Après Guterres : quelle ONU pour un monde fracturé ?

Alors que le mandat d'António Guterres s'achève le 31 décembre 2026, la course à sa succession dépasse une simple compétition diplomatique. Elle révèle les fractures du système international : rivalité entre grandes puissances, contestation d'un ordre mondial hérité de 1945, affirmation du Sud global et crise d'un multilatéralisme que chacun invoque, mais que les rapports de force empêchent souvent de fonctionner

par Elyes GHARIANI
14 minutes lire

Choisir le prochain Secrétaire Général des Nations unies revient donc à répondre à une question plus vaste : qui peut encore incarner une organisation universelle dans un monde qui ne partage plus une vision commune de l’ordre international ?

Une succession au cœur d’une ONU en crise

Jamais, peut-être, un Secrétaire Général n’aura pris la tête d’une organisation à la fois aussi indispensable et aussi entravée. Le mandat de Guterres s’achève sur une accumulation de crises qui dessinent un monde plus fragmenté : l’Ukraine et le retour de la guerre de haute intensité en Europe ; Gaza, symbole de l’impuissance du droit international face aux divisions des grandes puissances ; le Soudan, tragédie majeure reléguée aux marges de l’attention internationale ; et la rivalité sino-américaine, qui structure désormais les relations internationales.

À ces conflits s’ajoutent la crise climatique, l’endettement du Sud, les migrations et la compétition technologique. Autant de défis qui dépassent les frontières et appellent une réponse collective, au moment même où la coopération internationale se délite et où les logiques de puissance reviennent au premier plan.

Le Conseil de sécurité illustre cette contradiction. Conçu pour permettre aux grandes puissances de préserver ensemble la paix, il devient trop souvent le théâtre de leurs affrontements. Entre paralysie par le veto et contournement politique, il peine à remplir sa mission.

Le problème dépasse d’ailleurs le seul fonctionnement du Conseil : c’est l’architecture même de l’ordre international de 1945 qui est contestée, parce qu’elle ne correspond plus à la géographie réelle du pouvoir en 2026.

C’est dans ce contexte que s’ouvre la succession de Guterres. La question n’est donc pas seulement de savoir quel candidat possède le meilleur parcours. Qui peut encore incarner une ONU capable de parler au monde entier alors que les grandes puissances ne s’accordent plus sur les règles qui doivent organiser le monde ?

Trois forces structurent cette succession : le privilège institutionnel des cinq membres permanents du Conseil de sécurité ; la revendication croissante du Sud global pour une représentation plus conforme aux réalités du XXIᵉ siècle ; et la crise d’un multilatéralisme dont les États reconnaissent la nécessité sans toujours en accepter les contraintes.

Le paradoxe du 38e étage

La désignation du prochain Secrétaire Général obéit, en apparence, à une mécanique universelle. L’Assemblée Générale, qui réunit les 193 États membres, procède à la nomination, mais uniquement sur recommandation du Conseil de sécurité. Dans les faits, le centre de gravité du processus se trouve entre les mains des cinq membres permanents — États-Unis, Russie, Chine, France et Royaume-Uni — qui disposent du droit de veto.

Pour être recommandée, une candidature doit recueillir au moins neuf voix au Conseil et ne faire l’objet d’aucun veto d’un membre permanent. Derrière cette règle se cache une réalité beaucoup plus politique : le prochain Secrétaire Général devra réussir l’un des exercices d’équilibre diplomatique les plus complexes au monde.

C’est dans cette perspective qu’interviennent les straw polls, ces scrutins informels au cours desquels les quinze membres du Conseil indiquent, pour chaque candidat, s’ils souhaitent l’« encourager », le « décourager » ou restent « sans opinion ». Ces consultations permettent de mesurer les dynamiques et les résistances, mais ne désignent pas le vainqueur.

Car le véritable scrutin se joue moins dans l’enceinte publique de New York que dans les consultations discrètes entre les grandes capitales. Un candidat peut arriver en tête et se heurter à l’opposition d’une seule grande puissance ; un autre peut sembler distancé avant de s’imposer comme le compromis que personne ne souhaite finalement bloquer.

C’est tout le paradoxe du 38e étage. Le Secrétaire Général doit être suffisamment représentatif des 193 États membres pour incarner l’universalité de l’Organisation, mais suffisamment acceptable pour les cinq États qui disposent du pouvoir de bloquer sa nomination.

