Iran : derrière la guerre, le monde d’après

C'est sans doute le changement systémique le plus sous-estimé que cette guerre produira. À chaque basculement géopolitique majeur, la chute d'un centre entraîne l'ascension d'un autre. Nous pensons que nous assistons à l'émergence simultanée de deux ruptures structurelles : une “désorientation” du monde (au sens d’Amin Maalouf[1]) à travers une désintoxication forcée aux hydrocarbures du Golfe qui pousse États, entreprises et marchés à recâbler leurs dépendances énergétiques vers d'autres géographies ; et une dédollarisation accélérée, nourrie par une défiance croissante envers la capacité américaine à garantir la stabilité mondiale. Ces deux ruptures convergent vers un même point d'arrivée : l'avènement progressif du pétro-yuan.

par Anthony Trad
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La guerre en Iran constitue probablement le premier test grandeur nature du yuan comme monnaie de règlement internationale.

La part des transactions pétrolières mondiales libellées en dollars est passée de 70 % en 1999 à 57 % aujourd’hui. Elle passera probablement sous les 50 % avant 2030, non parce que le yuan sera la monnaie de réserve mais parce qu’Ormuz sera resté un nœud gordien suffisamment longtemps, et Trump et Netanyahou ne seront plus là.

Aujourd’hui, nous payons surtout aujourd’hui les erreurs de ceux qui ont construit l’économie mondiale sur des artères aussi étroites qu’irremplaçables, sans jamais prévoir qu’un jour quelqu’un fermerait le robinet. Ce jour est arrivé. Le 4 mars 2026, l’Iran a officiellement fermé le détroit d’Ormuz[2].

Là où 80 à 90 % du commerce transite par les océans, au moins les deux tiers passent directement ou indirectement par sept « chokepoints » dont la largeur cumulée ne dépasse pas la distance d’un Paris-Bruxelles[3]. Ormuz : 34 km. Malacca : 2,7 km. Bab el-Mandeb : 29 km. Canal de Suez : 300 m. Bosphore : 700 m. Panama : 33 m. Détroit de Taïwan : 130 km[4]. Aucun gouvernement ni aucune institution internationale, n’a jugé bon de construire sérieusement un plan de résilience pour le jour où l’un de ces couloirs serait coupé. La guerre en Iran n’est que le révélateur brutal d’une myopie collective que le monde entretenait depuis des décennies.

Les grandes crises ont toujours cette fonction : elles réveillent les dépendances que les périodes de stabilité rendaient invisibles

La guerre en Ukraine a rappelé à l’Europe sa dépendance au gaz russe et ses lacunes stratégiques en matière de défense et de cohésion ; la guerre en Iran révèle désormais la fragilité d’une mondialisation construite sur quelques routes, quelques producteurs énergétiques et un ordre sécuritaire américain qui n’offre plus les mêmes garanties.

Comme il y a eu un monde d’après-guerre froide et un monde d’après-Ukraine, il y aura un monde d’après-Iran. Plus fragmenté, plus concurrentiel, traversé de nouvelles formes de guerres froides économiques et technologiques. En d’autres termes, un monde véritablement multipolaire. Un Moyen-Orient qui cesse d’être le centre du monde est un facteur de multipolarisation supplémentaire, au profit direct du “Sud global” et des économies asiatiques qui ont patiemment construit leurs alternatives.

Car les grands gagnants de cette guerre ne seront probablement pas ceux qui l’auront menée.

Le groupe des BRICS/BRICS+ : les véritables gagnants

C’est le groupe des BRICS+, avec toutes ses contradictions internes, qui en sortira comme la seule structure géopolitique ayant collectivement gagné cette guerre sans s’y être exposés.

En 2026, le groupe représente près de la moitié de la population mondiale et environ 40 % du PIB mondial en parité de pouvoir d’achat, après l’intégration de 9 nouveaux États partenaires en janvier 2025. L’Indonésie apporte au bloc la quatrième population mondiale, la première économie d’Asie du Sud-Est (ce qui incitera les autres à les rejoindre), le plus grand pays musulman de la planète et un verrou maritime hautement stratégique entre l’océan Indien et le Pacifique[5].

