Le Rapport Alloncle : une bombe politique au cœur de la souveraineté médiatique française

Anatomie d'une commission d'enquête qui rate l'essentiel au moment précis où les enjeux géopolitiques de l'audiovisuel public n'ont jamais été aussi décisifs.

par Ghizlaine Badri
8 minutes lire

En six mois de travaux, 264 heures d’auditions, 551 pages de rapport et 69 recommandations, la commission d’enquête parlementaire sur l’audiovisuel public a produit un document. Il fait beaucoup de bruit pour des raisons qui n’ont presque rien à voir avec les défis réels auxquels est confrontée la France dans la bataille mondiale de l’information.

Une commission née d’une polémique mineure, pour des enjeux majeurs

Le 5 mai 2026, l’Assemblée nationale publiait le rapport de la commission d’enquête sur « la neutralité, le fonctionnement et le financement de l’audiovisuel public ». Son rapporteur, Charles Alloncle, député UDR (parti d’Éric Ciotti, allié au Rassemblement national), présentait ce document comme une tentative de « sauver l’audiovisuel public ». Ses adversaires y lisaient une feuille de route pour le démanteler.

Le Premier ministre Sébastien Lecornu parlait d’une « occasion manquée ». La présidente de France Télévisions, Delphine Ernotte Cunci, dénonçait « le plus grand plan social de l’histoire culturelle française ». Le président de la commission lui-même, Jérémie Patrier-Leitus (Horizons), prenait ses distances dans un avant-propos virulent.

C’est une vidéo publiée par le site d’extrême droite « L’Incorrect », montrant des journalistes Thomas Legrand et Patrick Cohen dans une conversation informelle avec des responsables socialistes, qui a fourni le prétexte. Éric Ciotti a immédiatement exercé son droit de tirage parlementaire pour déclencher une commission d’enquête sur la « neutralité » de l’audiovisuel public. 

Le dispositif est emblématique d’une époque : une controverse de quelques heures sur les réseaux sociaux devient le fondement institutionnel d’une commission de six mois. Le rapport a été adopté dans des conditions rocambolesques : 12 voix pour et 10 contre, au terme de quatre heures de réunion électrique à huis clos, après des semaines de tensions autour de son contenu et de sa méthode. 

Ce que le rapport dit réellement : un service public rétréci

Loin de la caricature qui en a parfois été faite, le rapport Alloncle n’est pas un texte de privatisation directe. Il ne propose ni la suppression du service public, ni la privatisation des sociétés nationales, ni leur regroupement en une holding unique. Il dessine cependant, avec une cohérence interne certaine, un service public réduit dans ses missions, rétréci dans ses formats, et reconduit sous tutelle politique directe. 

Les restructurations proposées sont radicales. Le rapport préconise la fusion de France 2 et France 5, celle de Franceinfo et France 24, celle de France 3 et ICI, et la suppression pure et simple de France 4, de France TV Slash et de la station Mouv’. Sur le plan budgétaire, le rapport vise plus d’un milliard d’euros d’économies annuelles sur les quatre milliards que représente le financement public du secteur. Cela représente une réduction d’un tiers du budget sportif et une baisse de 75 % du budget des jeux télévisés. 

La gouvernance est le point le plus lourd de conséquences. Le rapport préconise la nomination des dirigeants de l’audiovisuel public directement par le président de la République, après avis des commissions des affaires culturelles et de l’ARCOM. Une proposition qui, selon ses opposants, fleure bon le retour à l’ORTF. Par ailleurs, France Télévisions et Radio France ne seraient plus rattachées au ministère de la Culture, mais placées sous la tutelle d’un secrétariat général à l’audiovisuel public directement rattaché à Matignon.

Les réponses du rapport présentent une cohérence interne, mais semblent dessiner un service public rétréci, assez « rétro », moins attractif pour le public et plus que jamais soupçonné d’être sous la coupe du pouvoir politique.

Ce que le rapport ne dit pas : l’angle mort géopolitique

C’est ici que l’analyse s’impose dans toute sa nécessité. Car l’audiovisuel public français n’est pas seulement une question de politique intérieure ou d’équilibre budgétaire. Il est un instrument central de la puissance douce française dans le monde.

La bataille mondiale de l’information

La Russie, la Chine, la Turquie et le Qatar ont pour point commun d’utiliser les médias, l’audiovisuel et les réseaux sociaux pour influencer les opinions publiques mondiales. C’est par la fiction télévisuelle que la Turquie a accru de manière exponentielle son influence dans les pays arabes à partir du milieu des années 2000. Dans le domaine audiovisuel, l’opérateur audiovisuel chinois Startimes s’est imposé comme le leader de la télévision numérique en Afrique subsaharienne, avec 13 millions d’abonnés dans plus de 30 pays. 

France Médias Monde, arme stratégique en péril

A la suite d’un reportage sur les exactions de la milice Wagner, la diffusion de RFI en FM et la distribution de France 24 ont été suspendues au Mali. Ces tensions géopolitiques récentes sont venues souligner l’importance de l’audiovisuel extérieur français. Ces expulsions présentées par les juntes comme une question de souveraineté, étaient en réalité la preuve que RFI et France 24 dérangeaient les nouveaux maîtres sahéliens et leurs parrains moscovites.

