Trump à Pekin: Taiwan l’île sacrifiée ?

Pour la première fois depuis neuf ans, un président américain foule le sol chinois. Entre deals commerciaux et flatteries mutuelles, Donald Trump a ouvert un débat inédit sur les ventes d'armes à Taïwan, une rupture diplomatique qui inquiète toute l'Asie.

par Ghizlaine Badri
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Le Grand Hall du Peuple rayonnait de dorures ce jeudi matin lorsque Donald Trump, accueilli en grande pompe, a serré la main de Xi Jinping devant les caméras du monde entier. « Les relations entre la Chine et les États-Unis vont être meilleures que jamais », a proclamé le président américain, saluant en son hôte « un dirigeant d’une extraordinaire distinction ». Derrière le protocole et les formules convenues se jouait pourtant l’une des rencontres diplomatiques les plus lourdes de conséquences depuis des décennies.

La visite marque le retour d’un président américain sur le sol chinois pour la première fois depuis 2017. Déjà sous Trump, déjà dans cette atmosphère de banquets fastueux et de sourires de façade. Elle s’inscrit dans un contexte tendu : une guerre commerciale en demi-trêve, un conflit au Moyen-Orient en arrière-plan persistant, et surtout un dossier dont l’ombre plane sur chaque poignée de main. Celui de Taïwan.

Le deal du siècle, version Trump

Il faut d’abord comprendre comment Trump conçoit ce voyage. Ses accompagnateurs ne sont pas des diplomates chevronnés mais des capitaines d’industrie. Il s’agit, en effet, des patrons de Tesla, d’Apple, de Nvidia, de Boeing. Le signal est sans ambiguïté : ce sommet est autant une négociation commerciale qu’une rencontre d’État. Trump l’a dit lui-même avant de décoller : il veut convaincre Xi d’ouvrir la Chine pour que ces « personnes brillantes puissent opérer leur magie ».

Au cœur des tractations, les droits de douane. Les deux pays observent depuis l’automne dernier une trêve tarifaire, conclue lors d’un précédent sommet en Corée du Sud. L’objectif à Pékin est de consolider cette accalmie fragile, d’arracher des promesses d’achats américains et peut-être de débloquer l’accès aux terres rares chinoises, carte maîtresse que Pékin joue avec une patience calculée. La Chine possède la majorité des réserves mondiales de ces minéraux indispensables à l’industrie américaine. Leur éventuel blocage mettrait en difficulté une grande partie de l’appareil industriel de Washington.

L’impensable : Trump consulte Pékin sur Taïwan

Mais c’est un autre sujet qui a fait tressaillir les chancelleries du monde entier. Avant même son départ de Washington, Donald Trump a déclaré qu’il aborderait avec Xi Jinping les ventes d’armes américaines à Taïwan. Une phrase anodine en apparence. Une rupture majeure en réalité.

Depuis des décennies, la position américaine repose sur un équilibre subtil patiemment construit : soutien militaire à l’île, sans reconnaissance diplomatique formelle, mais refus catégorique de consulter Pékin sur ce soutien. Cette ligne rouge tacite fondait la crédibilité de l’engagement américain. En annonçant publiquement qu’il en parlerait à Xi « Il voudrait qu’on ne le fasse pas », a-t-il ajouté avec un sourire déconcertant,Trump a brisé cette doctrine silencieuse qui tenait depuis cinquante ans. La question de Taïwan est la plus importante dans les relations sino-américaines. Si elle est mal traitée, les deux pays se heurteront, voire entreront en conflit. Xi Jinping, de son côté, a choisi ses mots avec le soin d’un stratège. Invoquant Thucydide et le piège que représente la rivalité entre puissances, il a averti que Taïwan demeurerait « le sujet le plus important » entre les deux pays. Sa mise en garde n’était pas voilée : si le dossier est mal géré, il peut conduire à un affrontement ouvert. Le terme chinois employé ne désigne pas nécessairement un conflit militaire, mais l’ambiguïté était vraisemblablement délibérée.

Une relation personnelle comme garantie de sécurité ?