Leur incapacité à produire un communiqué commun quand l’Iran membre est bombardé[6], dit tout de ce qu’ils sont : pas une alliance militaire, mais une plateforme de contournement, permettant à chacun de réduire sa dépendance aux sanctions américaines, au dollar, et aux hiérarchies diplomatiques héritées du XXe siècle. La guerre en Iran leur offre une accélération inespérée.

La Chine est l’illustration parfaite du gagnant sans uniforme

Elle perd l’accès au pétrole iranien acheminé par voie fantôme (15 % de ses importations totales[7]), mais gagne sur tous les autres tableaux. Co-signataire du plan de paix avec le Pakistan, garante de la sécurité des délégués iraniens à Islamabad, actionnaire à 25 % du pétrole guyanais qui remplace le brut du Golfe en Asie pendant qu’Ormuz est fermé[8], et coarchitecte d’un Power of Siberia 2 (projet de Gzoduc géant destiné à relier la Sibérie occidentale et le nord de la Chine) dont la première mention apparait dans le plan quinquennal chinois de mars 2026. Et pendant que l’Europe installe des tarifs de 45 % sur les véhicules électriques chinois, BYD ouvre une usine à Szeged en Hongrie, capable de produire 150 000 véhicules électriques/an dès 2026[9], contournant les taxes depuis l’intérieur même du marché unique. Cette stratégie permettra à la Chine de casser les prix du marché européen à 20-25 000 euros le véhicule électrique (vs 35 000 euros pour les équivalents européens et 38 000 euros pour Tesla), renforçant un excédent commercial déjà supérieur à 360 milliards avec l’UE[10].

La Russie, elle, gagne sans effort

Le brut Urals est passé de moins de 55 dollars avant la guerre à environ 115 dollars en mars, soit près de 9 milliards de dollars de revenus supplémentaires par mois[11]. Chaque jour de fermeture d’Ormuz renforce sa position comme fournisseur alternatif. Les exportations vers l’Inde ont doublé[12]. Ce pays qui importe 60% de son pétrole brut et 40 % de son urée et phosphate depuis le Moyen-Orient, exposé via ses 10 millions de travailleurs dans le Golfe générant 125 milliards de dollars de rentrées annuelles[13], tentera de sécuriser des contrats pétroliers russes à long terme en roupies. Cette guerre pousse New Delhi, pays le plus touché hors MENA, vers une dédollarisation pragmatique qu’elle n’aurait jamais assumée politiquement en temps normal. Et Trump, pris entre ses sanctions et la nécessité d’éviter un choc électoral, accorde à Moscou une dérogation de 30 jours permettant aux pays d’acheter du pétrole russe sanctionné[14] – obtenant sans négocier ce que deux ans de diplomatie n’avaient réussi à arracher.

Tout indique que la Russie utilisera ce windfall pétrolier (mars-septembre 2026) pour reconstituer ses réserves en devises et relancer une offensive en Ukraine avant l’hiver, profitant de la distraction occidentale et du ralentissement des livraisons d’armes à Kiev, elles-mêmes ralenties par la saturation des commandes liées au conflit iranien. Deux guerres. Un gagnant.

Qui bénéficie le plus de cette guerre ? Moscou. Qui obtient l’assouplissement des sanctions sur son pétrole ? Moscou. Qui voit ses exportations exploser vers l’Inde et la Chine ? Moscou encore. La légende d’une influence russe sur Trump n’a jamais semblé aussi bien nourrie par les faits.

Le Pakistan : maître d’un nouvel « OTAN sunnite » ?

Islamabad pourrait rejoindre les BRICS

Depuis plusieurs années, mais son entrée restait jusqu’ici bloquée par l’Inde. Dans le monde d’après, rien n’est plus aussi certain. Soutenu par Pékin via le Corridor économique Chine-Pakistan (CPEC), utile à Riyad et Ankara (l’accord signé), capable de parler à Téhéran depuis vingt ans, partenaire sécuritaire historique des États-Unis et seule puissance nucléaire musulmane, le Pakistan est devenu trop central pour être ignoré.

Il est aujourd’hui le seul acteur capable de tenir simultanément ces quatre fils. À plus long terme, Islamabad pourrait étendre son rôle de garant sécuritaire auprès des autres États du Golfe.

