Le Liban dans une impasse : souveraineté confisquée, reconstruction impossible

Écartelé entre ses factions intérieures, ses parrains régionaux et une économie en état de mort clinique, le Liban illustre comme nulle part ailleurs la désintégration d'un État qui n'a jamais vraiment réussi à être pleinement souverain.

par Ghizlaine Badri
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Le Liban est un pays dont l’existence même repose sur un paradoxe fondateur. Il ne peut survivre qu’en maintenant une fiction de souveraineté que tous ses acteurs intérieurs et extérieurs s’emploient, consciemment ou non, à vider de sa substance. Ce que l’on observe depuis des années n’est pas une crise conjoncturelle, ni même une série de crises superposées. Il s’agit d’une pathologie structurelle ancrée dans l’architecture même du confessionnalisme politique hérité du mandat français. Un système conçu pour équilibrer des communautés est devenu la mécanique de leur paralysie réciproque.

L’effondrement financier qui a commencé à se manifester publiquement à l’automne 2019 a achevé de révéler ce que les élites libanaises savaient depuis longtemps. Leur État fonctionnait à crédit, au sens le plus littéral du terme. La livre s’est évaporée, les dépôts bancaires ont été confisqués de fait, les classes moyennes ont basculé dans la précarité. Les services publics :  électricité, eau, santé, éducation se sont effondrés en cascade. Ce n’est pas une récession. C’est une destruction de capital social accumulé sur plusieurs générations, opérée en quelques années par une oligarchie incapable de se réformer parce que sa survie dépend précisément de l’immobilisme. « Beyrouth ne se reconstruira pas par l’addition de plans de réforme. Elle se reconstruira, si elle se reconstruit, par une rupture avec les logiques qui l’ont détruite et personne, à l’intérieur comme à l’extérieur, ne semble prêt à payer ce prix. »

Le Hezbollah, État dans l’État

Comprendre le Liban sans partir du Hezbollah, c’est analyser un corps en ignorant son système nerveux. Le mouvement chiite n’est pas une milice qui aurait survécu à la guerre civile. C’est une organisation totale, qui fournit des services sociaux, administre des territoires. Elle dispose d’une capacité militaire supérieure à celle de l’armée nationale et entretient avec Téhéran une relation organique qui le rend imperméable aux pressions institutionnelles libanaises. Sa légitimité communautaire, bâtie sur la résistance à Israël et sur la distribution de rentes sociales, lui confère une vraie solidité. Les scandales de corruption ou les défaites militaires partielles n’ont pas suffi à l’éroder.

Les frappes israéliennes de 2024, qui ont éliminé une partie de son commandement et détruit une fraction significative de son arsenal, ont infligé au Hezbollah son traumatisme le plus sévère depuis 2006. Mais une organisation aussi profondément enracinée dans le tissu social chiite ne disparaît pas sous les bombes. Elle se recompose, plus discrètement, en redistribuant les cartes entre ses factions internes tout en préservant l’essentiel de sa présence institutionnelle. Le désarmer supposerait une volonté politique libanaise unanime, une couverture internationale crédible et une alternative économique pour les populations qui lui sont tributaires. Aucune de ces conditions n’est réunie.

Les parrains régionaux et l’équilibre de la dépendance

Le Liban a toujours été le terrain de jeux de ses voisins, et cette réalité ne s’est pas atténuée avec le temps. Elle s’est simplement recomposée autour de nouveaux acteurs et de nouvelles priorités. L’Arabie saoudite, qui avait brutalement coupé les ponts au moment de l’affaire Hariri en 2017, manifeste depuis un réengagement prudent et conditionnel. Riyad ne cache pas ses exigences : une marginalisation effective du Hezbollah dans les mécanismes gouvernementaux, une normalisation du Liban dans le concert arabe sunnite, et une garantie que Beyrouth ne serve plus de relais iranien à ses portes. Ce retour saoudien représente une opportunité financière réelle pour un pays en état d’asphyxie, mais il charrie avec lui le risque d’une satellisation qui remplacerait une dépendance par une autre.

L’Iran, pour sa part, n’a aucun intérêt à lâcher le Liban, qui constitue le maillon occidental de son arc de résistance reliant Téhéran à la Méditerranée via Bagdad et Damas. Même affaibli, le Hezbollah reste son levier le plus précieux dans la compétition régionale avec les monarchies du Golfe. Entre ces deux pôles, la marge de manœuvre libanaise est étroite au point de frôler l’inexistence. Cette situation rend d’autant plus remarquable la persistance d’un débat politique national, aussi dysfonctionnel soit-il.

La reconstruction comme mirage

Les conférences internationales d’aide au Liban se succèdent depuis des années, rythmées par des conditionnalités que Beyrouth accepte en façade et contourne dans les faits. Le FMI a posé ses conditions. Les gouvernements successifs ont promis des réformes qu’ils n’ont pas engagées. Ce n’est pas simplement de la mauvaise volonté : c’est une contrainte systémique. Toute réforme sérieuse, de la fiscalité, du secteur bancaire, des entreprises publiques, de la distribution de l’électricité touche aux rentes que les grandes familles politiques se partagent depuis des décennies. Réformer, c’est se suicider politiquement. Et dans un système où la survie prime sur la gouvernance, personne ne le fait.

Le Liban continuera d’exister, dans le sens où son territoire demeurera peuplé et son drapeau flottera aux Nations unies. Mais l’idée d’un État libanais souverain, capable de décider de son avenir sans arbitrage extérieur, relève aujourd’hui davantage du projet que de la réalité. Le chemin vers cette souveraineté passe par une refondation du contrat politique que les acteurs en place n’ont ni l’intérêt ni la volonté de mener. C’est là le vrai drame libanais : non pas l’absence de solutions, mais l’absence d’une volonté politique capables de les imposer.

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