Nairobi 2026 : le sommet où Emmanuel Macron a tenté de réinventer la relation Afrique-France

Derrière les 23 milliards annoncés, les discours sur « l’investissement » et la mise en scène d’un partenariat d’égal à égal, le sommet Africa Forward de Nairobi révèle surtout l’ampleur des inquiétudes françaises face au basculement géopolitique du continent.

par Noël N'DONG
6 minutes lire

Officiellement, le sommet Africa Forward, organisé les 11 et 12 mai à Nairobi, devait symboliser une nouvelle étape dans les relations entre la France et l’Afrique. Une rencontre tournée vers l’innovation, la jeunesse, l’intelligence artificielle, l’entrepreneuriat et les investissements.

Mais dans les coulisses de l’événement, diplomates, chefs d’entreprise et conseillers présidentiels africains décrivent surtout un sommet de repositionnement stratégique français.

Car derrière la scénographie modernisée, les références répétées au « partenariat équilibré » et les milliards annoncés, une réalité domine désormais toutes les discussions : Paris cherche à enrayer l’érosion accélérée de son influence sur le continent africain.

Et cette fois, l’Élysée semble avoir compris qu’il ne pouvait plus parler à l’Afrique comme auparavant.

Nairobi, symbole d’un tournant géopolitique français

Le choix du Kenya n’est pas un détail diplomatique. Pour la première fois depuis la création des grands sommets Afrique-France, Paris a volontairement quitté son espace francophone traditionnel pour organiser cette grand-messe dans un pays anglophone d’Afrique de l’Est.

À Nairobi, plusieurs diplomates africains ont immédiatement interprété ce choix comme un aveu stratégique.

« Les Français savent que leur ancien logiciel africain est épuisé », glisse un conseiller d’Afrique de l’Ouest présent au sommet. « Ils cherchent désormais de nouveaux relais d’influence hors de leur ancien pré carré ».

Dans les discussions à huis clos, le Kenya apparaît désormais comme l’une des pièces maîtresses du nouveau dispositif français sur le continent : hub logistique régional, puissance diplomatique montante, plateforme technologique, partenaire sécuritaire stable et porte d’entrée vers l’Afrique anglophone.

L’invitation privilégiée accordée au président kényan William Ruto pour le futur G7 d’Évian confirme ce basculement stratégique. À Paris, plusieurs conseillers considèrent désormais Nairobi comme un futur centre névralgique de l’influence occidentale face à la montée chinoise dans l’Est africain.

Les fantômes du Sahel dans tous les couloirs

Même absents, le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont hanté tout le sommet. Dans les salons privés du centre de conférences de Nairobi, plusieurs responsables français ont reconnu, parfois avec une rare franchise, que les ruptures successives avec l’Alliance des États du Sahel ont profondément bouleversé la doctrine africaine de Paris.

Depuis les expulsions militaires françaises et la montée en puissance des partenariats russes dans la région, l’Élysée tente désormais de reconstruire son influence autrement. « La France revient par l’économie parce qu’elle a perdu le monopole du sécuritaire », analyse un diplomate présent aux discussions.

Cette évolution explique l’omniprésence des thèmes économiques durant le sommet : ports, corridors logistiques, numérique, intelligence artificielle, infrastructures, énergie, industrialisation. En clair : Paris cherche désormais à transformer sa présence militaire déclinante en influence économique et technologique.

Les 23 milliards d’euros : puissance réelle ou effet d’annonce ?

L’annonce a dominé toute la communication du sommet. Le président français Emmanuel Macron a dévoilé « 23 milliards d’euros d’investissements pour l’Afrique », dont 14 milliards provenant d’acteurs français publics et privés.

À l’Élysée, cette annonce devait illustrer le fameux « changement de logique » martelé depuis plusieurs mois : moins d’aide publique, plus d’investissements. Mais dans les milieux d’affaires africains, plusieurs observateurs relativisent l’ampleur réelle du chiffre.

Car derrière ces 23 milliards se mêlent investissements privés, garanties publiques, prêts concessionnels, financements déjà programmés et mécanismes de développement. « Le vrai enjeu n’était pas tant le montant que le message politique », confie un banquier africain présent au forum économique.

