Depuis le tournant des années 2000, et plus nettement encore ces dernières années, Rabat a progressivement élargi son horizon stratégique bien au-delà de son environnement immédiat : sécurité, énergie, industrie, infrastructures, connectivité, Afrique, Atlantique. Le Royaume occupe désormais une place qui ne se laisse plus saisir à travers les seules grilles de lecture héritées du passé. Il pèse davantage dans les équilibres régionaux, fixe ses priorités selon ses propres intérêts et affirme une autonomie stratégique qui conduit ses partenaires, à commencer par la France, à renouveler leur regard sur son évolution, sur ses ambitions et sur la place qu’il entend désormais occuper.
Le Premier ministre Sébastien Lecornu s’est rendu à Rabat le 16 juillet 2026 pour la 15ᵉ Réunion de Haut Niveau franco-marocaine. Après les tensions diplomatiques de 2021-2023, Paris et Rabat ont progressivement repris le fil d’un dialogue politique que la crise avait fragilisé.
Pour Paris, le Maroc occupe une place singulière dans une région en recomposition. À la croisée de plusieurs espaces stratégiques, fort de sa stabilité institutionnelle et de ses réseaux africains, le Royaume apparaît comme un partenaire stratégique pour une France confrontée à la nécessité de redéfinir son rôle sur le continent après le recul de sa présence au Sahel depuis 2022.
Pour Rabat, à l’inverse, le rapprochement avec Paris s’inscrit dans une stratégie plus large de diversification des partenariats : États-Unis, Europe, Golfe, Afrique subsaharienne, puissances émergentes. La diplomatie marocaine ne repose plus sur une relation privilégiée et unique, mais sur la construction d’un réseau d’alliances multiples destiné à consolider son autonomie stratégique.
C’est cette évolution qu’il convient d’interroger : le rapprochement engagé depuis 2024 constitue-t-il seulement une sortie de crise entre Paris et Rabat, ou révèle-t-il une redéfinition plus large du partenariat franco-marocain dans un espace méditerranéen, africain et atlantique en recomposition ?
Vers un partenariat stratégique renouvelé
Une relation appelée à changer de nature
La relation franco-marocaine se trouve aujourd’hui à un tournant de son histoire. Héritière d’un lien exceptionnel et d’une histoire singulière, elle ne peut plus être comprise à travers la seule proximité qui l’a longtemps définie.Le Maroc qui dialogue avec Paris en 2026 n’est plus tout à fait celui que la diplomatie française a connu ces dernières années.
Deux décennies ont suffi à modifier les équilibres de la relation bilatérale. Durant ces années, Rabat a renforcé son autonomie diplomatique, diversifié ses partenariats et développé une capacité d’initiative qui dépasse le seul espace maghrébin : en Afrique, dans l’Atlantique, sur les questions énergétiques ou d’infrastructures, le Royaume cherche à s’affirmer comme un point d’articulation entre plusieurs espaces stratégiques.
La crise diplomatique de 2021-2023 a, à cet égard, agi comme un révélateur. Les tensions autour des visas, les désaccords politiques et le ralentissement du dialogue bilatéral ont ouvert une période de distance entre les deux gouvernements, mais ils ont surtout dévoilé un écart croissant entre certaines perceptions françaises du Maroc et les transformations profondes du Royaume. Pour Paris, l’enjeu n’était donc pas seulement de rétablir une relation fragilisée, mais de reconnaître la transformation d’un partenaire désormais résolu à définir ses propres priorités internationales
On mesure la place qu’occupe, dans cette « nouvelle » diplomatie, le dossier du Sahara occidental à la formule qu’employait le Roi Mohammed VI dès août 2022 : « Le dossier du Sahara est le prisme à travers lequel le Maroc considère son environnement international », l’« aune qui mesure la sincérité des amitiés et l’efficacité des partenariats »¹. Moins qu’un simple contentieux territorial, ce dossier est devenu un baromètre de la confiance entre le Maroc et ses partenaires. Il reste l’un des principaux repères de la diplomatie marocaine.
