Sarkozy face au précipice, l’homme qui ne voulait pas y croire

Malgré ses années, son humanité affichée à la barre et son déni absolu de toute culpabilité, l'ancien président risque gros. Le procureur ayant requis sept ans ferme, la peine serait trop lourde pour être immédiatement aménagée et un pourvoi en cassation ne serait pas suspensif.

par Ghizlaine Badri
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La chute d’un système

Il y a une ironie tragique dans la trajectoire de Nicolas Sarkozy. Lui qui incarna la verticalité du pouvoir, la certitude de l’impunité républicaine tacitement accordée aux anciens présidents, se retrouve aujourd’hui dans la position la plus vulnérable de sa vie publique celle du justiciable ordinaire que la machine judiciaire broie sans égard pour les états de service. Ce n’est pas seulement un homme qui est jugé. C’est une certaine conception de la République, celle qui voulait que les grands puissent faillir sans jamais vraiment tomber, qui se fissure sous nos yeux.

L’affaire libyenne est à cet égard plus qu’un dossier judiciaire. Elle est un révélateur. Si les soupçons s’avèrent fondés et les juges ont commencé à les retenir c’est toute la question de la souveraineté de la décision démocratique qui se pose. Une victoire électorale potentiellement arrosée par l’or d’un despote africain, au mépris des règles qui fondent la légitimité du suffrage universel. On comprend dès lors pourquoi ses avocats défendent avec une telle véhémence l’idée que ce procès est politique. En effet, si l’accusation est vraie, les conséquences dépassent infiniment le sort d’un seul homme.

« C’est un jour sinistre pour lui, pour la France et pour nos institutions. Cette incarcération est une honte. »

Me Jean-Michel Darrois, avocat de Nicolas Sarkozy

La désintégration des loyautés

Au procès en appel, la stratégie de défense a cherché à construire une distance entre l’homme et les actes. Sarkozy ignorait, Sarkozy faisait confiance, Sarkozy était trahi par des collaborateurs trop zélés. Cette posture, classique dans les procès de pouvoir, a une limite évidente : elle exige que les autres tiennent leur rôle de bouclier humain. Or, Claude Guéant, le fidèle entre les fidèles, l’homme de l’ombre qui avait tout géré pendant les années fastes, n’a pas voulu endosser seul le costume du coupable commode. Absent des débats pour raison de santé grave, il a répliqué depuis son silence forcé par des attestations précises et dévastatrices, contredisant point par point la version de son ancien patron. Cette rupture est en elle-même un événement politique. Elle dit quelque chose de profond sur la manière dont les systèmes de fidélité se délitent quand la pression judiciaire devient insupportable.

Ce que ce procès révèle aussi, c’est l’impuissance des réseaux de soutien qui avaient longtemps protégé Sarkozy des conséquences les plus immédiates de ses actes. La droite s’est tue. Les anciens ministres se sont esquivés. Carla Bruni est là, présente, loyale, mais le cercle s’est rétréci. L’homme qui avait fait de son carnet d’adresses une arme politique se retrouve face à la solitude fondamentale de celui que la justice a décidé de traiter comme un égal.

Le précipice

Ce qui rend la situation particulièrement grave tient à la mécanique judiciaire elle-même. Avec une réquisition aussi lourde, et si la cour devait la confirmer en novembre prochain, le recours en cassation ne suspendrait pas l’exécution de la peine. Et cette peine, compte tenu de son ampleur, serait trop lourde pour faire l’objet d’un aménagement immédiat, même en tenant compte de l’âge, des pathologies éventuelles, des règles d’humanisation des peines que les juridictions d’application peuvent mobiliser.

Pour la première fois dans l’histoire de la Ve République, un ancien président pourrait être contraint de purger une longue peine de détention sans filet. Ni délai, ni bracelets, ni sortie rapide. L’homme pressé celui qui réformait par décret avant même d’avoir fini de déjeuner devrait alors apprendre ce que c’est que d’attendre, enfermé, que le temps passe.

La question qui flotte désormais sur toute la classe politique n’est pas seulement celle du sort d’un homme vieillissant, aussi puissant ait-il été. Elle est celle de ce que cette chute signifie pour la République elle-même, pour l’image qu’elle donne d’elle-même, pour la confiance que les citoyens peuvent encore placer dans ses institutions, et pour la manière dont elle traite ceux qu’elle a portés au sommet. Il n’y a pas de réponse simple. Mais la question, elle, ne disparaîtra pas avec un verdict.

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