A l’heure du ‘Consensus de Wall-Street’ : pour une coordination des Institutions Financières Européennes vers la Zone Franc
Par-delà le programme d’investissement « Global Gateway » ou l’initiative de coopération volontariste « Team Europe », l’Union Européenne reste marquée par un paradoxe central : malgré la puissance de sa finance publique, elle peine à l’articuler stratégiquement à l’extérieur de ses frontières, en l’incorporant comme outil de sa politique de développement. Cette rigidité d’action lui impute un retard significatif face à ses compétiteurs stratégiques, à l’heure où les politiques de développement basculent de l’aide concessionnelle à l’investissement dit « mixte », entremêlant finance publique et privée.
La Zone Franc, qui regroupe deux unions monétaires – l’UEMOA et la CEMAC – constitue un espace monétaire caractérisé par son arrimage monétaire à l’Euro. Si ce cadre monétaire favorise l’investissement européen au service du développement, ces derniers restent très limités. De plus, lorsqu’ils se concrétisent, ils sont susceptibles d’engendrer de nombreuses externalités négatives contre-intuitives, nuisant au développement régional. Ainsi, la relation particulière de la Zone Franc à la finance européenne cristallise un double paradoxe : elle constitue simultanément un « réceptacle » privilégié mais sous-utilisé de l’investissement européen, tout en exposant ces économies à des effets pervers susceptibles de compromettre les bénéfices des investissements pour le développement.
Pour trouver une issue mutuellement bénéfique, plusieurs pistes émergent : repenser le fonctionnement institutionnel européen, réorienter les priorités de sa politique de développement, mais aussi dépasser – sans nier leur importance – les lectures critiques dominantes centrées sur l’héritage colonial, qui limitent l’avancée constructive d’une coopération transrégionale.
L’enjeu est de taille : permettre à l’Europe d’adapter son appareil financier à un système international où la compétition règne en maître, tout en livrant des résultats concrets et durables pour inverser le « sous-développement » des pays de la Zone Franc, dont l’exploitation coloniale Européenne est largement responsable. L’approche adoptée dans cet article considère ainsi la politique de développement non seulement comme un outil pour stimuler le développement, mais également comme un instrument de-facto stratégique au service des intérêts de son pourvoyeur.
Le retard européen
Suivant la crise financière de 2008, une transformation sous-jacente a bouleversé la pratique du développement international. Le paradigme du Consensus de Washington, dominant depuis 1945 et centré sur la libéralisation économique, la financiarisation, et le retrait de l’État, a laissé place à une nouvelle configuration. Dans celle-ci, les États redeviennent acteurs centraux du capitalisme global, sans pour autant marquer le retour du dirigisme canonique. Daniela Gabor (2021) désigne ce nouveau paradigme “Consensus de Wall-Street”, où les États sont mobilisés pour orienter et canaliser l’investissement privé à leurs fins stratégiques.
Au cœur de cette mutation : les Institutions Financières Publiques (IFP), regroupant entre-autres banques de développement, fonds souverains, ou banques publiques d’investissement, qui combinent logique de marché et objectifs politiques. Elles fournissent un capital patient, orientent les investissements et structurent les marchés (Macfarlane et Mazzucato, 2018). Les IFP incarnent donc le bras armé des États replacés dans l’arène économique, sous forme d’un « capitalisme d’État » renouvelé (Alami et Dixon, 2024).
L’Europe dispose d’un écosystème exceptionnel d’institutions financières publiques
Avec la Banque Européenne d’Investissement (BEI) et plus de vingt IFP nationales (AFD, KfW, CDP, etc.), elle constitue l’un des pôles de la finance publique mondiale. Sa constellation d’IFP est par-dessus tout mise au service de la relance économique intérieure. Notamment, depuis 2014, le Plan Juncker permet la coopération de la BEI et des IFP des états membres pour l’achat de tranches de dette des PME européennes (Mertens et Thiemann, 2018). En découle un « État investisseur européen sous-jacent », qui marque l’articulation concrète du capitalisme d’État au sein de l’Union. Pourtant, cette puissance reste largement sous-exploitée à l’international.
Pour cause : la structure fragmentée de la Politique Extérieure Commune et une faible intégration des IFP dans l’arsenal financier public de l’Union.
La politique de développement européenne fonctionne encore selon une logique “27+1”, où États membres et institutions européennes agissent en parallèle, souvent sans coordination réelle (Keukeleire et Delreux, 2014).
Les initiatives récentes comme Team Europe ou le Global Gateway témoignent d’une volonté d’intégration, mais restent largement déclaratives et volontaristes. Le Global Gateway, bien que représentant 150 milliards d’euros pour l’investissement extérieur, s’opère de manière dispersée entre les IFP européennes et la BEI, marquant le manque de coopération institutionalisée, au-delà des directives de la Commission. Dans le même temps, 80% des opérations de la BEI ont lieu en Europe, n’ayant acquis un mandant extérieur qu’en 2022 (Spielberger et Mugnai, 2022).
