Il aura fallu plusieurs années pour que ce déplacement prenne forme. Le 20 mai dernier à Rabat, les ministres français et marocain des Affaires étrangères ont officialisé la préparation d’une visite d’État de Mohammed VI en France, accompagnée de la signature d’un traité bilatéral inédit. La dernière visite de ce niveau remonte à mars 2000, quelques mois après l’accession au trône du souverain marocain.
Longtemps évoquée puis différée, cette visite intervient après une phase de réchauffement progressif des relations franco-marocaines. Loin d’avoir été perdu, ce temps a permis aux deux capitales de reconstruire méthodiquement une relation fragilisée par plusieurs années de tensions diplomatiques.
Le temps du rapprochement
Entre 2021 et 2023, Paris et Rabat ont traversé une période de crispation rarement atteinte depuis plusieurs décennies. L’affaire Pegasus, largement relayée par la presse internationale, avait alimenté un climat de défiance entre les deux partenaires. Dans le même temps, la réduction du nombre de visas accordés aux ressortissants marocains avait suscité une forte incompréhension au Maroc, contribuant à refroidir davantage la relation bilatérale.
Le rapprochement s’est opéré progressivement, à travers des échanges diplomatiques discrets, des contacts ministériels répétés et une volonté partagée de restaurer la confiance. Mais c’est surtout à l’été 2024 qu’un tournant politique majeur intervient. Dans une lettre adressée au roi Mohammed VI, Emmanuel Macron clarifie la position française sur le Sahara occidental en affirmant que l’avenir du territoire s’inscrit dans le cadre de la souveraineté marocaine.
Ce geste, attendu depuis longtemps par Rabat, ouvre une nouvelle phase dans les relations entre les deux pays. Quelques semaines plus tard, Emmanuel Macron est reçu au Maroc dans un format particulièrement solennel, tandis qu’une visite du souverain marocain en France commence à être préparée.
Un traité structurant
La portée de cette séquence dépasse largement le symbole diplomatique. Le traité actuellement en préparation entre Paris et Rabat ambitionne de structurer la relation franco-marocaine pour les prochaines décennies. Pour le Maroc, il s’agira du premier traité de cette nature conclu avec un pays européen. Pour la France, du premier accord stratégique de ce niveau signé avec un partenaire non européen.
Les discussions portent sur des secteurs clés : défense, sécurité, transition énergétique, industrie, aéronautique ou encore coopération économique. Une Haute Commission Mixte doit se réunir à Rabat afin d’en préciser les grands axes avant la visite royale.
Cette évolution traduit une volonté commune de dépasser la relation historique traditionnelle pour construire un partenariat davantage tourné vers les enjeux stratégiques contemporains.
Une recomposition régionale
Ce rapprochement franco-marocain s’inscrit également dans une recomposition plus large des équilibres régionaux au Maghreb et en Afrique. En clarifiant sa position sur le Sahara occidental, Paris a engagé un repositionnement diplomatique important dans la région, suscitant des réactions critiques du côté algérien.
Dans le même temps, le Maroc a considérablement renforcé sa place économique et diplomatique sur le continent africain, devenant un acteur central des échanges entre l’Europe et l’Afrique de l’Ouest. Pour la France, confrontée à un recul de son influence au Sahel ces dernières années, Rabat apparaît désormais comme un partenaire essentiel dans sa stratégie africaine et méditerranéenne.
Les gains diplomatiques de Rabat
Pour le royaume marocain, cette visite s’inscrit dans une stratégie diplomatique conduite avec constance depuis plusieurs années autour du dossier du Sahara occidental. Après les États-Unis, puis l’Espagne et l’Allemagne, le soutien français représente une avancée diplomatique significative pour Rabat sur la scène internationale.
La perspective de conclure un traité stratégique avec un membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies renforce encore cette dynamique. Dans ce contexte, le retour du roi Mohammed VI sur le devant de la scène diplomatique internationale apparaît comme un moment politique important pour le royaume.
Un signal adressé à l’Europe
Au-delà de la relation bilatérale, ce rapprochement entre Paris et Rabat envoie également un message plus large aux partenaires européens. À l’heure où les grandes puissances multiplient les initiatives d’influence sur le continent africain, la France cherche à redéfinir sa présence régionale à travers des partenariats plus structurés et plus équilibrés.
Le Maroc, dont les ambitions africaines continuent de se renforcer, s’impose dans cette perspective comme un interlocuteur de premier plan.
La visite de Mohammed VI à Paris ne représentera donc pas seulement le retour d’une séquence diplomatique suspendue depuis plusieurs années. Elle pourrait marquer l’ouverture d’un nouveau cycle stratégique entre les deux pays, fondé sur des intérêts convergents et une volonté commune de redéfinir leur partenariat dans un environnement international en pleine mutation.