Le Caire comme pivot, Alexandrie comme décor. Le 9 mai 2026, Emmanuel Macron a posé le pied à Alexandrie pour inaugurer le nouveau campus de l’Université de la Francophonie Senghor à Borg el-Arab, en présence du président égyptien Abdel Fattah al-Sissi. Un geste à première vue culturel, presque académique.
Cette visite constitue la première étape d’une tournée africaine de cinq jours qui conduira également Macron à Nairobi et à Addis-Abeba, dans ce qui s’apparente à un bilan assumé de sa politique africaine à moins d’un an de la fin de son mandat.
L’Égypte, ancre stratégique d’un Moyen-Orient en ébullition.
La rencontre Macron-Sissi ne saurait se réduire à une simple courtoisie diplomatique. Selon l’Élysée, les deux chefs d’État se sont entretenus pour « conforter une relation bilatérale forte entre la France et l’Égypte » et pour aborder la crise en cours au Moyen-Orient.
L’Égypte occupe ici une position charnière : gardienne du canal de Suez, médiateur historique dans le conflit israélo-palestinien, interlocuteur incontournable sur Gaza. Lors des préparatifs de la visite, les deux présidents avaient déjà discuté des développements dans la bande de Gaza et des efforts égyptiens pour parvenir à un cessez-le-feu, soulignant l’importance d’un cessez-le-feu immédiat, d’un acheminement de l’aide humanitaire, et affirmant que la solution à deux États demeure la seule garantie d’une paix durable.
En choisissant l’Égypte comme première étape, Macron ne fait pas que rendre hommage à une ancienne relation bilatérale solide : il repositionne la France comme acteur incontournable sur le dossier proche-oriental, dans un espace diplomatique de plus en plus disputé.
Le détroit d’Ormuz : la France tente un coup de billard à trois bandes
L’enjeu le plus ambitieux de l’escale égyptienne reste la question maritime. Emmanuel Macron souhaite promouvoir une « coalition maritime » de pays non-belligérants pour sécuriser la navigation commerciale dans le détroit d’Ormuz, point de passage stratégique pour une part essentielle du pétrole mondial.
Paris se dit prêt à réduire les délais de mise en œuvre d’une opération de rétablissement de la sécurité dans le détroit « dès que les circonstances le permettront », affirmant être « capables de sécuriser la navigation ». Les effets du blocage sont déjà visibles : hausse des prix de l’énergie, explosion des primes d’assurance pour les armateurs, inquiétude croissante sur les marchés.
En sollicitant l’Égypte sur ce dossier, Macron cherche à élargir sa coalition à des puissances arabes modérées, capables de donner une légitimité régionale à une opération qui, sans cela, risquerait d’être perçue comme une nouvelle ingérence occidentale. La logique est celle d’un multilatéralisme de façade qui permette à Paris de peser sans s’exposer seul.
La Francophonie comme instrument de puissance douce
Macron a qualifié l’Université Senghor de « magnifique projet universaliste », insistant sur la nécessité d’« enraciner le dialogue entre les cultures » et d’« assurer un avenir partagé ». Le registre est lyrique. La réalité est plus prosaïque.
Dans un continent où l’anti-français est devenu une force politique structurante, notamment au Sahel, investir dans une institution de formation de cadres africains francophones constitue un investissement géopolitique de long terme. Former des élites, diffuser une langue, ancrer des réseaux : c’est la diplomatie d’influence dans sa forme la plus classique, celle que la France a longtemps négligée au profit d’interventions militaires aujourd’hui compromises.
Le sentiment anti-français est vif dans certaines anciennes colonies africaines, alors que le continent redevient un champ de bataille diplomatique marqué par une influence russe et chinoise croissante. Le Mali, le Burkina Faso, le Niger : autant de capitales où le drapeau tricolore a été décroché, où les forces françaises ont plié bagage sous la pression de juntes alliées à Moscou.
C’est pourquoi ce sommet « Africa Forward » au Kenya, prévu en début de semaine, est le premier sommet avec des dirigeants africains organisé dans un pays anglophone depuis l’arrivée de Macron au pouvoir en 2017. Le message géopolitique est limpide : la France pivote vers une Afrique orientale et anglophone, moins imprégnée du ressentiment postcolonial de la Françafrique.
La France s’est en effet engagée à abandonner la stratégie dite de « Françafrique », par laquelle Paris maintenait son influence via des collusions politiques, un accès exclusif pour les entreprises françaises et des arrangements financiers opaques. L’abjurer officiellement est une chose ; en faire la démonstration convaincante en est une autre.
Un héritage à construire contre la montre
À Addis-Abeba en fin de tournée, Macron participera à une rencontre au siège de l’Union africaine aux côtés du secrétaire général des Nations unies Antonio Guterres, centrée sur la résolution des crises du continent. La scénographie est celle d’un président qui veut partir sur une note multilatérale et positive.
Reste que le temps presse. À moins d’un an de la fin de son second mandat, Macron court autant après un bilan que derrière de nouvelles alliances. L’Égypte, l’Ormuz, la Francophonie, le Kenya : autant de lignes d’un agenda géopolitique foisonnant, parfois brouillon, mais qui témoigne d’une ambition française intacte, celle d’une puissance qui refuse de quitter la table, même lorsqu’on lui conteste sa chaise.
L’escale alexandrine de Macron restera dans les mémoires comme ce qu’elle est : non pas un simple hommage à Léopold Sédar Senghor, mais un acte politique dans un Méditerranée orientale en pleine recomposition, à l’heure où chaque visite présidentielle est aussi un message envoyé à Moscou, Pékin et Washington.