À la fois relais du “Sud global” et voix musulmane majeure (deuxième population musulmane au monde avec 240 millions de fidèles), le Pakistan est passé de quasi-failli en 2023 (44 milliards de dollars de dette au FMI) à négociateur d’un cessez-le-feu encore attendu Iran-États-Unis. Il pourrait obtenir d’ici 2027–2028 un statut renforcé de partenaire stratégique ; première étape vers une adhésion pleine si le rapport de force avec l’Inde se détend ou si la Chine impose.

Une fragilité économique qui renforce sa valeur diplomatique

D’ici fin 2027, Islamabad pourrait obtenir un second allègement de dette auprès du FMI et un accès préférentiel au marché américain pour ses exportations textiles et agricoles. Mais cette trajectoire ne doit pas masquer une réalité plus dure. Avec une dette dépassant 70 % du PIB[15], sa neutralité est dictée par la contrainte. Paradoxalement, c’est cette fragilité qui renforce sa valeur diplomatique (un Pakistan trop puissant ne serait plus accepté par tous comme intermédiaire).

La Chine fournit désormais 82 % des importations d’armement pakistanais (contre 50 % dix ans plus tôt)[16], avec une efficacité éprouvée contre l’Inde lors de l’opération Sindoor en mai 2025.  Le Pakistan ne sera plus seulement client mais co-développeur et exportateur d’armement pour le monde islamique – une position déjà illustrée par le contrat de 4,6 milliards de dollars signé entre la Chine et l’Azerbaïdjan pour des chasseurs[17]. Une orientation que la Turquie convoite mais que la convergence pakistano-chinoise est en train de lui disputer.

Le Conseil de Coopération des Etats du Golfe cesse d’être le centre du monde

Le 29 avril 2026, les Émirats arabes unis annonce leur retrait de l’OPEP, effectif le 1er mai, alors que les exportateurs du Golfe ne peuvent plus acheminer un seul baril via Ormuz[18]. Et pour cause : Abou Dhabi, troisième producteur du cartel, avait investi 150 milliards de dollars pour porter sa capacité à 4,85 millions de barils/jour, mais restait contraint par le quota OPEP+ de 3,4 millions, laissant 30 % de sa capacité inutilisée pendant que l’Irak et la Russie trichaient impunément sur leurs propres plafonds[19]. Ce départ enclenchera une phase de délitement progressif du cartel, affaiblissant sa capacité à contrôler les marchés et ouvrant la voie à une concurrence accrue entre producteurs. Avec le retrait des EAU, c’est 15 % de perdu. Des chutes de prix brutales sont à prévoir. L’OPEP redeviendra un forum politique plus qu’un cartel efficace.

Sur le papier, Abou Dhabi dit vouloir produire à plein régime et vendre sans contrainte. Au-delà du coût inédit des attaques iraniennes, les Émirats n’ont surtout aucune intention de rester dans un cartel où Téhéran siège encore comme membre. Les EAU entendent désormais acheminer davantage de pétrole directement vers Israël, devenu leur allié stratégique numéro un. In fine, ce retrait de l’OPEP est la preuve la plus directe du choix irréversible des

Émirats : Israël plutôt que l’Arabie saoudite[20].

Pour comprendre ce moment de bascule, il faut remonter le fil d’une fracture ancienne. Riyad a progressivement vu son voisin soutenir, par procuration, des acteurs dont les objectifs entraient en collision directe avec ses priorités. Libye, Soudan, Corne de l’Afrique… mais c’est le Yémen qui a fait déborder le vase. Le soutien émirati aux forces séparatistes du Sud a compromis l’objectif de Riyad de restaurer un État yéménite unifié sous son égide[21]. Mohamned Bin Salmane (MBS), qui voyait autrefois en Mohamed bin Zayed Al Nahyan (MBZ) un mentor, le regarde désormais comme un rival. Les deux hommes sont idéologiquement et géopolitiquement trop différents. Cela devait éclater un jour ou l’autre. La guerre en Iran n’en sera que le détonateur. À l’avenir, les EAU et l’Arabie chercheront chacun à agréger autour d’eux leurs propres sphères d’influence dans le monde arabe. Le CCG ne sera plus jamais le même bloc.