La reconnaissance française, en 2024, de la position marocaine sur le Sahara occidental a représenté bien davantage qu’un geste diplomatique : elle a levé l’un des principaux obstacles politiques entre les deux pays et ouvert une nouvelle séquence politique entre Paris et Rabat. Elle ne résume pas à elle seule la relation franco-marocaine, mais elle en constitue ainsi le point de bascule : celui qui permet de passer d’un rapport longtemps structuré par l’histoire à un partenariat qui repose sur la convergence d’intérêts. La visite du chef d’État français Emmanuel Macron au Maroc en octobre 2024, marquée par l’annonce d’un « partenariat d’exception renforcé », apparaît ainsi comme le symbole de cette inflexion majeure dans la relation entre les deux pays².
Changer d’échelle : une nouvelle gouvernance bilatérale
Premier rendez-vous interministériel de cette ampleur depuis 2019, la rencontre du 16 juillet dernier marque le passage d’une impulsion politique portée au plus haut niveau vers une nouvelle étape de la relation bilatérale, désormais appelée à se traduire dans les politiques publiques et les coopérations concrètes.
À Rabat, la délégation française conduite par Sébastien Lecornu traduit le passage du rapprochement engagé depuis 2024 vers une coopération portée désormais au niveau gouvernemental : douze ministres français ont participé aux travaux ; au total, vingt-deux ministres français et marocains ont pris part aux échanges, dans le prolongement de plus de quarante rencontres de haut niveau recensées par Rabat en moins de deux ans. Une dizaine d’accords ont été signés : économie, sécurité, immigration, défense, infrastructures, recherche, culture. Les projets annoncés témoignent également d’une volonté de projection commune : prolongement de la ligne à grande vitesse vers Marrakech, développement d’un réseau ferroviaire régional autour de Rabat, ainsi qu’un mémorandum portant sur la coopération dans le domaine de l’industrie de défense³.
La visite du roi Mohammed VI en France, annoncée pour l’automne 2026, pourrait constituer une étape majeure dans la relation entre les deux pays ; elle consacrerait l’ancrage politique de cette nouvelle phase et donnerait aux engagements pris une perspective de long terme.
Sécurité, renseignement et stabilité régionale
La coopération sécuritaire occupe une place singulière dans la relation franco-marocaine : elle est l’un des rares domaines où la continuité a souvent résisté aux tensions politiques. Au fil des années, elle est devenue un véritable point d’ancrage stratégique entre les deux pays. Terrorisme, criminalité organisée transnationale, cybermenaces, contrôle des frontières ou protection des infrastructures sensibles : les champs de coopération se sont étendus à mesure que les crises régionales imposaient de nouvelles exigences de sécurité.
Depuis les attentats qui ont frappé l’Europe à partir de 2015, le Maroc a consolidé sa place dans les dispositifs antiterroristes. Le Bureau central d’investigations judiciaires (BCIJ), créé cette même année, s’est imposé comme un acteur central du dispositif antiterroriste marocain ; les autorités marocaines font régulièrement état de nombreuses opérations de démantèlement de cellules terroristes depuis sa création⁴.
Plusieurs projets d’attentats en France et en Belgique ont également été déjoués, selon les autorités françaises et européennes, grâce à des informations transmises par Rabat – une coopération qui s’inscrit dans un cadre plus large d’échanges sécuritaires et judiciaires avec les partenaires européens⁵. Avec Madrid, cette coopération atteint un degré d’intégration plus avancé : plus de trente opérations conjointes et 150 arrestations depuis 2014, un bilan que les autorités espagnoles qualifient elles-mêmes de « pilier fondamental » de leur sécurité intérieure⁶.
Par ailleurs, cette importance sécuritaire tient aussi à la position géographique du Royaume. Au croisement de l’Europe, de l’Afrique du Nord, de l’Atlantique et de l’Afrique subsaharienne, le Maroc occupe un espace d’observation privilégié des circulations humaines, économiques et sécuritaires qui traversent ces régions.
