BERLIN-ROME : LE NOUVEAU CENTRE DE GRAVITE EUROPEEN

Le moteur franco-allemand s'essouffle. Berlin et Rome avancent désormais de concert. Friedrich Merz et Giorgia Meloni ont construit une méthode discrète mais efficace : préparer les compromis en amont, désamorcer les blocages et privilégier les résultats concrets aux grands discours sur l'avenir de l'Europe.

par Elyes GHARIANI
9 minutes lire

Cette entente s’appuie largement sur le rapport Draghi de 2024, devenu la boussole de Bruxelles. Relancer la compétitivité, financer la transition énergétique et consolider l’industrie de défense telles sont les priorités. Sans bousculer les institutions, elle révèle un déplacement profond des équilibres au sein de l’Union.

Pour les pays du sud de la Méditerranée, cette recomposition n’est pas un détail. Elle marque le retour de l’Italie au cœur du jeu européen. Elle replace la Méditerranée, avec ses flux migratoires, ses ressources énergétiques et ses fragilités régionales, parmi les priorités stratégiques de l’Union.

Ce tandem annonce-t-il la fin du leadership Paris-Berlin ? Ou simplement l’avènement d’une Europe plus fragmentée, plus pragmatique, davantage gouvernée par les rapports de force que par les visions communes ?

Un héritage européen encore lourd

Pour comprendre cette recomposition, il faut revenir à la crise de la zone euro.

Entre 2010 et 2012, Merkel et Sarkozy avaient imposé une gouvernance de l’urgence : réunions bilatérales rapides, compromis négociés à huis clos, création du Mécanisme européen de stabilité. Cette méthode a probablement évité l’effondrement de la monnaie unique. Elle a aussi laissé des cicatrices durables — méfiance entre le Nord et le Sud, sentiment d’une discipline budgétaire dictée par Berlin, désaccords persistants sur la Libye, la fiscalité, la politique monétaire.

En réalité, le couple franco-allemand n’a jamais été un projet politique commun.

Il a fonctionné comme un pare-feu — efficace en période de crise aiguë, peu adapté aux mutations de fond. Quinze ans plus tard, ce modèle atteint ses limites structurelles. L’Union de 2026 n’affronte plus une urgence financière localisée, mais une accumulation de crises simultanées : guerre en Ukraine, ralentissement économique, tensions migratoires, compétition industrielle, fragmentation géopolitique. Dans ce contexte, les réflexes automatiques ne suffisent plus.

Pourquoi Berlin et Rome se rapprochent

Ce rapprochement ne résulte d’aucun bouleversement spectaculaire

Il procède d’une convergence silencieuse d’intérêts nationaux, accélérée par l’affaiblissement relatif de Paris.

Depuis 2024, la France voit sa marge de manœuvre se réduire à Bruxelles sous le poids de ses déficits. Elle reste influente sur la défense et l’autonomie stratégique — domaines où sa crédibilité demeure intacte. Mais sa fragilité budgétaire érode sa capacité à entraîner les autres capitales sur les dossiers économiques, là précisément où se joue l’essentiel des arbitrages européens aujourd’hui.

Friedrich Merz en a tiré les conséquences. À la tête d’une CDU recentrée sur la rigueur, il ne cherche pas à imposer une hégémonie allemande. Il cherche à stabiliser un système européen qui menace de se gripper. Berlin veut des règles prévisibles, des engagements tenus, une solidarité conditionnée à des réformes réelles.

C’est précisément sur ce terrain que Meloni a reconstruit sa crédibilité européenne. Sans renier ses convictions, elle a troqué le ton souverainiste de ses débuts contre une posture de partenaire fiable — au sein de l’OTAN comme dans les institutions de l’Union. Sur les migrations et la politique industrielle, elle n’a rien lâché. Mais elle a compris une chose simple : l’Italie pèse davantage en jouant le jeu européen qu’en le contestant.

Malgré une dette publique considérable, l’économie italienne affiche une résilience inattendue. Rome retrouve une influence stratégique que les années Berlusconi puis la crise de 2011 avaient sérieusement entamée.