La guerre ne détruit pas seulement des bases et des vies. Elle détruit un récit. Les Émirats se sont tués à vendre pendant 30 ans l’idée inverse du Moyen-Orient : sécurité, modernité et abondance. Il a suffi de quelques semaines pour que cette parenthèse dorée vole en éclat. L’indice de Dubaï a perdu 20 % depuis le 28 février[22]. Goldman Sachs voit les transactions immobilières chuter de 37 % sur un an et de 49 % sur un mois, avec des décotes de 15 % sur certains biens de Palm Jumeirah[23],[24]. Cette crise de confiance sera plus longue à surmonter que les dégâts physiques eux-mêmes, et que les capitaux et talents partis depuis février ne reviendront pas avant qu’une génération entière ait oublié mars 2026. Après la reprise des frappes iraniennes du 4 mai[25], n’excluons pas qu’Abou Dhabi franchisse le cap d’une riposte directe symbolique contre Téhéran, au risque d’aggraver l’hémorragie qu’elle cherche à contenir.

L’audace iranienne relègue les Etats-Unis dans le Golfe

Pour la première fois, l’Iran a attaqué les six membres du CCG conjointement, punissant d’un message clair : tout pays ayant hébergé un commandement américain est une cible légitime[26]. Les pays du Golfe en veulent simultanément à l’Iran qui les a frappés et aux États-Unis, dont la présence était censée être une garantie. C’est dans ce contexte qu’il faut lire la question des mille milliards que MBS avait promis sous grande pompe à la Maison Blanche[27]. Ces méga-promesses seront au mieux, divisées par deux et conditionnées, au pire purement annulées. MBS dispose d’un levier : l’argent. Riyad a d’ailleurs déjà envoyé un signal en signant un accord de défense mutuelle avec le Pakistan en septembre 2025[28]. La relation saoudo-américaine risque d’entrer dans une phase transactionnelle d’une dureté inédite.

L’Arabie saoudite en 1ère ligne pour reconstruire, pourrait rejoindre les BRICS

Riyad ne normalisera pas avec Israël, du moins pas tant que Netanyahu restera aux commandes et qu’aucune concession visible n’aura été consentie sur Gaza. La guerre rappelle à MBS que la normalisation est une garantie imparfaite et une vulnérabilité certaine. Riyad cherchera plutôt à redevenir le centre politique du monde arabe en finançant la reconstruction de Gaza, alors que ni l’Iran affaibli ni le Qatar sous pression ne seront en mesure d’être les premiers donateurs. Si l’Arabie laisse la Turquie capturer ce récit, Ankara raflera la centralité arabe que Riyad revendique depuis des décennies. Gaza devient le seul terrain où MBS peut racheter une légitimité panarabe. Et pour ancrer cette position, l’Arabie ressortira un projet vieux de quarante ans – son pipeline Est-Ouest de 1 200 km vers la mer Rouge pour contourner Ormuz[29]. Un pipeline que Saddam Hussein avait jadis contraint Riyad à fermer en 1990[30]. L’histoire, parfois, offre des secondes chances.

Nous anticipons que l’Arabie formalisera son adhésion aux BRICS d’ici 2028. Invitée depuis 2023, ayant annulé au dernier moment en 2025, Riyad a maintenu une posture d’attente[31]. L’entrée du plus grand producteur pétrolier mondial vers le club des non-alignés du XXIe siècle, entraînant probablement Bahreïn et le Qatar dans son sillage, constituera l’acte fondateur d’un ordre véritablement multipolaire. Riyad ne choisira pas Pékin contre Washington. Elle choisira de ne plus jamais dépendre d’un seul protecteur. Ni noir ni blanc. Gris.

Bahreïn et le Koweït tout en prudence

Ils ont encaissé une violence proportionnellement encore plus brutale que leurs voisins[32]. Bahreïn pourrait se retirer des Accords d’Abraham – trop dépendant de Riyad, trop exposé à l’Iran, trop fragile intérieurement pour assumer seul un coût symbolique que son parrain saoudien n’a pas encore accepté de payer. L’hypothèse la plus crédible n’est pas une sortie spectaculaire mais un retrait discret, orchestré pour recentrer ce qui reste du CCG sans les Émirats. Le Koweït, lui, renforcera sa posture prudente et non alignée.

