Quatre ans et deux mois. C’est la durée de la guerre en Ukraine au moment où nous écrivons. Quatre ans de sacrifices ukrainiens, quatre ans de sanctions occidentales, quatre ans de discours sur la défaite inévitable de la Russie. Et pourtant, Poutine est toujours au Kremlin, les lignes de front n’ont quasiment pas bougé depuis des mois, les négociations de Genève de février 2026 n’ont rien produit, et les 500 drones et missiles russes qui s’abattent régulièrement sur les villes ukrainiennes rappellent que cette guerre n’est pas sur le point de finir.
Posons donc la question que les dirigeants occidentaux refusent d’articuler publiquement : et si personne ne pouvait gagner cette guerre ? Et si nous étions déjà entrés, sans l’admettre, dans un conflit de très long terme dont les Européens devront vivre avec les conséquences pour une génération ?
Ce que disent les faits : une guerre qui se fige
Au 27 avril 2026, la situation militaire est la suivante : front nord, aucune progression, front est, progression des forces ukrainiennes dans les secteurs de Lyman, front sud, progression russe dans le secteur d’Houliaïpole. Des avancées de quelques kilomètres, payées en milliers de vies. Les gains modestes de 116km2 par l’armée ukrainienne sont présentés comme un triomphe. Plus symbolique de nature à changer le cours des évènements.
C’est la réalité d’une guerre de position qui ressemble de plus en plus, technologiquement modernisée, aux grandes batailles d’usure de la Première Guerre mondiale.
La question stratégique centrale est : qui s’épuise le plus vite ? L’analyse honnête donne un résultat dérangeant : les deux. L’Ukraine comme la Russie commencent à être exsangues. Les Ukrainiens ne reprendront pas leur territoire. Les Russes n’avanceront pas. C’est le constat d’un équilibre de la fatigue, non d’un équilibre de la force. Et cet équilibre-là est instable : il suffit qu’un des deux camps reçoive un renfort décisif en hommes, en munitions, en technologie, pour que la balance bascule.
Mais voilà le vrai problème géopolitique : certains analystes posent la question de savoir si l’intérêt des Américains n’est pas de prolonger le conflit pour épuiser la Russie et rester libre sur le front chinois. Si c’est le cas et les signaux sont ambigus mais réels alors les États-Unis n’ont structurellement pas intérêt à une paix rapide, même s’ils la négocient en façade. Ce serait un mensonge d’État de la première puissance mondiale envers ses alliés européens. Un mensonge que l’Europe aurait intérêt à regarder en face.
Les négociations de Genève : le grand théâtre du vide
Les 17 et 18 février 2026, Russes et Ukrainiens se retrouvent à Genève sous médiation américaine. À l’issue des discussions, Zelensky a fait part d’ambitions encore très différentes entre les deux camps, accusant la Russie de « faire traîner en longueur » les négociations. De son côté, l’envoyé spécial Trump, Steve Witkoff, a salué le « progrès significatif » obtenu. Pourtant, malgré plusieurs sessions de pourparlers, aucune issue n’a été trouvée au conflit.
Lire les positions de négociation russes avec attention est édifiant. Ce que Moscou réclame n’est pas une paix. C’est une capitulation ukrainienne relookée en accord diplomatique. La Russie exige que l’Ukraine ne reçoive plus d’aide militaire étrangère ni de renseignement, qu’elle mette fin à la mobilisation et à la loi martiale, qu’elle renonce à toute demande de réparations, qu’elle organise des élections 100 jours après la levée de la loi martiale, que le russe devienne langue officielle à parité avec l’ukrainien, et que le Patriarcat de Moscou soit rétabli sur l’Église orthodoxe ukrainienne.
Analyser cette liste froidement : ce sont les conditions d’un État qui ne reconnaît pas la légitimité politique de son adversaire. Poutine ne veut pas faire la paix avec l’Ukraine en tant qu’État souverain. Il veut créer les conditions d’une Ukraine politiquement vassalisée, sans armée étrangère sur son sol, sans aide occidentale, avec une langue russe officielle, et une Église orthodoxe repassée sous contrôle moscovite. C’est la destruction de l’identité nationale ukrainienne par les instruments du droit international.