Pour la France, le rapprochement avec Rabat prend une dimension nouvelle alors que son rôle en Afrique connaît une phase de redéfinition. Les retraits successifs du Mali, du Burkina Faso et du Niger ont montré les limites d’un modèle d’action longtemps fondé sur une présence directe. Le Maroc apparaît dès lors sous un autre regard : non plus seulement comme un partenaire régional, mais comme un acteur capable de relier plusieurs espaces, de s’appuyer sur ses propres réseaux et d’offrir à Paris un point d’appui dans une Afrique où les équilibres de puissance se recomposent.
Enfin, la force de cette coopération tient à sa résistance aux périodes de tension. La crise diplomatique de 2021-2023 n’a interrompu ni les échanges de renseignement ni la coopération antiterroriste. La sécurité demeure ainsi l’un des domaines où Paris et Rabat ont conservé une continuité particulièrement forte, en raison notamment de la position du Maroc, au carrefour de l’Europe, de l’Afrique du Nord, de l’Atlantique et de l’Afrique subsaharienne.
Le Maroc, puissance d’interface entre l’Europe, l’Afrique et l’Atlantique
Un Maroc « trait d’union »
L’expression de « trait d’union », souvent associée à la vision internationale du roi Hassan II, conserve toute son actualité. Elle résume une ambition ancienne : faire de la position géographique du Maroc un véritable atout politique. Le Royaume regarde aujourd’hui au-delà du Maghreb et renforce ses liens avec l’Europe, l’Afrique subsaharienne et l’espace atlantique. Sa géographie, ses infrastructures et son réseau diplomatique lui permettent d’occuper une place de plus en plus importante entre ces différents espaces.
La montée en puissance économique du Maroc nourrit également une autre ambition : faire de sa position géographique un véritable point de connexion entre plusieurs espaces. Selon le Fonds monétaire international, le Royaume figurait en 2025 parmi les cinq premières économies africaines⁷. Derrière cette progression apparaît une stratégie de long terme : relier les marchés méditerranéens, africains et atlantiques, et inscrire le Maroc au cœur de nouveaux échanges économiques. Pour la France, l’intérêt stratégique du Royaume dépasse désormais le seul cadre bilatéral. En Afrique, où les influences extérieures s’intensifient, avec la présence croissante de la Chine, de la Russie, de la Turquie ou des pays du Golfe, Rabat apparaît comme un partenaire capable de maintenir des liens avec plusieurs régions et de favoriser de nouvelles coopérations.
L’organisation de la Coupe du monde 2030, aux côtés de l’Espagne et du Portugal, offre au Maroc une visibilité internationale nouvelle. Au-delà de l’événement sportif, elle permettra à Rabat de valoriser ses infrastructures, son attractivité et sa position entre l’Europe et l’Afrique⁸.
La capacité à accueillir de tels événements conforte également l’image d’un pays capable de mener des projets d’envergure. Sa stabilité institutionnelle constitue un atout important, à la fois pour attirer les investisseurs et pour conforter sa position auprès de ses partenaires européens et africains.
Une plateforme industrielle et logistique en construction
Le complexe portuaire de Tanger Med en est le meilleur symbole. Premier port de Méditerranée et l’un des principaux ports d’Afrique, il relie les marchés européens, africains et asiatiques et fait du Maroc un espace de circulation capable d’attirer des investissements et de s’intégrer dans les grandes chaînes de valeur internationales⁹. Nador West Med et le développement du port de Dakhla participent d’une même ambition : faire de la façade maritime marocaine un espace d’ouverture vers l’Afrique et l’Atlantique.
L’essor touche aussi les filières industrielles : automobile, aéronautique, ferroviaire, agro-industrie. Le Maroc a dépassé, secteur après secteur, une logique limitée à l’assemblage pour développer des compétences plus spécialisées : le secteur aéronautique en offre une bonne illustration, avec l’installation de groupes internationaux et la constitution progressive d’écosystèmes qui associent entreprises, formation et compétences techniques¹⁰. Royal Air Maroc participe de la même stratégie de connexion, en renforçant les liaisons entre l’Afrique, l’Europe et d’autres espaces internationaux.