Le Qatar : retour en grâce auprès de l’Arabie Saoudite

Il y a quelque chose d’ironiquement logique dans cette reconfiguration du Golfe. Le Qatar, que Riyad avait tenté d’isoler totalement pendant trois ans et demi entre 2017 et 2021[33], se retrouve aujourd’hui en position de partenaire nécessaire. Ras Laffan, plus grande plateforme gazière mondiale, a subi des dommages estimés à 5 ans de réparations et une perte de 17 % de sa capacité d’exportation de GNL[34]. Doha a besoin de corridors terrestres saoudiens pour contourner Ormuz et avoir accès à la mer Rouge. Riyad a besoin de la légitimité diplomatique qatarie auprès de Téhéran et des Frères musulmans régionaux. Une forme de rapprochement forcé s’opérera entre les deux pays, moins par conviction que par nécessité mutuelle. C’est un mariage de raison entre deux anciens ennemis que la guerre va rendre inévitable.

Mascate va consolider sa position de « Genève du Moyen-Orient » pour les dix prochaines années

Oman : le grand oublié et le grand gagnant du CGC. Le sultanat, le moins touché malgré ses ports abritant des installations américaines, doit d’être épargné à une neutralité construite sur 40 ans de cohérence diplomatique. Oman a des atouts : accès maritime en dehors d’Ormuz via Sohar et Salalah et une crédibilité auprès de l’Iran comme des Occidentaux[35]. , courtisée par Washington, Pékin et Téhéran. Oman va monétiser sa géographie comme jamais auparavant. Avec Islamabad, Mascate sera l’un des deux pôles de médiation incontournables du monde arabe. Le CCG tel qu’on l’a connu appartient au passé. Un nouveau Golfe émergera, plus divisé, plus méfiant, et paradoxalement plus ouvert à des alignements extérieurs multiples. Ce qui vient après n’a pas encore de nom. Mais cela commence maintenant.

En quittant le Golfe, les routes se redirigent vers l’Afrique

Quelques semaines suffisent pour que les cartes maritimes changent de sens.

Depuis que les Houthis ont fermé Bab el-Mandeb l’année dernière, Cape Town et Durban ont vu leurs trafics de transit et leurs recettes portuaires augmenter. Le Cap de Bonne Espérance, route de secours depuis l’ouverture du canal de Suez en 1869[36], retrouve un rôle qu’il n’avait plus depuis cent cinquante ans. Ce détour rallonge les trajets de 10-15 jours et augmente les coûts de transport de 30 à 50 %[37], mais il offre une chose que le Golfe ne garantit plus : la sécurité. Jusqu’à 15 % des flux Asie-Europe pourrait passer durablement par le Cap, contre moins de 5 % avant 2023. Pretoria négocierait alors avec la Chine, l’Inde et l’UE des accords de modernisation portuaires massifs pour capter cette nouvelle rente maritime, et élever le prix de passage.

Mohammed VI, visionnaire sur Tanger Med

Il y a vingt ans, Mohammed VI, roi du Maroc, lançait Tanger Med[38]. Le projet paraissait surdimensionné pour un pays de 37 millions d’habitants sans tradition maritime. Aujourd’hui, Tanger Med est connecté à 180 ports dans 70 pays et traite des volumes comparables aux grands hubs européens[39].  Et la guerre en Iran vient de valider cette vision. Le Maroc contrôle le flanc sud du détroit de Gibraltar, seul passage maritime entre la Méditerranée et l’Atlantique resté totalement ouvert depuis la crise d’Ormuz[40]. Rabat a déjà pensé à la suite : Nador West Med ouvrira fin 2026 avec une capacité de 5 millions de TEUs (équivalent 20 pieds) et le premier terminal GNL marocain ; et Dakhla Atlantique, suivra pour une ouverture prévue en 2028-2029 avec une capacité de 35 millions de tonnes annuelles[41]. CMA CGM a déjà signé une convention garantissant 3 millions de conteneurs par an à Nador[42]. Enfin, le pipeline Nigeria-Maroc de 5 800 km (plus long gazoduc offshore du monde, s’il est finalisé) pourrait acheminer une partie du gaz d’Afrique subsaharienne vers l’Europe via le royaume, contournant entièrement le Golfe. Le Maroc a le potentiel pour s’imposer comme le principal hub énergétique et de transit pour les échanges Europe-Afrique-Amériques – rôle que Dubaï occupait pour le Moyen-Orient.