Le message est clair : Paris veut désormais apparaître comme un partenaire économique moderne plutôt qu’une ancienne puissance tutélaire. D’où cette formule répétée presque obsessionnellement par Emmanuel Macron : « L’Afrique ne veut plus d’aide. Elle veut des investissements ».

Les patrons français sonnent l’alerte

Derrière les sourires officiels, les grands groupes français présents à Nairobi ont multiplié les mises en garde.

Dans plusieurs réunions fermées réunissant dirigeants africains et PDG français, les questions de stabilité réglementaire, de fiscalité mouvante, de corruption administrative et de coût du risque ont dominé les échanges.

Les groupes TotalEnergies, Orange ou encore CMA CGM veulent investir davantage, mais réclament des garanties politiques et financières beaucoup plus solides.

Un dirigeant européen présent au sommet résume brutalement le problème : « Les entreprises occidentales avancent avec des règles, des audits et des contraintes. Les Chinois avancent avec de la vitesse et de la flexibilité ».

Cette inquiétude est particulièrement visible dans les infrastructures. Quelques mois avant le sommet, le Kenya avait retiré à un consortium piloté par le groupe français Vinci un gigantesque contrat autoroutier pour le confier à des entreprises chinoises.

Ce revers continue de provoquer des tensions discrètes entre Paris et Nairobi.

La véritable bataille : minerais, ports et chaînes logistiques

En réalité, plusieurs diplomates européens reconnaissent que le sommet de Nairobi dépassait largement les simples enjeux économiques. L’Afrique est devenue l’un des terrains majeurs de la compétition stratégique mondiale.

Dans les discussions préparatoires du futur G7 d’Évian, quatre dossiers dominent désormais :

  • les minerais critiques ;
  • les corridors logistiques ;
  • l’intelligence artificielle ;
  • la dette africaine.

Le cobalt congolais, le manganèse gabonais, le lithium namibien ou encore le graphite mozambicain sont désormais considérés comme des ressources vitales pour la transition énergétique occidentale. Problème : la Chine contrôle déjà une grande partie des chaînes minières africaines.

À Nairobi, plusieurs responsables français ont insisté sur la nécessité de développer des « partenariats industriels souverains » avec les États africains. Objectif : éviter que le continent reste uniquement exportateur de matières premières brutes vers l’Asie.

Mais plusieurs responsables africains restent méfiants. « Les Européens découvrent soudainement les vertus de l’industrialisation africaine parce qu’ils ont peur de perdre les minerais », ironise un ministre est-africain.

L’IA, nouveau terrain d’influence

L’un des éléments les plus révélateurs du sommet reste probablement la place accordée à l’intelligence artificielle. À Nairobi, Paris a clairement tenté de positionner la France comme partenaire technologique alternatif face aux géants américains et chinois.

Le groupe Orange a annoncé vouloir former plus de trois millions de jeunes Africains aux métiers du numérique d’ici 2030 et développer des modèles d’IA intégrant des langues africaines. Officiellement, il s’agit d’inclusion numérique. Mais dans les cercles stratégiques, l’objectif apparaît beaucoup plus large.

« Celui qui contrôlera les infrastructures numériques africaines contrôlera une partie du marché mondial de demain », résume un consultant européen. Car derrière les discours sur la jeunesse et l’innovation, Paris tente aussi de sécuriser sa place dans la future économie numérique africaine.

Nairobi, répétition générale avant Évian

Pour plusieurs diplomates présents, le sommet Africa Forward n’était finalement qu’une première étape. Le véritable rendez-vous se jouera en juin à Évian lors du G7 présidé par la France.

Car Emmanuel Macron veut désormais internationaliser la question africaine au cœur des grandes rivalités mondiales : dette, énergie, sécurité, minerais, climat, intelligence artificielle, gouvernance mondiale. Mais à Nairobi, un constat semblait partagé par de nombreuses délégations africaines : les rapports de force ont changé. L’Afrique ne se présente plus comme un continent demandeur d’assistance, mais comme un espace stratégique que toutes les puissances cherchent désormais à séduire. Et dans cette nouvelle compétition mondiale, la France tente encore de redéfinir sa place.

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