Une puissance atlantique en construction
Longtemps regardé à travers son seul ancrage méditerranéen, le Maroc donne aujourd’hui une place stratégique nouvelle à sa façade atlantique. L’enjeu dépasse la seule géographie portuaire : il touche à la volonté du Royaume de renforcer les liens entre l’Europe, l’Afrique et l’Atlantique.
La guerre en Ukraine a rappelé la vulnérabilité des dépendances énergétiques européennes et accéléré la recherche de nouveaux fournisseurs. L’Union européenne cherche désormais à diversifier ses approvisionnements et à réduire des dépendances devenues un enjeu stratégique. L’Afrique de l’Ouest occupe ainsi une place nouvelle, tandis que la position géographique du Maroc, proche de la péninsule Ibérique et ouvert sur l’Atlantique, accroît son rôle potentiel dans ces nouveaux échanges énergétiques.
Le Gazoduc Afrique-Atlantique est l’un des projets qui illustre le mieux cette évolution. Porté avec le Nigeria et plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest, il doit s’étendre sur près de 6 800 kilomètres et traverser treize États, pour une capacité annoncée de 30 milliards de mètres cubes de gaz naturel par an¹¹. Au-delà des volumes annoncés, le tracé du projet révèle une ambition plus large : créer une nouvelle liaison entre l’Afrique de l’Ouest, le Maroc et les marchés européens. Il pourrait offrir au gaz ouest-africain une voie d’exportation alternative, dans une région marquée par des fragilités politiques et sécuritaires.
Pour Rabat, le projet représente donc plus qu’une infrastructure énergétique. Il s’inscrit dans une stratégie visant à conforter la place du Maroc comme point de connexion entre plusieurs espaces économiques et politiques. Pour la France et l’Europe, l’enjeu dépasse aussi la seule question énergétique : dans une Afrique où les équilibres évoluent rapidement, le Maroc apparaît comme un partenaire capable de développer des liens économiques, politiques et diplomatiques avec plusieurs régions du continent. Le projet reste néanmoins un pari de long terme. Relier treize États suppose de sécuriser les financements, de coordonner les acteurs et de préserver des conditions politiques et sécuritaires favorables dans les pays traversés sur plusieurs décennies.
Une influence africaine fondée sur des réseaux
La présence marocaine en Afrique ne repose pas uniquement sur une logique économique ; elle s’appuie sur des réseaux développés au fil des années dans la finance, les télécommunications, les infrastructures, la formation, la coopération religieuse et la diplomatie Sud-Sud. Les grandes entreprises marocaines ont étendu leur implantation sur le continent, notamment dans la banque, les télécommunications, l’immobilier, les infrastructures et la santé, autant de relais de l’influence du Royaume. En vingt ans, les exportations marocaines vers l’Afrique ont fortement progressé, signe du développement des relations économiques entre le Royaume et le continent¹².
S’y ajoute une dimension plus humaine : l’accueil d’étudiants africains, le développement de formations, les échanges culturels et la coopération religieuse construisent un soft power qui dépasse la seule logique commerciale.
L’influence marocaine s’est également exprimée sur des dossiers plus sensibles : la libération, en 2013, de quatre ressortissants français de la DGSE retenus au Sahel a montré la capacité de Rabat à mobiliser ses réseaux dans des situations délicates¹³. Dans un continent africain où la Chine, la Russie, la Turquie et les pays du Golfe renforcent leur présence, le Maroc offre à la France un partenaire aux atouts spécifiques – non pour se substituer à son action sur le continent, mais pour contribuer à relier plusieurs espaces : Europe, Afrique du Nord, Afrique subsaharienne, Atlantique.
Une interdépendance fondée sur des intérêts réciproques
L’économie, nouveau socle de la relation
L’économie est devenue l’un des principaux fondements du partenariat entre Paris et Rabat. En moins de dix ans, les échanges commerciaux bilatéraux ont plus que doublé, pour atteindre 14,8 milliards d’euros en 2024 ; le Maroc est devenu le premier partenaire commercial de la France en Afrique¹⁴. Paris conserve, dans le même temps, une place majeure dans l’économie marocaine : la France demeure le premier investisseur étranger au Royaume, avec près de 30,8 % du stock total d’IDE, et plus de 950 filiales françaises y sont implantées, représentant plus de 150 000 emplois directs et indirects¹⁵.