L’Algérie est formellement identifiée par le FMI comme l’un des « gagnants » du conflit iranien

Ses exportations gazières vers l’Europe ont augmenté de 22 % en janvier 2026[43]. L’Italie et l’Espagne ont atterri à Alger dans les 24 heures l’une de l’autre en mars, pour sécuriser du gaz via les gazoducs Transmed (vers l’Italie) et Medgaz (vers l’Espagne)[44].  L’Algérie livrait déjà 39-40 milliards de mètres cubes de gaz à l’UE en 2025, soit 1/6 des importations totales[45] et dispose d’une fenêtre de 18 à 24 mois pour imposer des termes favorables avant que les renouvelables européens ne réduisent la demande.

La Libye, longtemps marginalisée, revient dans le jeu en attribuant ses blocs pétroliers et gaziers à des majors étrangers (Eni, Chevron, QatarEnergy), une première en vingt ans. Lorsque nécessité fait loi, les Européens savent oublier. Le pipeline du champ Farigh vers la Méditerranée était en phase de test début mars. Ce pipeline sera bientôt en service commercial, faisant de la Libye le troisième fournisseur gazier de l’Europe. Encore une fois, la guerre en Iran sera le déclencheur d’une intégration énergétique euro-africaine que vingt ans de politique de voisinage européenne n’avaient pas réussi à produire.

Les angles morts de cette multipolarisation du monde, quelles perspectives d’évolution ?

Fidèles à notre approche, regardons là où personne ne regarde.

Accélération du nucléaire civil au Japon et en Corée du Sud

Le Qatar produit 35 % de l’hélium mondial[46], ressource invisible mais critique pour la fabrication de semi-conducteurs : il refroidit les tranches de silicium pendant la production, empêche les réactions chimiques parasites, et est utilisé dans les IRM et la recherche aérospatiale. La frappe sur Ras Laffan a immédiatement fait exploser les prix, passant de 300 dollars à 600 voire 900 dollars pour mille pieds cubes.

La Corée du Sud, plus grand fabricant mondial de semi-conducteurs avec Taïwan, importait 65 % de son hélium du Qatar en 2024[47], tandis que ses approvisionnements énergétiques reposent sur les mêmes routes désormais sous tension. Le Japon, lui, a dû libérer 80 millions de barils de ses réserves le 16 mars, soit 15 jours de consommation nationale[48]. Même problème dit réponse identique. Ces deux pays vont converger vers un retour accéléré au nucléaire civil. Le Japon a redémarré 12 réacteurs depuis 2022[49] ; 8 supplémentaires pourraient l’être d’ici 2028, marquant un tournant post-Fukushima. Séoul, déjà constructeur de 4 réacteurs aux Émirats[50], va capitaliser sur la panique énergétique du Golfe pour s’imposer comme le vendeur mondial de réacteurs.

Quelles sont les alternatives ?

Tanzanie et Pologne, avec des gisements d’hélium non exploités[51], attireront des investissements massifs d’ici 2027, pendant que les géants technologiques Samsung, TSMC et ASML vont accélérer leurs programmes de réduction de la consommation d’hélium dans les processus de fabrication, en anticipant que la dépendance à une source unique est un risque stratégique. Cette guerre va indirectement forcer une innovation contrainte.

Les prix alimentaires mondiaux, déjà en tension, vont monter d’ici la récolte d’automne 2027

Le choc probablement le plus dangereux, aussi parce qu’il est différé. Le Golfe représente 30 % des exportations mondiales d’urée, 20 à 30 % de l’ammoniac et 50 % des flux de soufre[52] ; tous des intrants nécessaires aux engrais. Depuis le début du conflit, les prix des engrais ont déjà augmenté de 40 %, avec des projections de doublement pour l’azote[53]. L’impact réel sur le choc des engrais se matérialisera probablement l’année prochaine, lors des semis printemps.

Le Programme alimentaire mondial de l’ONU a déjà averti d’un scénario similaire à la crise alimentaire de 2022. Alors ce choc frappera en priorité les zones les plus exposées aux importations. Mali, Niger, et Burkina faso, mais aussi plusieurs économies d’Asie (Bangladesh, Pakistan, Indonésie ou Sri Lanka) déjà fragilisés par des émeutes liées aux prix (2022) connaîtront de nouvelles vagues de troubles d’ici 2028. Dans ces pays, où l’alimentation représente 50% du budget des ménages, une hausse même marginale des prix agit comme déclencheur immédiat.