Autrement dit, il devra être à la fois le représentant du monde et le compromis des puissants.

Cette contradiction prend aujourd’hui une dimension particulière. Les cinq membres permanents ne divergent plus seulement sur quelques dossiers : ils s’opposent de plus en plus sur les règles mêmes qui doivent organiser le monde. La succession de Guterres devient ainsi un test de leur capacité à s’accorder sur un minimum de leadership commun.

Huit candidats, trois visions du monde

La géographie politique de cette succession est révélatrice. L’Amérique latine et les Caraïbes, qui n’ont jamais occupé le poste, dominent la course. Mais cette force numérique se retourne contre la région : la multiplication des prétendants dilue sa capacité à imposer un candidat unique.

Carolyn Rodrigues Birkett, du Guyana, porte la voix des petits États, de l’urgence climatique et d’un multilatéralisme plus attentif aux vulnérabilités du Sud. Ancienne ministre des Affaires étrangères, elle incarne une candidature caribéenne solidement ancrée dans le Sud global.

Rebeca Grynspan, du Costa Rica, ancienne vice-présidente et Secrétaire Générale de la CNUCED, représente l’agenda du développement, de la dette et des déséquilibres économiques mondiaux. Son profil technocratique et multilatéraliste lui permet de dialoguer avec le Nord comme avec le Sud.

Michelle Bachelet, du Chili, ancienne présidente et ancienne haute-commissaire aux droits de l’homme, apporte une forte expérience politique et une légitimité internationale fondée sur les droits humains et la protection des civils. Mais ce profil peut aussi susciter des résistances parmi les grandes puissances.

Rafael Grossi, d’Argentine, directeur général de l’Agence internationale de l’énergie atomique, apporte à la course un profil singulier, forgé au cœur des crises nucléaires contemporaines. Son expérience le place au croisement des grands dossiers de sécurité, de l’Ukraine à l’Iran, mais l’expose également aux controverses et aux rivalités qui entourent l’application des règles internationales dans le domaine nucléaire.

Deux candidates viennent d’Équateur. María Fernanda Espinosa, ancienne ministre des Affaires étrangères et ancienne présidente de l’Assemblée Générale, connaît intimement les rouages de l’Organisation. Ivonne A-Baki, diplomate et ancienne ministre, mise davantage sur la prévention des conflits et une diplomatie personnelle active.

L’Afrique présente, elle aussi, des profils distincts. Olara Otunnu, d’Ouganda, ancien haut responsable des Nations unies et ancien ministre des Affaires étrangères, apporte une longue expérience du système onusien et de la prévention des conflits.

Macky Sall, du Sénégal, ancien président de la République et ancien président de l’Union africaine, présente l’un des profils politiques les plus complets de cette succession. Son parcours lui donne une expérience directe de l’exercice du pouvoir, de la diplomatie régionale et des grands équilibres entre Nord et Sud.

À la différence de candidats principalement issus des organisations internationales ou de la diplomatie, il arrive dans la course avec l’expérience d’un chef d’État confronté aux contraintes concrètes de la gouvernance, aux crises régionales et aux rapports de force entre grandes puissances. Sa présidence de l’Union africaine lui a également permis de porter, à l’échelle continentale, les revendications africaines en faveur d’une représentation plus équitable dans la gouvernance mondiale.

Sa candidature incarne ainsi une ambition plus large : faire entendre au sommet de l’ONU la voix d’une Afrique qui ne demande plus seulement davantage de représentation, mais entend participer pleinement à la définition des règles internationales. Dans une Organisation en quête à la fois d’autorité politique, de légitimité auprès du Sud global et de capacité de médiation, ce profil constitue un atout qui dépasse la seule dimension africaine.

Derrière ces profils se dessinent trois orientations : une ONU davantage tournée vers le développement et le Sud global ; une ONU centrée sur la sécurité et la gestion des crises ; et une ONU cherchant d’abord à retrouver son autorité politique et sa capacité de médiation.

Les straw polls : le troisième tour, le véritable test

Les deux premiers straw polls ont donné une image mouvante de la course. En juillet, Rebeca Grynspan s’est imposée en tête, son profil économique et développemental semblant capable de séduire à la fois le Sud et une partie de l’Occident.

