine. Une doctrine qui traite les Palestiniens et plus largement tous les non-Juifs, comme des obstacles à l’accomplissement d’un destin cosmique et qui a conquis des positions décisives dans l’Etat. Israël est un pays qui dispose de l’arme nucléaire, de l’une des armées les mieux équipées du monde et du soutien diplomatique de la première puissance mondiale.
Nommer tout cela clairement, sans euphémisme ni faux équilibre journalistique, n’est pas faire de la propagande. C’est le préalable indispensable à toute réponse politique sérieuse et à toute action efficace. Car on ne négocie pas un programme eschatologique avec des concessions territoriales.
On peut seulement en contenir les effets, par le droit international appliqué avec cohérence; par la pression politique assumée; par le refus concret et documenté de la complicité; par le courage enfin de traiter cet État exactement comme on traiterait n’importe quel autre État qui violerait le droit international avec cette constance, cette ampleur et cette impunité.
Et la première étape de ce refus est de regarder en face, sans détourner les yeux, ce qu’on a réellement en face de soi.