La relation économique entre les deux pays dépasse désormais la seule présence des entreprises françaises au Maroc. Les données de la Banque de France montrent que le Maroc est devenu le premier investisseur africain en France en stock d’investissements directs étrangers. Le Royaume est aujourd’hui un acteur économique à part entière, capable de développer ses propres stratégies d’implantation à l’international¹⁶. Automobile, aéronautique, ferroviaire, infrastructures, transition énergétique : plusieurs filières rapprochent les deux économies et créent une interdépendance qui dépasse la seule relation commerciale.
La pandémie de Covid-19, la guerre en Ukraine et les tensions croissantes entre Washington et Pékin ont conduit l’Union européenne à repenser la sécurisation de ses chaînes de valeur et la réduction de certaines dépendances extérieures¹⁷. Rabat dispose d’atouts importants : sa proximité géographique avec l’Europe, ses infrastructures, sa stabilité institutionnelle relative et son intégration progressive dans plusieurs filières industrielles.
La filière des batteries électriques illustre les opportunités, mais aussi les défis de la transformation industrielle du Maroc. Depuis 2023, plusieurs investissements chinois, pour un montant annoncé supérieur à 7 milliards de dollars (notamment Gotion à Kénitra et CNGR à Jorf Lasfar), témoignent de l’intérêt croissant porté au Royaume dans les industries liées à la transition énergétique¹⁸. Une question demeure toutefois : ces implantations permettront-elles au Maroc de renforcer ses propres capacités industrielles ou prolongeront-elles une dépendance à des acteurs extérieurs ? Les prochaines années seront déterminantes. Le Royaume devra poursuivre ses efforts dans la recherche, l’innovation, la formation et la création de valeur locale afin de consolider sa montée en gamme.
Le Maroc poursuit aussi le renforcement de plusieurs secteurs stratégiques, notamment l’agroalimentaire, l’industrie pharmaceutique, la cybersécurité et la défense. Le mémorandum signé en juillet 2026 et le rapprochement engagé avec la Turquie illustrent cette orientation.
Quels défis ?
La question migratoire, d’abord, demeure l’un des sujets les plus sensibles de la relation bilatérale. Malgré le rapprochement politique engagé depuis 2024, les questions liées aux visas, à la mobilité des personnes et à la coopération consulaire continuent de révéler une réalité plus complexe que celle d’une simple convergence entre deux États¹⁹. Une relation peut progresser au niveau diplomatique tout en laissant subsister des tensions dans la vie quotidienne des citoyens. Le lien franco-marocain ne se résume pas aux accords conclus entre les gouvernements : il repose aussi sur des millions de parcours individuels, familiaux, universitaires et professionnels. La dimension humaine, qui constitue l’une des grandes forces du lien entre les deux pays, peut aussi devenir un espace de tensions lorsque les attentes des deux sociétés évoluent dans des directions différentes.
Vient ensuite la diversification internationale du Maroc. Pour Rabat, il s’agit d’un levier majeur d’autonomie stratégique : le Royaume a progressivement élargi le cercle de ses partenariats – États-Unis, Chine, pays du Golfe, Espagne, Israël, Union européenne – pour ne plus inscrire sa diplomatie dans une relation privilégiée unique, mais dans un ensemble d’alliances qui accroît sa capacité de choix dans un monde souvent traversé par de nouvelles rivalités de puissance.
Une quête d’autonomie qui se lit également dans les domaines de la défense et de la sécurité. La France demeure un partenaire essentiel, fruit d’une histoire et d’une coopération ancienne, mais elle n’est plus le seul horizon stratégique du Royaume. Rabat cherche désormais à multiplier les points d’appui, à l’image du rapprochement engagé avec la Turquie dans le domaine des drones militaires, à travers l’acquisition de Bayraktar Akinci auprès du groupe Baykar et le projet d’une production locale à Benslimane depuis 2024. Derrière ces choix militaires apparaît une constante de la diplomatie marocaine contemporaine : préserver la capacité de choisir ses partenaires, d’élargir ses horizons, de conserver sa liberté d’action et de construire des alliances moins exclusives²⁰²⁰.