Pour les pays du Maghreb, ce retour est lourd de sens

L’Italie n’est pas un partenaire méditerranéen par idéologie ou par tradition diplomatique : elle l’est par nécessité géographique et par intérêt national direct. Ses approvisionnements énergétiques dépendent des pipelines nord-africains. Ses côtes sont en première ligne des flux migratoires. Sa stabilité intérieure est liée, plus que celle de tout autre grand pays européen, à ce qui se passe sur la rive sud. C’est cette convergence d’intérêts — et non une solidarité de façade — qui fait de Rome un interlocuteur structurellement différent de Berlin ou de Paris pour les capitales du Maghreb.

Le rapport Draghi fournit le terrain d’entente opérationnel : moins de bureaucratie, davantage d’investissements industriels, soutien à la défense, priorité aux résultats sur les grandes visions. Il ne s’agit pas de diriger l’Europe à deux — mais de la déverrouiller avant les sommets, pour éviter que les blocages institutionnels ne paralysent des décisions devenues urgentes.

Les convergences… et les limites du tandem

Derrière l’image d’un front commun à Bruxelles, l’entente Berlin-Rome reste avant tout pragmatique

Elle repose moins sur une proximité idéologique que sur des intérêts géopolitiques ponctuellement convergents. Le tandem fonctionne quand les priorités nationales coïncident ; ses fragilités réapparaissent dès que les questions budgétaires ou énergétiques deviennent sensibles.

Sur le fond, les deux capitales partagent plusieurs orientations. Elles souhaitent assouplir certaines règles budgétaires européennes pour faciliter les investissements stratégiques, et soutiennent une relance industrielle centrée sur la défense, les semi-conducteurs et la sécurisation des approvisionnements.

Sur les migrations, leur convergence est peut-être la plus significative pour le voisinage sud. L’objectif n’est plus seulement de contrôler les frontières européennes, mais de déplacer une partie de la gestion migratoire vers les pays partenaires d’Afrique du Nord et du Sahel — ce qui renforce mécaniquement le poids stratégique de ces États dans leurs négociations avec Bruxelles.

Sur l’Ukraine, Berlin et Rome affichent une ligne plus mesurée que les pays d’Europe orientale : soutien financier, énergétique et industriel à Kiev, sans s’engager dans une logique d’escalade militaire ouverte.

Cette méthode donne de la souplesse à l’Union. Elle ne lui donne pas de vision.  

Car les divergences sont réelles. La dette italienne demeure une source de tension structurelle avec la rigueur budgétaire allemande. Sur l’énergie, Berlin mise sur le gaz naturel liquéfié et les renouvelables ; Rome défend le nucléaire et cherche à densifier les connexions énergétiques méditerranéennes. Sur la politique monétaire, l’Allemagne reste attachée à la lutte contre l’inflation, quand l’Italie pousse la BCE vers une posture plus favorable à la croissance.

Surtout, leurs horizons géopolitiques ne se superposent pas. Berlin regarde vers l’Est — Russie, Balkans, Europe centrale. Rome regarde vers le Sud — Afrique du Nord, routes énergétiques, Sahel, Méditerranée élargie. Vu depuis le Maghreb, cette asymétrie est décisive : elle explique pourquoi l’Italie ambitionne un rôle de passerelle entre l’Europe et son voisinage méridional, là où l’Allemagne reste ancrée dans les équilibres continentaux.

Cette alliance reste donc flexible et réversible. Elle ne repose sur aucun traité, ne porte aucune vision fédérale. Sa solidité dépend des équilibres politiques internes, des turbulences économiques et des crises migratoires à venir. Berlin et Rome ne dirigent pas l’Europe — ils en gèrent les urgences, et tentent de maintenir une cohésion minimale dans une Union structurellement plus fragmentée.

Ce que révèle cette recomposition est plus profond : les grands axes stables cèdent la place à des coalitions construites dossier par dossier. Le pouvoir à Bruxelles devient moins vertical, plus transactionnel, plus mouvant.