La guerre en Iran ne renchérit pas seulement le pétrole ; elle renchérit le simple fait de circuler

Les primes d’assurance maritime ont bondi de plus de 1 000 %, passant d’environ 0,25 % à près de 3 % de la valeur des navires[54]. Sur un tanker de 200 à 300 millions de dollars, cela représente jusqu’à 7,5 millions pour un seul trajet. Près de 25 milliards de dollars de cargaisons restent exposés dans la zone. L’Iran transforme sa vulnérabilité en taxe sur le commerce mondial. Pour les plus audacieux, l’Iran propose un péage de 2 millions d’euros pour tout bateau qui voudrait passer par Hormuz… sauf s’il appartient à un oligarque Russe, ami de Poutine[55]. Le marché global de l’assurance, les sociétés de sécurité maritime et les cabinets de conseil en risque connaîtront tous une croissance, porté par la multiplication des zones grises.

L’Europe, différentes guerres, mêmes erreurs, et maintenant ?

Troisième crise énergétique en quatre ans, et l’Europe n’a toujours pas appris de ses erreurs.

En 2022, elle dépendait à 40 % du gaz russe et n’avait aucun plan de sortie. En 2026, elle se précipite vers le GNL américain qui représente désormais 64% de ses importations[56]. C’est trop. En mars, la fermeture de Ras Laffan a fait bondir le Titlle Transfer Facility (TTF) au-delà de 60 €/MWh, avec des réserves tombées à 30 %, un plancher en cinq ans[57]. Tout ce que l’Europe a fait, c’est remplacer une dépendance par une autre, sans traiter sa vulnérabilité aux chocs externes. L’Europe n’a pas de plan B pour Ormuz, comme elle n’avait pas de plan B pour le gaz russe en 2022. Le problème n’est plus conjoncturel, il est structurel.

Cette crise révèle aussi une fracture interne, qui dit tout sur ce que l’Europe aurait dû faire

Alors qu’en Espagne, le gaz fixe le prix de l’électricité pendant seulement 15 % des heures en 2026 grâce à la montée fulgurante des renouvelables, en Italie, ce chiffre atteint 90 %[58]. Même choc externe, deux réalités économiques. L’Italie et l’Allemagne, dont les industriels de l’acier et de la chimie ont imposé des surcharges de 30 % à leurs clients, sont au bord de la récession technique.

En 2022, la guerre en Ukraine avait déclenché une vague d’investissements sans précédent dans les renouvelables européens. Les pays qui franchissent 50 % de renouvelables dans leur mix énergétique seront immunisés contre le prochain choc Ormuz. Actuellement, seules quelques économies sont sur cette trajectoire positive : Espagne, Danemark, Portugal, Suède, et Écosse.

Pour un terminal GNL Atlantique

Maintenant, un peu d’idées ! Le Portugal dispose de la plus longue façade atlantique de l’Europe continentale, tandis que l’Espagne possède la plus grande capacité de regazéification du continent avec 34 milliards de mètres cubes par an[59] – mais n’est raccordée à la France que par deux petits gazoducs saturés. C’est le chaînon manquant le plus absurde de la géographie énergétique européenne. Si l’UE finance l’interconnexion ibérique d’ici 2028, elle crée de facto un terminal GNL atlantique commun capable d’alimenter l’Allemagne et l’Italie sans passer par les routes de l’Est ni dépendre du Golfe. Nous anticipons que d’ici 2030, le corridor Ibérique, Lisbonne-Madrid-Bilbao, deviendra la principale porte d’entrée énergétique de l’Europe depuis l’Atlantique. La guerre en Iran aura coûté des centaines de milliards à l’Europe. L’interconnexion ibérique n’en coûterait probablement que cinq.

Ce que cette guerre nous dit de la prochaine

L’histoire des guerres est aussi l’histoire de ce qu’elles révèlent.

Cinquante-cinq kilomètres de détroit ont suffi à faire vaciller la machine économique mondiale. Un pays exsangue a tenu en otage la première puissance militaire de la planète. Ce qui est certain, c’est que l’erreur de calcul initiale, l’idée que décapiter un régime suffit à le faire tomber, va hanter Washington et Tel-Aviv de longues années. Pendant ce temps, la Russie attendait que les prix montent. La Chine laissait les dépendances parler pour elle. Sun Tzu écrivait déjà que « la suprême habileté consiste à vaincre sans combattre ».