Pour Paris, cette évolution représente à la fois une opportunité et un défi. Le Maroc est certes un partenaire stratégique, mais la relation ne repose plus sur une place dominante de la France comme cela a pu être le cas par le passé. L’enjeu est désormais de continuer à convaincre par la qualité de ses propositions et la profondeur de son engagement.
Troisième point : la dimension africaine du Maroc constitue un autre enjeu pour la relation franco-marocaine. La présence croissante de Rabat sur le continent, à travers ses investissements et ses réseaux de coopération, renforce son poids régional. Pour Paris, l’enjeu sera de prendre en compte cette nouvelle réalité et de considérer le Maroc non seulement comme un partenaire bilatéral, mais aussi comme un acteur disposant d’une influence croissante en Afrique.
Enfin, la relation franco-marocaine reste confrontée aux tensions régionales qui entourent le dossier du Sahara occidental. Le rapprochement engagé entre Paris et Rabat sur cette question a contribué à consolider les liens entre les deux pays, mais il a également constitué un sujet de désaccord avec Alger²¹. Pour la France, le défi consiste désormais à approfondir son partenariat avec le Maroc tout en préservant sa capacité de dialogue avec les autres acteurs de la région.
Conclusion
La relation franco-marocaine entre dans une phase où l’histoire ne suffit plus à expliquer, à elle seule, la nature du partenariat. L’héritage commun demeure une composante majeure du lien entre les deux pays, mais il doit désormais s’appuyer sur des intérêts stratégiques partagés.
L’enjeu des prochaines années sera de transformer ces convergences en une vision commune, capable de résister aux crises politiques et aux évolutions géopolitiques. Pour Paris, le défi sera de trouver sa place dans une relation où le Maroc affirme davantage son autonomie et diversifie ses partenariats.
Pour l’Europe, le Maroc représente un enjeu qui dépasse la seule relation franco-marocaine. Sa proximité géographique, ses infrastructures et ses capacités industrielles pourraient en faire une plateforme de proximité pour certaines filières stratégiques, comme l’automobile, l’aéronautique, les batteries, l’hydrogène ou les énergies renouvelables²².
Enfin, la dimension humaine restera, elle aussi, un facteur déterminant. La diaspora marocaine en France constitue depuis plusieurs décennies un lien singulier entre les deux sociétés ; elle ne doit pas être envisagée sous le seul angle migratoire ou culturel, mais aussi comme un levier d’innovation, d’entrepreneuriat, de circulation des compétences et de rapprochement économique. La jeunesse des deux pays aura également un rôle essentiel à jouer dans l’avenir de cette relation, à travers les échanges universitaires, la mobilité, l’innovation et de nouveaux projets communs.
Références
¹ Royaume du Maroc, Cabinet Royal, « Discours de Sa Majesté le Roi Mohammed VI à la Nation à l’occasion du 69ᵉ anniversaire de la Révolution du Roi et du Peuple », 20 août 2022,
https://www.maroc.ma/fr/discours-messages-royaux/discours-royaux/discours-de-sm-le-roi-mohammed-vi-loccasion-de-lanniversaire-de-la-revolution-du-roi-et-du-peuple
² Présidence de la République française, « Déclaration relative au partenariat d’exception renforcé entre le Royaume du Maroc et la République française », 28 octobre 2024.