Ces négociations n’aboutiront pas tant que Poutine sera au pouvoir sur les bases qu’il pose aujourd’hui. Non par idéalisme ou par soutien émotionnel à l’Ukraine, mais par analyse rationnelle : aucun gouvernement ukrainien ne peut survivre politiquement à la signature d’un tel accord. Accepter les conditions russes, c’est signer l’arrêt de mort de la démocratie ukrainienne. Zelensky le sait. L’Occident le sait aussi. Et pourtant, la pression pour un accord grandit.
Trump et l’Ukraine : l’allié le plus dangereux
La question de la fiabilité américaine est centrale et mérite une analyse non complaisante. L’administration Trump applique simultanément deux politiques contradictoires qui, prises ensemble, servent objectivement les intérêts russes à court terme.
D’un côté, Trump maintient une pression rhétorique sur Moscou, exige un cessez-le-feu, et laisse ses envoyés participer aux sommets de la coalition. De l’autre, les actes parlent différemment : levée des sanctions sur le pétrole russe au nom de la stabilité des prix américains à la pompe, retrait progressif du leadership du renseignement au profit européen, dérogations aux sanctions qui permettent à Moscou de reconstituer des ressources financières. Le Conseil européen, dans ses conclusions du 19 mars 2026, « exhorte tous les pays à cesser immédiatement toute aide à la Russie dans sa guerre d’agression, qu’elle soit directe ou indirecte ». Ce texte vise officiellement des pays tiers. Officieusement, chacun autour de la table pense aussi aux dérogations américaines.
La question que les Européens refusent de poser publiquement à Washington : êtes-vous vraiment avec nous, ou êtes-vous en train de gérer votre propre désengagement en le faisant payer le moins cher possible à votre opinion publique ? La réponse honnête, au vu des actes, est que l’administration Trump arbitre entre ses intérêts électoraux internes et ses engagements atlantiques. Et quand les deux entrent en conflit, les engagements atlantiques perdent.
Poutine joue une partition que les démocraties occidentales ont du mal à contrer structurellement : celle du temps long contre le temps court électoral. Sa stratégie repose sur un calcul froid : l’Occident démocratique change de gouvernement tous les quatre ou cinq ans. Les priorités politiques changent. La fatigue du soutien à l’Ukraine grandit dans les opinions publiques. Les budgets militaires créent des tensions sociales.
Et lui ? Il a verrouillé son régime, converti son économie en économie de guerre, et peut soutenir l’effort militaire sur une durée que les démocraties ont du mal à égaler. La coalition des volontaires a annoncé vouloir intensifier la pression économique sur la Russie, notamment par des sanctions supplémentaires et en ciblant la flotte fantôme russe, les réseaux de commerce pétrolier, le complexe militaro-industriel russe. Ces mesures sont réelles et partiellement efficaces. Mais la Russie a eu quatre ans pour s’y adapter.
Ce qui renforce Poutine, c’est aussi l’axe qu’il a construit avec ses partenaires de contournement. Le Conseil européen du 19 mars 2026 condamne fermement le déploiement de forces militaires de la Corée du Nord dans la guerre contre l’Ukraine ainsi que le soutien militaire que l’Iran, la Biélorussie et la RPDC continuent d’apporter. Des soldats nord-coréens combattent en Ukraine pour le compte de la Russie. C’est un fait d’une gravité extraordinaire que les opinions publiques occidentales ont intégré avec une normalisation inquiétante. Kim Jong-un engage ses troupes dans une guerre européenne. La géopolitique mondiale s’est ainsi restructurée en deux blocs qui, contrairement à la Guerre froide, n’ont pas de stabilité doctrinale ni de lignes rouges clairement définies.
La France a eu raison, stratégiquement, sur l’essentiel. Macron a proposé en 2024 un possible déploiement de troupes françaises, qui avait provoqué un tollé européen, c’était en réalité une anticipation lucide de la nécessité pour l’Europe de dépasser la logique du soutien indirect pour assumer un rôle de puissance directement engagée. Le sommet de Paris du 6 janvier 2026, coprésidé par Macron avec Starmer et Merz, a acté une unité sans précédent et la mise en place d’une force multinationale de réassurance pour l’Ukraine.