En août, la dynamique s’est inversée : Carolyn Rodrigues Birkett a pris la tête. Ses huit votes favorables traduisent un élan, non une victoire. Grynspan reste au contact, tandis que Rafael Grossi demeure un candidat à part, dont le parcours à la tête de l’AIEA lui confère une expérience directe des grandes crises nucléaires et des tensions géopolitiques qui les entourent.

Macky Sall occupe une position différente. Son profil, plus directement politique, pourrait prendre de l’importance si les consultations entre grandes puissances débouchaient sur une impasse entre les candidats arrivés en tête. L’ancien président sénégalais possède en effet un atout rare dans cette compétition : une expérience à la fois nationale, continentale et internationale. Dans une élection où le compromis final compte souvent davantage que la popularité initiale, un candidat capable de dialoguer avec l’Afrique, le Sud global, les puissances occidentales et les grands acteurs émergents pourrait devenir une option sérieuse.

Mais le véritable tournant reste à venir. Un troisième tour de straw polls est attendu en septembre, sous la présidence française du Conseil de sécurité. Pour la première fois, les bulletins devraient permettre de distinguer les positions des cinq membres permanents de celles des dix membres élus.

Cette évolution change la nature même de l’exercice. Jusqu’ici, les consultations ont permis de mesurer la popularité relative des candidats. Le prochain tour devrait commencer à révéler ce qui compte réellement : quels candidats les grandes puissances sont-elles prêtes à accepter — et lesquels l’une d’entre elles est-elle prête à bloquer ?

Dans cette élection, les votes « discourage » constituent un indicateur plus décisif que les simples « encourage ». Un candidat peut bénéficier d’un large soutien et rester sans aucune chance si l’un des cinq permanents décide de s’opposer à lui. À l’inverse, un candidat moins bien placé peut devenir le favori s’il apparaît comme le seul compromis acceptable pour tous.

Ce troisième straw poll pourrait donc constituer le premier véritable test géopolitique de la succession. Il ne dira peut-être pas encore qui sera le prochain Secrétaire Général, mais permettra de savoir quels candidats peuvent réellement le devenir.

La question n’est plus seulement de savoir qui a le vent en poupe, mais qui peut franchir le mur invisible des cinq vetos.

Le vrai électeur : les cinq membres permanents

C’est là que se joue le cœur géopolitique de cette succession. Derrière les consultations du Conseil, le véritable arbitre demeure les cinq capitales qui, chacune, posent au futur Secrétaire Général une question différente — et parfois contradictoire.

Washington cherche un Secrétaire Général capable de coopérer avec les États-Unis sans transformer l’ONU en tribune hostile à leurs intérêts. Entre la Chine, l’Iran, le financement de l’Organisation et surtout Gaza, l’équation est délicate. La question palestinienne est devenue un test majeur de l’indépendance et des limites de l’ONU.

Moscou veut avant tout un candidat qui ne soit pas instrumentalisable par Washington et ses alliés. Entre l’Ukraine, les sanctions et la contestation de l’hégémonie occidentale, le Kremlin cherche un Secrétaire Général qui ne serve pas de caution morale à un ordre international qu’il conteste.

Pékin mise sur le Sud global, mais selon sa propre lecture du multilatéralisme. La Chine souhaite un Secrétaire Général favorable au rééquilibrage du pouvoir mondial et à une meilleure représentation des pays en développement, mais hostile à une politisation des droits humains considérée comme un instrument de pression. Elle cherche aussi à apparaître comme le défenseur d’un ordre moins occidental.

Paris et Londres, enfin, défendent leur statut de puissances permanentes tout en appelant à une réforme dont ils redoutent les conséquences. La question palestinienne illustre à elle seule les limites d’un système où le droit international et les résolutions de l’ONU se heurtent aux intérêts, aux alliances et aux rapports de force.

Le paradoxe est là : les P5 parlent de réforme tout en conservant les privilèges institutionnels qui la rendent si difficile.

Le prochain Secrétaire Général devra donc satisfaire cinq exigences distinctes. Aucun candidat ne peut se permettre d’en décevoir plusieurs à la fois.

Et pour l’Europe ?

Pour l’Europe, cette succession intervient à un moment où son influence dans le système international est elle aussi mise à l’épreuve. L’Union européenne demeure un acteur majeur du multilatéralisme, du financement du système onusien et de la défense du droit international. Mais elle ne dispose pas d’une voix propre et unifiée au Conseil de sécurité, tandis que son poids relatif est de plus en plus contesté par l’affirmation du Sud global.

