Plan de transfert de la population gazouie : Le Boston Consulting Group l’a imaginé, Netanyahou le réalise

par Yazid Sabeg
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I. Contexte de la mission et acteurs impliqués

Dans un projet de modélisation post-conflit visant à “planifier la reconstruction de Gaza” , des consultants du Boston Consulting Group (BCG) ont élaboré, pour le compte d’hommes d’affaires israéliens et américains , un scénario de relocalisation massive de la population palestinienne hors de la bande de Gaza. Ce travail, mené dans le cadre plus large des préparatifs de l’après-guerre entre Israël et le Hamas, s’est matérialisé par un tableur complexe listant plusieurs pays susceptibles d’accueillir des dizaines voire des centaines de milliers de Palestiniens déplacés.

Parmi les destinations envisagées figuraient la Somalie, le Somaliland (région sécessionniste de Somalie), les Émirats arabes unis, l’Égypte et la Jordanie. Cette liste, dressée en mars 2024, coïncide avec des informations de presse indiquant que les gouvernements israélien et américain auraient sondé des pays d’Afrique de l’Est pour accueillir des réfugiés palestiniens, malgré la pauvreté structurelle et l’instabilité chronique de la région.

Il convient de noter que cette modélisation a été conduite en marge (voire à l’insu) des circuits décisionnels formels de BCG : le Financial Times a révélé l’existence du projet en juillet 2025, ce qui a contraint le cabinet à s’en désolidariser officiellement. Le ou les associés en charge ont été licenciés en juin 2025 pour avoir dissimulé la nature exacte de leur travail, lequel n’a d’ailleurs jamais fait l’objet d’une facturation commerciale, étant considéré comme une opération de “développement d’activité”.

II. Hypothèses et scénarios du modèle : déplacement volontaire, bénéfices économiques projetés

Le modèle mis en œuvre envisageait un programme qualifié de “relocalisation temporaire et volontaire”. Dans cette hypothèse, environ 25 % des Gazaouis — soit plus de 500 000 personnes sur une population totale estimée à 2,1 millions en 2023 — choisiraient de quitter définitivement l’enclave. Le modèle estimait que la majorité de ces déplacés ne reviendrait pas. Cette hypothèse implicite, mais structurante, équivaut  à une stratégie d’épuration démographique planifiée proscrite par le droit international. 

Le modèle avançait également des projections chiffrées de “bénéfices économiques” induits pour les pays d’accueil : sur les quatre premières années du programme, BCG estimait à 4,7 milliards de dollars les retombées économiques potentielles pour les États ayant accepté de recevoir les Gazaouis déplacés. Ces gains étaient calculés sur la base d’une stimulation de la demande locale, d’un afflux de main-d’œuvre peu coûteuse, et de subventions internationales.

La modélisation comprenait des scénarios différenciés selon les pays, notamment pour les niveaux de soutien locatif et alimentaire que chaque pays d’accueil devait garantir aux déplacés. Les montants alloués étaient ajustés à la capacité économique du pays hôte : par exemple, des niveaux de subvention plus faibles étaient projetés pour la Somalie ou le Somaliland que pour les Émirats arabes unis.

III. Finalités stratégiques du modèle : reconstruction sans retour

Au-delà de la relocalisation, le projet visait à justifier économiquement un programme plus large de transformation de Gaza, présenté sous l’intitulé euphorisant de “Riviera du Moyen-Orient”. Ce concept avait été défendu dès 2020 par Donald Trump lui-même, qui évoquait ouvertement l’idée de « vider Gaza de ses habitants » pour permettre sa reconfiguration urbaine, économique et touristique sous tutelle israélo-américaine.

Le modèle BCG s’insérait dans ce cadre idéologique et méthodologique. Il anticipait les coûts de déblaiement (débris et munitions non explosées), la construction d’un nouveau port, d’une ligne de chemin de fer, d’infrastructures médicales et éducatives, ainsi que d’investissements privés dans le tourisme et l’industrie manufacturière. Les rendements attendus, sur dix ans, devaient provenir des revenus tirés de la sécurité, de l’immobilier, de la santé, de la fabrication et des services.

Le modèle permettait également de projeter des indicateurs macroéconomiques, comme la croissance du PIB, l’évolution de l’emploi, l’augmentation de la valeur des actifs immobiliers, et des indicateurs sociaux tels que le nombre d’enfants scolarisés ou de lits d’hôpitaux disponibles.

IV. Nature controversée et illégale du projet Relocalisation planifiée et nettoyage ethnique

Ce projet de relocalisation a été immédiatement et sévèrement critiqué par plusieurs acteurs internationaux. Des responsables onusiens ont explicitement considéré ce plan à une entreprise de “nettoyage ethnique”.  L’initiative a également été condamnée par les alliés européens d’Israël, qui y voient une violation manifeste du droit international humanitaire et des principes fondamentaux de protection des populations civiles.

L’opposition des États arabes — notamment de l’Égypte et de la Jordanie — a été immédiate. Ces derniers redoutent un déplacement de population massif qui viendrait déséquilibrer leur propre cohésion nationale, générer des tensions sociales internes et institutionnaliser un exil palestinien irréversible. Le refus d’installer des camps de réfugiés durables sur leur territoire répond donc à une logique autant sécuritaire que politique.

Sur le plan juridique, ce projet heurte de front plusieurs normes fondamentales :

  • la quatrième Convention de Genève, qui interdit le transfert forcé de population dans un territoire occupé ;
  • les résolutions 194 (1948) et 3236 (1974) de l’ONU, qui réaffirment le droit inaliénable des réfugiés palestiniens au retour ;
  • la jurisprudence internationale, qui proscrit toute annexion territoriale accompagnée d’expulsion massive comme forme d’apartheid ou de crime contre l’humanité.

V. Dissociation et scandale au sein du Boston Consulting Group

À la suite des révélations du Financial Times, BCG a officiellement mis fin à toute collaboration liée au projet de la Gaza Humanitarian Foundation (GHF), une entité parallèle conçue soit disant pour remplacer les mécanismes humanitaires traditionnels pilotés par les Nations unies qui ont été disqualifiés puis détruits par les États Unis et Israël . GHF , appuyée politiquement et financièrement par les États-Unis et Israël, visait à transférer la gouvernance humanitaire de Gaza vers un consortium privé.

Les associés responsables du projet de relocalisation auraient été congédiés en juin 2025. Selon des éléments transmis à une commission parlementaire britannique, le partenaire principal avait reçu pour consigne formelle de ne pas engager de travail de reconstruction sans l’implication explicite des populations concernées. Il aurait cependant mené le projet en secret, sans facturation, dans le cadre d’une stratégie de business development destinée à séduire des investisseurs ou des États clients.

VI. Conclusion stratégique

Le projet de relocalisation planifiée des Gazaouis, tel que modélisé par BCG, constitue bien sûr un précédent préoccupant dans l’histoire contemporaine du conseil stratégique international. Il soulève des questions majeures

  • sur le rôle de l’expertise privée dans des opérations à forte charge politique et éthique ;
  • sur la normalisation de logiques de purification démographique dans des cadres dits de reconstruction ;
  • sur la complicité indirecte des cabinets de conseils et d’influence occidentaux dans des plans susceptibles de relever du droit pénal international.

Ce cas devrait conduire à une réévaluation drastique des chartes déontologiques applicables aux grandes firmes de conseil et à une surveillance accrue des interactions entre secteur privé, États belligérants et projets de redéploiement géopolitique. Il démontre surtout qu’en matière de guerre, le marché des idées est devenu un théâtre stratégique autant que le champ de bataille.

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