Mais la France se retrouve dans la position inconfortable de leader d’un mouvement qui la dépasse financièrement. Les contributions de l’Allemagne à l’aide militaire fournie à l’Ukraine dépassent largement celles de la France. Paris dirige la coalition politiquement et diplomatiquement mais n’en est plus le premier financeur militaire. C’est un leadership à crédit, construit sur l’autorité morale et la capacité rhétorique de Macron, mais fragile dès lors que le rapport à la réalité financière et militaire s’impose.
La vraie question stratégique pour la France est la suivante : à l’approche de sa présidentielle de 2027, peut-elle maintenir son engagement en Ukraine à son niveau actuel ? Si Édouard Philippe est élu, ce qui est plausible, sa philosophie gaulliste de puissance et son soutien déclaré à l’Ukraine militaire laissent penser que la continuité sera assurée. Si la gauche gagne avec un candidat issu du courant Mélenchon, le soutien à l’Ukraine serait radicalement remis en cause, avec des conséquences géopolitiques potentiellement désastreuses pour Kiev. L’élection présidentielle française de 2027 est ainsi, paradoxalement, un enjeu géopolitique pour toute l’Europe de l’Est.
Scénarios et pronostic à horizon 24-36 mois ?
Scénario 1 — Le gel coréen (probabilité : 45 %) : Les lignes se figent sur les positions actuelles. Un cessez-le-feu est négocié sans accord de paix. L’Ukraine n’intègre pas l’OTAN formellement mais reçoit des garanties bilatérales. La Russie conserve les territoires occupés. Ce scénario est le plus probable car c’est le seul qui soit politiquement supportable pour toutes les parties à court terme y compris une Ukraine épuisée. C’est aussi le plus dangereux à long terme : il valide le principe que l’agression militaire peut payer, et il laisse Poutine libre de reprendre l’offensive dans 5 ou 10 ans, une fois reconstitué. C’est le scénario que l’Occident acceptera en se racontant qu’il a « gagné » parce que la Russie n’a pas atteint tous ses objectifs.
Scénario 2 — L’escalade incontrôlée (probabilité : 25 %) : Un retrait américain plus brutal que prévu, une offensive russe de grande ampleur, et une Europe contrainte de choisir entre engager directement ses forces ou accepter la défaite ukrainienne. Ce scénario, que personne ne veut nommer, est pourtant réel. Il suppose une rupture dans la chaîne de soutien occidental pas improbable avec Trump et une Russie qui en profite pour tenter de décider militairement avant que la défense européenne ne soit opérationnelle.
l’Europe doit regarder la réalité en face
La paix n’est pas pour demain. Elle n’est peut-être pas pour après-demain. Ce que l’Europe et la France en particulier doit accepter, c’est que le monde d’après-1991, celui de la fin de l’Histoire et des dividendes de la paix, est définitivement révolu. Nous sommes entrés dans une ère de compétition entre puissances où les frontières se défendent par les armes, où les garanties de sécurité doivent être crédibles et pas seulement rhétoriques, et où le déclin militaire d’une démocratie est une invitation à l’agression.
La France, dans ce contexte, a deux options. Soit elle assume pleinement sa fonction de puissance nucléaire structurante de l’Europe, et elle en paie le coût réarmement sérieux, arbitrages budgétaires douloureux, continuité stratégique au-delà des alternances politiques. Soit elle continue de jouer un rôle de leadership déclaratif sans en avoir les moyens réels, et elle voit son influence diminuer au profit d’une Allemagne qui, elle, construit sa puissance sans trop parler.
Macron a posé le bon diagnostic : « Il nous faut nous préparer à un scénario de devoir totalement agir seuls pour nous-mêmes. Ça s’appelle la sortie de l’état de minorité géopolitique. » C’est la bonne formulation. Il reste à savoir si la France, après 2027, aura les moyens, la volonté et la cohésion pour l’incarner. L’Histoire jugera.