La fusion Franceinfo / France 24 : une recommandation géopolitiquement irresponsable

Ces deux entités ont des missions radicalement différentes. France 24 diffuse en quatre langues et représente une offre alternative aux grands médias d’information anglo-saxons, proposant une vision originale de l’actualité internationale, fondée sur des valeurs démocratiques. Les fusionner au nom d’économies budgétaires reviendrait à sacrifier l’expertise internationale de France 24 sur l’autel de la rationalisation comptable. Et ainsi offrir un avantage stratégique immédiat à la Russie et à la Chine dans les zones où leur influence progresse. 

Le défi de l’IA générative, totalement ignoré

En 2026, plus de 80 % des moins de 25 ans utilisent l’IA générative comme première source d’information. L’initiative de Grokipedia lancée par Elon Musk vise à « intoxiquer » progressivement les bases de données des grands modèles de langage. Au risque, par exemple, de voir ces outils expliquer un jour à leurs utilisateurs que c’est l’Ukraine qui a attaqué la Russie en 2022. Les archives numériques de l’INA, les productions de France Télévisions et de RFI constituent une ressource stratégique irremplaçable pour alimenter des modèles d’IA fondés sur une information vérifiée. Le rapport n’aborde pas ce sujet.

Le président de la commission, Jérémie Patrier-Leitus, a accusé Charles Alloncle de vouloir « préparer les esprits » à une privatisation de France Télévisions et Radio France, souhaitée par ses alliés du Rassemblement national. 

le programme politique du RN et de ses alliés en matière d’audiovisuel public ?

Le rapport ne vise pas à faire consensus, mais plutôt à esquisser ce que pourrait être le programme politique du RN et de ses alliés en matière d’audiovisuel public. Les méthodes dénoncées, mise en cause de la neutralité des médias publics, suggestion de les placer sous contrôle politique direct sont précisément celles qu’ont utilisées Viktor Orbán en Hongrie ou le gouvernement PiS en Pologne pour affaiblir leurs médias indépendants. La vigilance comparative s’impose. 

Le président de la commission a lui-même regretté des « insinuations », des « calomnies » et des « accusations mensongères », estimant que le rapport risquait de « fragiliser encore davantage nos institutions démocratiques et la confiance des Français ». 

Les vrais enjeux que la commission n’a pas traités

Qu’auraient dû aborder 264 heures d’auditions ? La liste est longue, et son absence est instructive.

La bataille de l’influence en Afrique francophone

Alors que la France recule politiquement et militairement au Sahel, son audiovisuel extérieur reste l’un de ses derniers atouts d’influence réels. Une commission sérieuse aurait dû formuler une stratégie de reconquête de l’audience africaine par un journalisme de proximité et une production locale renforcée.

La souveraineté numérique

La bataille du soft power par des pure players français et européens est pour l’instant perdue, avec en particulier l’échec de Salto et la marginalisation de Dailymotion. Les acteurs audiovisuels publics comme Arte et France Médias Monde restent une partie essentielle de la solution dans cette bataille mondiale. 

Le financement pérenne

La suppression de la redevance audiovisuelle en 2022, remplacée par une fraction de TVA, a fragilisé l’indépendance du secteur. Un vrai rapport de réforme aurait dû proposer un mécanisme de financement pluriannuel garantissant l’autonomie éditoriale sur le modèle des pays nordiques.

L’exception culturelle à l’ère du streaming

Les quotas de diffusion, la chronologie des médias, le soutien au CNC sont menacés par l’évolution des usages numériques. Les tensions entre l’ouverture universaliste de la culture française et les exigences de souveraineté culturelle, comment préserver l’indépendance des expressions culturelles à l’ère des plateformes numériques globalisées ? Constituent le vrai défi stratégique. 

Un rapport passéiste

Le rapport Alloncle sera peut-être la dernière bataille du XXe siècle dans le débat sur l’audiovisuel public français. L’intelligence artificielle redéfinit la production et la consommation de l’information, la guerre informationnelle est devenue une composante permanente de la compétition géopolitique, la souveraineté culturelle est un enjeu central de la politique européenne. Au même moment, la France choisit de consacrer six mois de travail parlementaire à une querelle politique sur la neutralité supposée d’animateurs de radio.

Le président de la commission a lui-même appelé à réfléchir sur la place de l’audiovisuel public face aux plateformes mondiales, à la désinformation et à la concentration des médias. Il a estimé que « c’est à partir de ces réponses que doivent être posées les questions de format, de moyens, d’organisation ». Cette méthode, le fond avant les structures est exactement l’inverse de ce qu’a produit la commission Alloncle. 

L’audiovisuel public est un bien commun, un instrument de souveraineté et un pilier de la démocratie. Il mérite mieux qu’un rapport partisan né d’une polémique de réseaux sociaux. Il mérite une vision stratégique à la hauteur des enjeux du XXIe siècle.

Vous aimerez aussi

Voulez-vous vraiment déverrouiller cet article ?
Restant à déverrouiller : 0
Êtes-vous sûr de vouloir annuler l'abonnement ?