Les pairs héréditaires dans le viseur des travaillistes
La promesse figurait dans le manifeste du Labour de Sir Keir Starmer, lors de la campagne pour les élections générales de 2024. Il y promettait de finir le travail commencé par Sir Tony Blair en 1999, lorsque celui-ci réduisit le nombre de pairs héréditaires de plus de 750 à 92, avec comme volonté première d’avoir une chambre des Lords complètement « nommée ». Seulement, il y a un quart de siècle, la Chambre des Lords elle-même, avec le soutien des Tories de la Chambre des Communes, résista et trouva ce compromis qui se voulait temporaire. Avant de tirer des conséquences sur l’utilité ou non de ces 92 pairs héréditaires et de comparer leur rôle à d’autres chambres hautes européennes, il faut comprendre qui ils étaient et par quels moyens leur était attribué un siège chez les Lords.
Lorsqu’en 1999 la Chambre haute passa de 750 membres héréditaires à 92 – dont deux liés à des rôles liés au protocole royal, donc avec un statut quasi-intouchable (sic) – se posèrent deux questions : Comment remplacer ces 640 lords déchus et comment assurer une sélection pour nommer les 92 lords héréditaires ?
À la première interrogation fut trouvée une solution pour le moins brumeuse : les membres sont nommés à vie par le monarque, sur avis du Premier ministre et avec consultation d’une Commission d’examen de nomination à la Chambre des lords. Traduisez : le Premier ministre établit une liste officialisée par le Roi, avec parfois du brouhaha du côté de la Commission.
La seconde fut régie par un système méconnu, unique et pour le moins cocasse : les 90 pairs héréditaires non-concernés par les charges royales furent… les seuls membres élus de la chambre ! Les candidats éligibles figuraient sur une liste tenue à jour par le Greffier de la Chambre. Seuls les pairs descendants des pairs ante-1999 pouvaient y figurer. 15 pairs étaient élus par toute la Chambre, 42 par les pairs héréditaires conservateurs, 2 par les pairs héréditaires travaillistes, 3 par les libéraux-démocrates et 28 par les Crossbenches, des pairs indépendants qui amendent et votent en leur conscience.
Quasiment pas d’indemnités
Ils étaient en leur immense majorité des hommes, la loi salique régissant ces familles, et souvent âgés, même si la différence entre la Chambre en son ensemble et les pairs héréditaires ne fut que très fine. Fait notable, ces pairs n’étaient pas payés. Ils touchaient certes des indemnités journalières, mais la tradition voulait que, considérant l’origine sociale de ces Lords, ceux-ci n’aient pas été dans le besoin de bénéficier de salaires tirés sur les impôts de leurs inféodés.
Ici se posent alors les questions suivantes : quel était le rôle de ces pairs, et quel était l’avantage de leur position ? Par quoi le Premier ministre entend-il les remplacer ?
Les pairs héréditaires ne venaient donc pas pour le salaire, pas par obligation (ils devaient faire montre de leur intérêt pour être élu) et pas par espoir d’élévation sociale.
Au service de la Nation
Ils travaillaient dans l’intérêt de la Nation. Nombreux d’entre eux étaient d’anciens militaires, et la raison pour laquelle le parti conservateur milita pour les préserver ne fut pas sa majorité relative en leur sein – les Tories en bénéficient également au sein des pairs nommés – mais parce qu’ils considéraient que ces pairs disposent d’un avantage qui manque cruellement aux politiciens tant Outre-Manche que dans l’Hexagone : le désintérêt. Ces pairs ont été éduqués comme ayant un sentiment de responsabilité envers non seulement leur domaine et leurs proches, mais aussi envers leur communauté. En servant – et il est bien sujet ici, de « service » – au sein de la Chambre des Lords, qui n’a qu’un pouvoir d’amendement et non de blocage ni de censure, ils avaient l’occasion de mettre cette noble aspiration à profit. Par ailleurs, leur taux de présence était supérieur à celui de leurs confrères nommés, qui souvent rechignent à l’assiduité.
Une grande liberté de parole
Certes, les pairs héréditaires également n’étaient pas étrangers à une certaine logique partisane, mais en aucun cas n’y étaient soumis, du fait de l’inaliénabilité de leur état. Ils pouvaient donc se permettre une liberté de ton et d’action bien plus large. S’il y a bien un axe qui est mis en avant par le gouvernement travailliste aujourd’hui, c’est le rôle conciliateur et de Soft power exercé par le monarque, notamment lors de sa récente visite aux États-Unis, eh bien, il en allait de même avec les Lords.
Un système moins choquant qu’il n’en a l’air
L’argument avancé par les travaillistes fut le suivant : “il est indéfendable qu’au 21e siècle, certains sièges dans notre législature soient attribués par accident de naissance”. Outre le fait qu’ils omettent soigneusement de nommer l’exécutif, ce qui ne passerait pas la barrière de l’opinion, les travaillistes hyperbolisent et montent en exergue un sujet qui en réalité mérite de la nuance et de la subtilité.
Cette relique du pouvoir des barons peut s’apparenter à ce que le Maréchal Lyautey, alors capitaine, appelait le Rôle social de l’officier, de notre côté de la Manche, en 1891. En effet, ici l’officier, en plus de l’avoir été dans de nombreux cas à proprement parler, le fut également de père en fils, de génération en génération, remontant pour l’un d’entre eux même jusqu’au XIIIe siècle[2]. Il relève d’un certain appétit pour l’intemporalité de la gestion, de la non-ingérence dans le jeu politique, du désintéressement personnel au service de l’intérêt supérieur. En quelques mots, la Chambre des Lords incarnait l’idéal aristocratique.
La Chambre des Lords va-t-elle devenir un cimetière d’éléphants ?
La question n’est pas nécessairement de la regretter en tant que telle, mais de soupeser ce par quoi elle fut remplacée. La Chambre des Lords semble devoir devenir le lieu de retraite dorée des hauts fonctionnaires, diplomates et politiciens de Londres. Ceux-ci n’étant nommés que par l’aval du Premier ministre, une coloration partisane accrue et intéressée est à supposer, sans oublier les projets de « professionnalisation » de la chambre avancés par le gouvernement travailliste, proposant notamment de supprimer les indemnités pour les remplacer par un salaire : tout un symbole.
In fine, la Chambre haute anglaise ne va s’apparenter à rien de comparable en Occident. Aucune autre démocratie libérale ne possède un organe qui ne tire sa légitimité non pas du poids de l’histoire, ni des urnes, ou encore de la division géographique, comme au Canada, mais bien seulement de la volonté d’un gouvernant.
Jacob Rees-Mogg, fameux politicien conservateur, commentait récemment la question en arguant que malgré la tristesse de la suppression du lien historique et symbolique que représentait la Chambre avec l’Histoire britannique, c’est bien la crainte de son remplacement par un Club de proches du pouvoir à la retraite, susceptibles d’être simplement une amicale d’assentiment des motions parlementaires qui l’effraie.
En un mot, pourquoi supprimer une chambre qui marche par une chambre dont la seule justification serait l’injustice de la première ?
[1] Daniel Hannan, Labour’s cull of the Lords will soon have us clamouring for the return of hereditaries, The Daily Telegraph, 2 mai 2026
[2] Lord De Clifford, dont le titre et la charge remontent à 1299, est le descendant de Robert de Clifford, qui mourut au service du Roi à la bataille de Bannockburn en 1314, et dont les ancêtres accompagnèrent Guillaume le Conquérant en 1066. C’est dire le poids historique de l’institution.