Cette situation révèle une ambiguïté européenne : la France et le Royaume-Uni disposent d’un siège permanent, mais l’Union européenne, malgré son poids économique, financier et diplomatique, reste absente du véritable centre de gravité institutionnel de l’Organisation.

Le choix du prochain Secrétaire Général sera donc aussi révélateur de la place que les puissances européennes pourront encore occuper dans la recomposition de l’ordre international. Entre la guerre en Ukraine, Gaza, les crises africaines et la rivalité sino-américaine, l’Europe a besoin d’une ONU capable de préserver des espaces de dialogue et de médiation, sans lesquels elle risque de voir les grands équilibres internationaux se décider de plus en plus souvent en dehors d’elle.

L’enjeu dépasse toutefois les seules puissances européennes : il s’agit de savoir si le système multilatéral peut encore offrir aux États autres que les grandes puissances un espace où le droit et la diplomatie permettent de tempérer les rapports de force.

Quelle ONU pour le nouvel ordre mondial ?

Au-delà des personnes, la succession pose quatre grandes questions.

Une ONU du Sud global ? Les candidatures latino-américaines et africaines traduisent le déplacement du centre de gravité politique mondial. Mais elles révèlent aussi deux approches : celle de candidats issus principalement de la diplomatie multilatérale et celle de responsables politiques ayant exercé directement le pouvoir.

À cet égard, la candidature de Macky Sall illustre l’émergence d’une Afrique qui ne veut plus seulement être mieux représentée dans les institutions internationales, mais participer pleinement à la définition de leurs priorités et de leurs règles. Dette, climat, développement, sécurité et représentation : le Sud veut une Organisation qui ne soit plus simplement le miroir institutionnel de 1945.

Une ONU du droit ou de la puissance ? L’Ukraine, Gaza et le Soudan posent, chacune à leur manière, la même question : que vaut le droit international lorsqu’il se heurte aux intérêts des grandes puissances ou de leurs alliés ? Le futur Secrétaire Général devra naviguer entre droit, réalisme et médiation, sans ignorer que la crédibilité de l’ONU dépend de sa capacité à échapper au reproche du « deux poids, deux mesures ».

Une ONU réformée ou simplement mieux gérée ? Le problème n’est pas seulement celui de l’efficacité, mais du décalage entre une architecture héritée de 1945 et la géographie réelle du pouvoir au XXIᵉ siècle. Réformer l’ONU ne signifie pas nécessairement redistribuer le pouvoir.

Une ONU capable de redevenir médiatrice ? C’est peut-être la fonction essentielle du prochain Secrétaire Général : non pas résoudre seul les guerres, mais maintenir des canaux de dialogue lorsque les puissances ne se parlent plus et préserver un espace où la négociation reste possible.

Conclusion

Le prochain Secrétaire Général devra être suffisamment fort pour défendre l’autorité de l’ONU, suffisamment indépendant pour ne pas devenir l’instrument d’un P5, suffisamment consensuel pour ne pas être bloqué par eux et suffisamment représentatif du Sud pour répondre à la transformation du monde.

Aucun candidat ne coche parfaitement toutes ces cases. Certains disposent d’une connaissance intime du système onusien, d’autres d’une expertise reconnue dans les grandes crises internationales ou d’une forte légitimité morale. Plus rares sont ceux qui réunissent une expérience directe du pouvoir, une stature régionale et une capacité à porter les aspirations du Sud global dans le dialogue avec les grandes puissances. C’est précisément cette combinaison que recherchent aujourd’hui de nombreux États à la recherche d’un nouveau compromis.

Et aucun P5 ne souhaite réellement qu’un candidat les coche toutes.

La question n’est donc pas seulement de savoir qui occupera le 38e étage à partir du 1er janvier 2027. Elle est de savoir si une Organisation conçue au lendemain de la Seconde Guerre mondiale peut encore s’adapter à un monde qu’elle ne structure plus, mais dont elle demeure paradoxalement plus nécessaire que jamais.

Car derrière le nom qui émergera de New York se joue une question plus vaste : le multilatéralisme peut-il encore être l’espace où la règle tempère la puissance, ou devra-t-il désormais se contenter d’en enregistrer les rapports de force ?

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