Emmanuel Macron à Alexandrie et Nairobi : les dessous d’une reconquête africaine sous haute tension

Francophonie, corridors maritimes, patronat, sécurité et rivalité avec Pékin : derrière la tournée africaine du président français se joue une tentative de redéfinition de l’influence française sur un continent en pleine bascule géopolitique.

par Noël N'DONG
4 minutes lire

Officiellement, il s’agit d’une tournée diplomatique tournée vers « le partenariat renouvelé » avec l’Afrique. Mais, plusieurs diplomates africains parlent d’une opération de repositionnement stratégique menée dans l’urgence.

Entre Alexandrie, Nairobi et Addis-Abeba, le déplacement d’Emmanuel Macron ressemble moins à une simple tournée africaine qu’à une séquence de reconquête méthodique après plusieurs années de recul français sur le continent.

Et dans les couloirs diplomatiques européens, beaucoup y voient un aveu implicite : Paris sait qu’il a perdu une partie de son influence historique.

Alexandrie : la francophonie comme outil de retour

Le choix d’Alexandrie pour ouvrir cette tournée n’a rien d’anodin. Aux côtés de son homologue Abdel Fattah al-Sissi, Emmanuel Macron inaugure le nouveau campus de l’Université Senghor, présenté par l’Élysée comme un « campus moderne projeté vers l’Afrique ».

Mais derrière l’image culturelle, plusieurs sources diplomatiques y voient une tentative plus large : réactiver les leviers d’influence français hors du traditionnel pré carré francophone.

« La France essaie de reconstruire des points d’ancrage intellectuels et économiques là où elle perd du terrain politique », résume discrètement un diplomate .

Car le paradoxe saute aux yeux : quelques heures avant de participer à un sommet baptisé en anglais –Africa Forward – Emmanuel Macron célèbre à Alexandrie la francophonie comme outil stratégique.

Le Kenya, nouvelle pièce maîtresse de Paris

Le véritable cœur politique de la tournée se trouve cependant à Nairobi. Pour la première fois depuis son arrivée au pouvoir en 2017, Emmanuel Macron organise un sommet Afrique-France avec des chefs d’État africains… dans un pays anglophone.

Le message est clair : sortir du tête-à-tête historique avec l’Afrique francophone. Et surtout contourner les fractures ouvertes au Sahel.

Depuis les ruptures avec le Mali, le Burkina Faso et le Niger, Paris cherche de nouveaux partenaires régionaux capables d’incarner une relation moins marquée par l’héritage colonial. Dans cette nouvelle architecture, le président kényan, devient central.

Pourquoi William Ruto intéresse autant Paris

En coulisses, plusieurs conseillers français décrivent le président kényan comme « un partenaire compatible avec la nouvelle doctrine française ». Comprendre :

  • libéral économiquement
  • proche des milieux financiers internationaux
  • influent dans les discussions sur la réforme du système financier mondial
  • interlocuteur crédible sur les questions sécuritaires régionales

Le Kenya accueille désormais environ 140 entreprises françaises, contre une trentaine seulement il y a quinze ans. « Nairobi est devenue une plateforme diplomatique et économique incontournable », observe un analyste.

Africa Forward : le grand retour du business français

Derrière les discours politiques, l’objectif principal du sommet apparaît clairement : réinstaller les entreprises françaises au cœur du jeu africain. La délégation patronale annoncée donne le ton :

  • Rodolphe Saadé ; Patron du groupe CMA-CGM, l’un des leaders mondiaux de la logistique.
  • Patrick Pouyanné. Directeur général de Total
  • Sébastien Bazin ; PDG d’AccordHotels
  • Antoine Bernard de Saint-Affrique ; Directeur général de Danone

Selon plusieurs sources, Paris veut répondre à une inquiétude croissante : le recul économique français face à la Chine, à la Turquie, aux Émirats arabes unis et même à certains groupes indiens.

« La France ne peut plus vivre sur ses réseaux historiques. Elle doit redevenir compétitive », admet un haut responsable européen sous-anonymat.

Ormuz, mer Rouge : la sécurisation des routes commerciales en toile de fond

Un autre sujet occupe discrètement les discussions : la crise des corridors maritimes. Avec les tensions autour du détroit d’Ormuz et les perturbations en mer Rouge, Paris pousse désormais l’idée d’une « coalition maritime » neutre. Emmanuel

Macron espère convaincre plusieurs partenaires africains et moyen-orientaux de soutenir cette initiative. Car derrière les discours sécuritaires, l’enjeu est colossal : protéger les routes énergétiques et commerciales reliant l’Europe à l’Afrique et à l’Asie.

« Les ports africains deviennent stratégiques dans la nouvelle géopolitique mondiale », glisse un expert maritime.

Addis-Abeba : retour au siège du pouvoir africain

Dernière étape de la tournée : Addis-Abeba. Et là encore, le symbole est puissant. Emmanuel Macron doit rencontrer le président de la Commission de l’Union africaine ainsi que Antonio Guterres. Objectif officiel : soutenir les efforts africains de paix et de sécurité.

Mais plusieurs observateurs y voient surtout une tentative française de réinvestir les enceintes multilatérales africaines, au moment où d’autres puissances gagnent du terrain.

La Chine, l’ombre permanente du voyage

Dans tous les dossiers abordés – infrastructures, énergie, numérique, dette, sécurité – un acteur revient systématiquement dans les conversations privées : la Chine. Car les chiffres inquiètent Paris :

  • les échanges Chine-Afrique dépassent désormais largement ceux de la France
  • Pékin contrôle une part majeure des infrastructures africaines stratégiques
  • plusieurs capitales africaines considèrent désormais la Chine comme un partenaire prioritaire

« Le vrai sujet du sommet, c’est la compétition mondiale pour l’Afrique », reconnaît un diplomate européen.

Une tournée sous pression

À l’Élysée, on présente cette séquence comme une preuve d’ouverture vers « une Afrique aux mille langues ». Mais derrière cette formule, une réalité plus brutale s’impose : la France cherche désormais sa nouvelle place sur un continent qui ne veut plus dépendre d’un seul partenaire. Et dans cette recomposition accélérée, Paris tente d’éviter un déclassement géopolitique durable.

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