Pour la première fois depuis son arrivée au pouvoir, Emmanuel Macron s’est exprimé au siège de l’Union africaine à Addis-Abeba. Un symbole hautement politique à l’heure où la France cherche à redéfinir sa place sur le continent africain après plusieurs années de revers diplomatiques et militaires.
Aux côtés de Mahamoud Ali Youssouf et du secrétaire général de l’ONU António Guterres, le président français a affiché un soutien appuyé au Fonds pour la paix de l’Union africaine, présenté désormais comme un pilier central de la sécurité continentale.
Mais derrière les annonces officielles, cette visite révèle surtout une transformation profonde de la doctrine française en Afrique : Paris tente désormais de passer d’une logique d’intervention directe à une stratégie d’influence indirecte appuyée sur les institutions africaines.
Paris acte la fin du modèle sécuritaire postcolonial
Le discours de Macron à Addis-Abeba marque une rupture avec plusieurs décennies de politique africaine française.
Après les retraits militaires forcés du Sahel, la montée des sentiments anti-français et la concurrence croissante de nouveaux acteurs comme la Chine, la Russie, la Turquie ou les Émirats arabes unis, Paris cherche désormais à reconstruire sa légitimité par le multilatéralisme africain.
« Les problèmes africains doivent avant tout être résolus et coordonnés par l’Afrique », a insisté Emmanuel Macron.
Cette phrase constitue un signal stratégique clair : la France reconnaît désormais que son influence directe sur les crises africaines s’est considérablement réduite. Le soutien au Fonds pour la paix de l’UA devient ainsi un moyen pour Paris de :
- maintenir un rôle sécuritaire indirect ;
- préserver son accès diplomatique ;
- conserver une capacité d’influence continentale ;
- éviter une marginalisation géopolitique face aux puissances concurrentes.

Le Fonds pour la paix : nouveau levier d’influence stratégique
Au cœur des annonces figure l’organisation prochaine à Paris d’une conférence internationale destinée à mobiliser de nouveaux financements pour le Fonds pour la paix de l’Union africaine.
Créé en 1993 mais longtemps paralysé, ce mécanisme est devenu central depuis l’adoption de la résolution 2719 du Conseil de sécurité des Nations unies en 2023, ouvrant la voie à un financement plus structuré des opérations africaines de maintien de la paix.
Près de 400 millions de dollars ont déjà été mobilisés, mais l’objectif fixé par l’Union africaine approche le milliard. Pour Paris, soutenir ce fonds répond à plusieurs objectifs géopolitiques :
- renforcer les capacités africaines de gestion des crises ;
- limiter les interventions militaires occidentales directes ;
- stabiliser les zones stratégiques africaines ;
- préserver les intérêts européens face aux crises migratoires et sécuritaires.
La France cherche également à s’imposer comme l’un des principaux architectes du futur système africain de sécurité collective.
Crises africaines et compétition mondiale
Cette visite intervient dans un contexte continental particulièrement tendu. Les discussions à Addis-Abeba ont porté sur :
- l’est de la République démocratique du Congo ;
- les tensions sécuritaires régionales ;
- les conséquences mondiales de la crise du détroit d’Ormuz ;
- les vulnérabilités économiques africaines.
Emmanuel Macron a d’ailleurs reconnu que les tensions au Moyen-Orient risquaient d’avoir des effets majeurs sur les économies africaines, notamment à travers : les prix de l’énergie ; les engrais ; les chaînes d’approvisionnement ; les coûts logistiques.
Paris souhaite ainsi lancer une initiative d’appui aux pays africains les plus exposés aux conséquences de la crise d’Ormuz.
Nairobi–Addis-Abeba : la nouvelle offensive économique française
Le passage d’Emmanuel Macron en Éthiopie s’inscrit dans une tournée africaine plus large amorcée en Égypte puis au Kenya lors du sommet « Africa Forward ». Cette séquence confirme une nouvelle priorité française : l’économie.
À Nairobi, Emmanuel Macron avait déjà reconnu que l’Afrique avait désormais davantage besoin « d’investissements que d’aide publique ». Ce repositionnement traduit plusieurs réalités :
- les contraintes budgétaires occidentales ;
- la montée de la concurrence chinoise ;
- l’émergence des économies africaines ;
- la volonté africaine de diversification des partenariats.
Face à la Chine, Macron a d’ailleurs durci son discours, accusant Pékin de développer une « logique prédatrice » fondée sur les dépendances industrielles et minières.
L’Union africaine au centre du nouveau jeu diplomatique
En réalité, cette visite illustre une évolution plus profonde : l’Union africaine devient progressivement un acteur diplomatique incontournable. Le soutien français à :
- un siège africain permanent au Conseil de sécurité ;
- l’intégration de l’UA au G20 ;
- le financement des opérations africaines de paix ; traduit la reconnaissance d’un basculement géopolitique en cours.
L’Afrique ne veut plus être uniquement un théâtre d’intervention extérieure. Elle cherche désormais à devenir un centre autonome de décision stratégique. Mais cette ambition reste confrontée à plusieurs limites :
- dépendance financière extérieure ;
- fragmentation politique continentale ;
- faibles capacités militaires intégrées ;
- concurrence des puissances étrangères.
Une bataille d’influence désormais institutionnelle
Derrière les discours sur la paix et la coopération, une réalité plus large se dessine : la compétition mondiale pour l’influence en Afrique change de nature. La bataille ne se joue plus seulement :
- sur les bases militaires ;
- sur les contrats miniers ;
- sur les infrastructures.
Elle se joue désormais aussi :
- dans les institutions africaines ;
- dans les mécanismes de financement ;
- dans les architectures de sécurité ;
- dans la capacité à influencer les normes continentales.
En soutenant le Fonds pour la paix de l’Union africaine depuis Addis-Abeba, Emmanuel Macron tente ainsi de repositionner la France dans le nouveau paysage géopolitique africain. Une Afrique où les puissances extérieures ne peuvent plus imposer seules leurs agendas.
Et où la souveraineté institutionnelle devient progressivement un nouvel instrument de puissance.