Une redistribution des rôles et de la puissance

Grâce à cette guerre, un pays qui était en faillite en 2023 sera en 2028 l’un des acteurs diplomatiques les plus sollicités du monde, en vue de créer un NATO-sunnite. Un sultanat que personne ne regardait devient la Genève du Moyen-Orient. Un royaume du Maghreb réalise le pari de sa vie. Un pays enclavé d’Afrique de l’Est voit soudain ses gisements d’hélium devenir une matière première stratégique pour les semi-conducteurs mondiaux. Un cartel pétrolier vieux de soixante ans commence à mourir. Une nation qui construisait des réacteurs nucléaires pour les autres commence à en commander pour elle-même. Et quelque part, une puissance qui n’a tiré aucun missile encaisse neuf milliards de dollars par mois. Des « petits » acteurs deviendront « grands » et des alliances se formeront dans l’ombre de dépendances nouvelles.

Ce sont ces angles silencieux et structurels là, qui dessinent le monde d’après


[1]    Source : Amin Maalouf, les Desorientes, 2012

[2]    Source : Wikipedia, 04/05/2026

[3]    Source : Anadolu Agency, 10/03/2026

[4]    Source : Logistics Middle East, 13/04/2026

[5]     Source : Le grand continent, 02/01/2025

[6]     Source : Foreign Policy, 16/03/2026

[7]     Source : Les Echos, 13/04/2026

[8]     Source : EIA, 17/12/2025

[9]     Source : Auto infos, 13/04/2026

[10]    Source : Le Point, 19/02/2026

[11]    Source : Reuters, 27/04/2026

[12]    Source : BFM TV, 27/04/2026

[13]    Source : BFM TV 02/03/2026

[14]     Source : Euronews, 13/03/2026

[15]     Source : DG du Tresor, 2026

[16]     Source : Observatoire des armements, 08/03/2026

[17]     Source : Avianews, 09/06/2025

[18]    Source : Al Jazeera, 29/04/2026

[19]    Source : TV5 Monde, 29/04/2026

[20]    Source : L’Orient-Le-Jour, 30/12/2025

[21]   Source : RFI, 27/12/2025

[22]    Source : Agefi, 16/03/2026

[23]    Source : Reuters, 03/03/2026

[24]    Source : Goldman Sachs, 23/03/206

[25]    Source : Les Echos, 5/05/2026

[26]    Source : France Info, 10/03/2026

[27]    Source : France24, 18/11/2025

[28]     Source : Le Monde, 18/09/2025

[29]     Source : Arab News, 01/04/2026 

[30]     Source : L’Opinion, 16/03/2026

[31]     Source : Geoconfluences, 04/12/2025

[32]     Source : Courrier International, 01/03/2026

[33]     Source : Le Monde, 05/01/2021

[34]     Source : Les Echos, 19/03/2026

[35]    Source : Le temps, 03/05/2026

[36]    Source : National Geographic, 19/09/2025 

[37]    Source : Van report, 09/01/2025

[38]    Source : Hespress, 09/06/2025

[39]    Source : North Africa post, 13/03/2026

[40]    Source : Atalayar, 02/04/2026

[41]    Source : Reuters, 08/12/2025

[42]    Source : Medias 24, 11/11/2025

[43]    Source : AGBI, 22/04/2026

[44]    Source : La Croix, 02/04/2026 

 

[46]     Source : Usine Nouvelle, 07/04/2026

[47]     Source : Le Monde, 12/03/2026

[48]     Source : Foreign Policy, 09/04/2026

[49]     Source : Nippon, 20/08/2022

[50]     Source : RFI, 27/12/2009

[51]     Source : BBC, 28/06/2016

[52]     Source : Agence Ecofin, 18/03/2026

[53]     Source : DG Tresor, 13/03/2026

[54]     Source : Reuters, 28/04/2026

[55]     Source : Ouest France, 24/03/2026

[56]     Source : National Interest, 07/04/2026

[57]    Source : Wikipedia, 28/04/2026

[58]    Source : PV Magazine, 18/03/2026

[59]    Source : Revue Conflits, 22/04/2026

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