https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2024/10/28/declaration-relative-au-partenariat-dexception-renforce-entre-le-royaume-du-maroc-et-la-republique-francaise
³ APAnews, « Maroc-France : deux accords dans l’industrie de défense », Agence de Presse Africaine, 16 juillet 2026. https://fr.apanews.net/security/maroc-france-deux-accords-de-dans-lindustrie-de-defense/
⁴ Bureau central d’investigations judiciaires (BCIJ) / Direction générale de la sûreté nationale (DGSN), éléments relatifs à la création du BCIJ en 2015 et à son action dans la lutte contre le terrorisme ; voir également Habboub Cherkaoui, directeur du BCIJ, entretien accordé à Al Ahdath Al Maghribia, repris par L’Observateur, « Le Maroc est un modèle de référence contre le terrorisme, et la vigilance reste de mise », 26 mai 2026. https://lobservateur.info/article/118478/video/habboub-cherkaoui-le-maroc-est-un-modele-de-reference-contre-le-terrorisme-et-la-vigilance-reste-de-mise
⁵ Eurojust, European Union Agency for Criminal Justice Cooperation – Morocco and cooperation with third countries. https://www.eurojust.europa.eu
⁶ Ministerio del Interior (Espagne), « La Policía Nacional y la DGST marroquí consolidan más de una década de éxitos en la lucha contraterrorista con 31 operaciones conjuntas », 25 mars 2026. https://www.interior.gob.es/opencms/eu/detalle/articulo/La-Policia-Nacional-y-la-DGST-marroqui-consolidan-mas-de-una-decada-de-exitos-en-la-lucha-contraterrorista-con-31-operaciones-conjuntas/
⁷ Fonds monétaire international (FMI), World Economic Outlook Database, données relatives au PIB des économies africaines.
⁸ Fédération internationale de football association (FIFA), « Le Congrès extraordinaire de la FIFA désigne les hôtes des éditions 2030 et 2034 de la Coupe du Monde de la FIFA », 11 décembre 2024
https://inside.fifa.com/fr/organisation/congress/media-releases/congres-extraordinaire-fifa-hotes-coupe-du-monde-editions-2030-et-2034
⁹ Tanger Med Port Authority, le complexe portuaire Tanger Med et à son positionnement international : https://www.tangermed.ma
¹⁰ Groupement des Industries Marocaines Aéronautiques et Spatiales (GIMAS), données sur le développement de la filière aéronautique marocaine et les implantations industrielles.
¹¹ Office national des hydrocarbures et des mines (ONHYM), « Nigeria–Morocco African Atlantic Gas Pipeline Project: Meeting between ONHYM and NNPC », 25 janvier 2024
https://www.onhym.com/en/nigeria-morocco-african-atlantic-gas-pipeline-project-meeting-between-onhym-and-nnpc
¹² Office des Changes du Royaume du Maroc, statistiques du commerce extérieur marocain. https://www.oc.gov.ma
¹³ Assemblée nationale française, travaux parlementaires relatifs aux opérations extérieures françaises et aux coopérations sécuritaires dans la région sahélienne. https://www.assemblee-nationale.fr
¹⁴ Direction générale du Trésor, Service économique régional de Rabat, Maroc – Relations économiques bilatérales, « Les échanges commerciaux ».
https://www.tresor.economie.gouv.fr/Pays/MA/relations-economiques-bilaterales
¹⁵ Direction générale du Trésor, Service économique régional de Rabat, Maroc -Relations économiques bilatérales ; les échanges économiques, aux investissements français et à la présence des entreprises françaises au Maroc. https://www.tresor.economie.gouv.fr/Pays/MA/relations-economiques-bilaterales
¹⁶ Banque de France, données relatives aux investissements directs étrangers marocains en France. https://www.banque-france.fr
¹⁷ Commission européenne, stratégie européenne de sécurisation des chaînes de valeur et politique de résilience économique.
¹⁸ Le Monde, « Le Maroc, cible des investissements chinois dans les batteries », 27 mai 2024.
https://www.lemonde.fr/economie/article/2024/05/27/le-maroc-cible-des-investissements-chinois-dans-les-batteries_6235826_3234.html
¹⁹ Cour des comptes, rapport relatif à la politique migratoire française et à la coopération consulaire avec les pays partenaires.
²⁰ Baykar / Atlas Defense, accords de coopération et de production locale de drones Bayraktar (TB2, Akinci) au Maroc, implantation industrielle à Benslimane. https://www.baykartech.com
²¹ Frédéric Bobin, Alexandre Aublanc, Philippe Ricard, « Sahara occidental : la France s’aligne sur la position du Maroc, au risque d’une nouvelle crise avec l’Algérie », Le Monde, 30 juillet 2024.
²² Financial Times, « EU frets as China builds an industrial base in Morocco », 2026.