Mohammed VI à Paris : la diplomatie de la patience

Vingt-six ans après sa dernière visite d'État en France, le roi du Maroc s'apprête à poser le pied sur le tapis rouge de l'Élysée. Derrière l'événement protocolaire se joue un recomposition stratégique qui dépasse largement la relation bilatérale.

par Ghizlaine Badri
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Il aura fallu attendre 2026 pour que ce qui semblait une évidence diplomatique devienne enfin réalité. Le 20 mai, à Rabat, les chefs de la diplomatie française et marocaine l’ont confirmé. Une visite en préparation deux ans. Mohammed VI se rendra en France pour une visite d’État officielle, accompagnée de la signature d’un traité bilatéral inédit. La dernière fois qu’un tel protocole avait été déployé pour le souverain chérifien sur le sol français, c’était en mars 2000, quelques mois à peine après son accession au trône.

Ce n’est pas faute d’occasions manquées. La visite a été annoncée, différée, annoncée de nouveau, reportée encore. Mais le temps perdu n’a pas été du temps gaspillé : il a servi à reconstruire, patiemment, une relation que plusieurs crises avaient profondément abîmée.

La longue route du dégel

Pour mesurer l’ampleur du chemin parcouru, il faut remonter aux années noires. Entre 2021 et 2023, Paris et Rabat ont vécu l’une des périodes les plus tendues de leur histoire postcoloniale. L’affaire Pegasus avec les soupçons pesant sur les services marocains concernant la mise sur écoute du téléphone présidentiel, avait créé un choc de confiance difficile à surmonter. En représailles, la France avait réduit drastiquement le nombre de visas accordés aux ressortissants marocains. Rabat, blessée dans son orgueil, avait laissé vacant pendant près d’un an son poste d’ambassadeur à Paris.

Le dégel a commencé discrètement, par des voies inattendues. Des visites ministérielles répétées, des rencontres informelles, une patiente reconstruction de la confiance dans les coulisses. Mais c’est une lettre d’Emmanuel Macron adressée à Mohammed VI à l’été 2024 qui a véritablement retourné la situation. Le président y prenait position sur le Sahara, dont l’avenir s’inscrivait, écrivait-il, dans le cadre de la souveraineté marocaine. Rabat attendait ce geste depuis des années. La réponse du roi ne s’est pas fait attendre : quelques semaines plus tard, il recevait Macron en grande pompe à Rabat et lui rendait son invitation. « Ce sera le premier traité de ce type conclu par la France avec un pays non européen. »Jean-Noël Barrot, ministre français des Affaires étrangères.

Un traité pour des décennies

Ce qui distingue cette séquence de simples retrouvailles entre capitales, c’est la nature de l’instrument juridique qu’elle porte. Le traité franco-marocain en cours de négociation n’est pas un accord sectoriel parmi d’autres. Il ambitionne de poser le cadre de la relation pour les décennies à venir, selon les termes mêmes du ministre Barrot. Pour le Maroc, ce sera le premier traité de ce type signé avec un pays européen. Pour la France, le premier avec un pays non européen. La symétrie de ces deux premières fois dit quelque chose de l’ampleur du pari commun.

Les domaines retenus: défense, sécurité, aéronautique, énergie dessinent une alliance à vocation industrielle et stratégique, bien au-delà des traditionnels accords culturels ou migratoires qui ont longtemps constitué l’essentiel du tissu bilatéral. Une Haute Commission Mixte doit se réunir dès juillet à Rabat, sous présidence des deux Premiers ministres, pour en finaliser les grands chapitres avant la visite royale.

Le choix de Rabat contre Alger

Aucune lecture de ce rapprochement ne serait honnête sans évoquer son revers algérien. En prenant position sur le Sahara à l’été 2024, Paris a fait un choix. Alger l’a immédiatement compris et a promis d’en tirer toutes les conséquences. Les relations franco-algériennes, déjà fragilisées par des années de contentieux mémoriel, ont encaissé un choc supplémentaire.

Mais pour Paris, l’arbitrage s’est imposé avec une certaine logique. Face à un Alger fermé aux investissements français, qui a préféré s’ouvrir à l’Italie et à la Chine et face à un Maroc qui s’est transformé en hub économique africain incontournable, le choix de Rabat comme partenaire prioritaire paraissait inévitable. Le recul militaire français au Sahel, avec les retraits imposés du Burkina Faso et du Mali, n’a fait qu’accélérer cette bascule : privée de ses points d’appui sahéliens, la France a besoin du Maroc comme ancrage continental.

Les gains de Rabat

De l’autre côté de la Méditerranée, la visite royale à Paris s’inscrit dans une stratégie diplomatique menée avec une remarquable constance depuis 2020. Le Maroc a su construire méthodiquement un réseau de soutiens sur la question du Sahara occidental : les États-Unis sous Trump dès décembre 2020, l’Espagne et l’Allemagne ensuite, et désormais la France. Chaque adhésion gagnée isole un peu plus le Front Polisario et son parrain algérien dans les instances internationales, à commencer par le Conseil de sécurité de l’ONU précisément l’organe qui supervise le dossier.

Signer un traité bilatéral de premier rang avec un membre permanent de ce Conseil, dans le contexte où des négociations quadripartites reprennent sous égide américaine entre Rabat, Alger, Nouakchott et le Polisario, représente un gain diplomatique considérable. Le roi Mohammed VI, que ses absences répétées et son état de santé avaient parfois rendu spectral dans le jeu diplomatique international, revient sur la scène par la grande porte.

Un signal pour l’Europe

Au-delà du bilatéral, cet axe Paris–Rabat renforcé envoie un message à l’ensemble de l’Europe. Alors que les États-Unis et la Chine se disputent l’influence sur le continent africain, la France tente de se repositionner comme interlocuteur structurant entre les deux rives de la Méditerranée. Le Maroc, dont les ambitions africaines ne cessent de se densifier, est le partenaire naturel de ce projet.

La visite de Mohammed VI à Paris, lorsqu’elle aura finalement lieu, ne sera donc pas seulement la clôture d’une longue parenthèse diplomatique. Ce sera l’ouverture d’un nouveau chapitre, négocié dans la patience, construit sur des intérêts bien calculés, et dont les effets se feront sentir bien au-delà des deux capitales qui le signent.

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