Face à ces signaux d’alarme, la réponse de Trump a été pour le moins déconcertante. Interrogé sur le risque d’une invasion chinoise de l’île, il a balayé la question : « Je pense que tout ira bien. J’entretiens de très bonnes relations avec le président Xi. Il sait que je ne souhaite pas que cela se produise. » Autrement dit, la garantie de sécurité de Taïwan reposerait désormais, selon le président américain, sur la qualité d’une relation personnelle entre deux hommes forts.

Cette logique transactionnelle appliquée aux alliances de sécurité est précisément ce qui alarme les partenaires américains en Asie. La diplomatie taïwanaise a réagi avec une sobriété teintée de fébrilité, réaffirmant sa volonté de renforcer la coopération avec Washington et de développer des capacités de dissuasion efficaces. Traduction diplomatique d’une angoisse très concrète : que se passe-t-il si la relation personnelle se refroidit ? Que se passe-t-il si Trump obtient ce qu’il veut sur le commerce et n’a plus besoin de Taïwan comme levier ?

Pékin gagne en confiance, Taipei en inquiétude

Pour la Chine, le seul fait que Trump vienne à Pékin et non l’inverse, constitue déjà une victoire symbolique de premier ordre. Pékin a soigneusement orchestré l’accueil, déroulant le tapis rouge là où Trump est le plus sensible : le faste, le prestige, la pompe impériale. Xi a bien compris que flatter cet interlocuteur particulier est le chemin le plus court vers des concessions stratégiques.

Pékin tire par ailleurs les leçons du conflit russo-ukrainien avec une attention soutenue. L’objectif immédiat n’est pas une invasion frontale de Taïwan, jugée trop coûteuse et trop risquée. La stratégie est plus subtile : affaiblir le moral des Taïwanais, isoler l’île diplomatiquement, et obtenir des concessions américaines sur les livraisons d’armes. Si Trump acceptait de réduire, même symboliquement, son soutien militaire à Taipei, Pékin aurait remporté une victoire stratégique décisive sans tirer un seul coup de feu.

Les alliés en état d’alerte

Le voyage de Trump est suivi avec une attention nerveuse par Tokyo, Séoul, Canberra et Manille, tous liés à Washington par des traités de défense. Tous exposés à une éventuelle montée des tensions dans le détroit. Car une fragilisation du soutien américain à Taïwan ne produirait pas seulement une crise taïwanaise. Elle ébranlerait l’ensemble de l’architecture de sécurité de l’Indo-Pacifique, risquant de déclencher une course aux armements régionale et de pousser certains alliés à reconsidérer leur propre stratégie de défense.

Le secrétaire au Trésor a tenté d’apaiser les inquiétudes, déclarant que Trump s’exprimerait davantage sur Taïwan dans les prochains jours. La Maison Blanche a qualifié la rencontre de « bonne ». Des formules vagues qui ne rassurent guère les chancelleries asiatiques, habituées à décrypter chaque mot présidentiel pour y lire l’avenir de leur propre sécurité.

Un sommet entre deal-maker et stratège

Au fond, le fossé entre les deux hommes à Pékin est aussi un fossé entre deux visions du monde et du temps. Xi Jinping joue une partie d’échecs à cinquante coups, armé de la patience d’un régime qui n’a pas à rendre de comptes à des électeurs et qui mesure son horizon en décennies. Trump, lui, cherche l’accord visible, l’annonce retentissante, la photo triomphale à brandir au retour.

Cette asymétrie profite structurellement à Pékin. Tant que Trump aura besoin de rentrer à Washington avec une victoire tangible, accord commercial, promesse d’investissements, photos chaleureuses avec Xi, la Chine disposera d’un levier puissant pour obtenir des concessions sur des dossiers dont elle joue le temps long. Taïwan est le plus sensible d’entre eux.

La question reste donc entière : Trump est-il prêt à sacrifier Taïwan ? Pas frontalement, pas officiellement, sans doute pas consciemment. Mais en traitant la sécurité de l’île comme une variable dans une négociation commerciale, en brisant la règle non écrite qui excluait Pékin des discussions sur l’armement taïwanais, il a ouvert une brèche. Et Pékin, avec la patience qui le caractérise, saura l’élargir.

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