L’Union européenne face à ce nouveau pilotage

Contrairement au couple franco-allemand, le tandem Merz-Meloni ne constitue pas un directoire européen

Les institutions de l’Union continuent de limiter l’influence des capitales nationales : la Commission garde l’initiative législative, l’Eurogroupe arbitre les finances, le Conseil européen recherche des compromis entre intérêts divergents. Dans ce système, Berlin et Rome ne dictent pas les règles — ils créent les conditions pour que les règles soient acceptables.

La France reste la puissance militaire de référence en Europe — sur la défense et l’autonomie stratégique, personne ne peut se passer d’elle. Mais ses déficits publics et son instabilité politique ont rogné son influence sur les dossiers économiques. Paris ne dicte plus le tempo. Berlin et Rome ne l’écartent pas — ils avancent sans l’attendre, et reviennent la chercher quand l’accord final l’exige. La France est toujours à la table. Elle n’est plus en tête de table.

Le reste de l’Union s’ajuste en fonction de ses intérêts. Les pays du Nord suivent la rigueur budgétaire allemande. L’Europe centrale protège ses marges de souveraineté. Les pays du Sud négocient des financements et de la flexibilité. Chacun joue sa partition. Il n’y a plus de chef d’orchestre — il y a des coalitions qui se forment, se défont et se reforment selon les dossiers. Cette Europe-là est moins lisible et moins ambitieuse. Elle est peut-être plus solide, précisément parce qu’elle n’exige plus de tous qu’ils avancent au même rythme.

 Un nouvel équilibre européen

Le tandem Merz-Meloni ne change pas l’Europe — il révèle ce qu’elle est devenue.

Une Union qui a renoncé à se gouverner par les grandes ambitions et qui apprend à se gouverner par la gestion du quotidien.

Le couple franco-allemand portait encore, même maladroitement, un projet politique pour le continent. Berlin et Rome se fixent des objectifs plus modestes : tenir les finances, défendre l’industrie, contenir les migrations, accompagner l’Ukraine sans s’y perdre. C’est une Europe qui gère ce qu’elle a, plutôt que de construire ce qu’elle veut.

La vraie question n’est donc plus de savoir qui dirige l’Europe. Elle est de savoir où elle va : vers une puissance économique capable de peser dans la compétition mondiale ? Vers une autonomie stratégique réelle, avec ses propres capacités de défense ? Ou vers une gestion défensive et permanente des crises, condamnée à subir les événements plutôt qu’à les orienter ?

Le Conseil européen de juin 2026 sera un premier indicateur

La réforme des règles budgétaires et le financement de la défense diront si Berlin et Rome peuvent transformer leur complicité tactique en élan collectif. Mais une échéance ne dessine pas un horizon.

Car cette recomposition dépasse Bruxelles. Le retour de l’Italie au cœur du jeu européen replace la Méditerranée là où elle aurait toujours dû être : au centre des priorités stratégiques de l’Union. Énergie, migrations, sécurité maritime, routes commerciales, stabilité du Sahel — le Sud méditerranéen cesse d’être une périphérie que l’on administre de loin pour redevenir un espace que l’on calcule de près.

Pour les capitales du Maghreb, cette reconfiguration est à double tranchant

Elle ouvre des perspectives réelles — économiques, énergétiques, diplomatiques. Mais elle porte un risque d’asymétrie structurelle : voir la rive sud réduite à une zone tampon — utile pour externaliser la gestion migratoire et sécuriser les frontières de l’Union, sans jamais accéder au statut de partenaire à part entière.

La trajectoire finale ne se décidera pas à Bruxelles. Elle dépendra de la capacité des pays du Maghreb à opposer une doctrine régionale concertée aux stratégies de bilatéralisation de l’Union — qui divisent pour mieux négocier. L’enjeu est de cesser d’apparaître comme un réservoir de problèmes à gérer, pour s’affirmer comme un ensemble de puissances régionales indispensables : à la sécurité de l’Europe, à sa transition énergétique, et à sa stabilité à long terme.

L’Europe avance désormais sans cap fixe — par coalitions provisoires, équilibres instables, rapports de force sans cesse renégociés. Cette souplesse peut la rendre plus résistante. Elle peut aussi l’empêcher de répondre à la question qui, tôt ou tard, s’imposera à elle :

Quelle puissance veut-elle encore être dans le monde qui se construit sans elle ?

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