Ainsi, l’Europe pense en termes de stratégie, mais agit en ordre dispersé et peine à adapter son appareil institutionnel aux évolutions du développement international.
Delputte et Orbie (2024) l’articulent de la manière suivante : bien que les pratiques de coordination soient le « Saint-Graal » de la politique de développement de l’Union, son manque de vision distincte quant aux manières de pratiquer le développement l’empêchent d’y aboutir. La rigidité institutionnelle de Bruxelles, centrée sur l’aide au développement concessionnelle, en vient à « distraire » les décisionnaires européens des avancées conceptuelles et pratiques en matière de développement (ibid). Par exemple, l’IFP multilatérale Asian Infrastructure Investment Bank reflète son adaptabilité aux réalités du Consensus de Wall-Street, appelant à la création de « nouvelles catégories de produits financiers » permettant ainsi un investissement multilatéral financiarisé.
Rectifier le tir : la Zone Franc comme partenaire privilégié.
La Zone Franc est aujourd’hui majoritairement analysée sous l’angle postcolonial, étant un héritage direct de l’époque coloniale. Cette approche est fondée, nécessaire, et juste, au vu des efforts d’identification des vecteurs de sous-développement, ainsi que des efforts de réconciliation vers la coopération, notamment face aux récents détournements de la France et de l’Occident en Afrique de l’Ouest. L’architecture de la Zone Franc est principalement critiquée pour les contraintes qu’elle impose, tel que la perte d’autonomie monétaire, l’étouffement fiscal, ou l’impossibilité de dévaluer la monnaie à des fins compétitives (Pigeaud et Sylla, 2021).
Cependant, de telles approches masquent un autre aspect, rarement exploré : les opportunités structurelles qu’offre ce système. Dans un contexte où l’Afrique subsaharienne fait face à un déficit annuel de financement du développement estimé à près de 200 milliards de dollars (OCDE, 2023), ces caractéristiques du système de la Zone Franc pourraient être mobilisé afin d’attirer l’investissement.
Trois caractéristiques méritent d’être soulignées, suivant une approche nuancée et critique :
D’abord, la stabilité monétaire.
L’ancrage à l’euro réduit drastiquement le risque de change, un facteur clé pour les investisseurs internationaux (Frankel et Rose, 2002). Cette stabilité monétaire peut favoriser des investissements d’ancrage portés par les IFP européennes, susceptibles de catalyser des flux de capitaux privés. Par exemple, dans certaines chaînes de valeur agricoles, notamment au Burkina Faso, des investissements d’ancrage d’IFP diverses ont permis d’amorcer un afflux de capitaux privés significatif (Kragelund, 2011). De plus, des travaux récents montrent que ce type de configuration monétaire facilite l’intégration progressive dans les marchés financiers internationaux (Koddenbrock et al., 2022 ; Cassano et al., 2013). Par exemple, l’émission d’obligations de développement social en euros par le Bénin illustre un tournant, incitant à l’intégration financière tout maintenant un coût stable de remboursement de la dette (FMI, 2025). Bien que le risque souverain demeure un facteur central dans l’investissement européen, cette caractéristique détient un fort potentiel pour l’investissement européen dans la dette des pays de la Zone Franc sur le long terme.
Ensuite, l’ancrage monétaire
Il contribue à stabiliser le commerce interrégional et les flux de capitaux euro-africains. En réduisant les coûts liés à la couverture contre le risque de change, il facilite les échanges entre les deux régions (Frankel et Rose, 2002). Cette fonction est explicitement reconnue dans l’Accord de Samoa, qui place le commerce au cœur des stratégies de développement. Les Accords de Partenariat Économique (APE), notamment ratifiés par la Côte d’Ivoire et le Cameroun, offrent un accès préférentiel au marché européen, consolidant cette stabilité commerciale. Dès lors, un socle commun existe pour articuler plus efficacement commerce et investissement européen en Zone Franc, en particulier dans des secteurs stratégiques tels que les infrastructures ou les énergies renouvelables. Cependant, cet « atout » transrégional ne peut s’articuler sans un renforcement des régulations financières. En effet, Pigeaud et Sylla (2021) soulignent que cette stabilité monétaire constitue aussi une « licence pour piller », puisqu’elle diminue également les barrières aux fuites de capitaux. Entre 1970 et 2004, 95% du PIB de la zone UEMOA s’évapora en fuites de capitaux, représentant la somme obscène de 59.7 milliards de dollars (BCEAO, 2016). Un renforcement en matière de coopération pour la régulation – comme Bruxelles sait si bien faire – est donc au cœur d’une issue effective d’un hypothétique dispositif de coopération transrégional.
Enfin, la Zone Franc constitue un espace d’alignement des politiques économiques, facilitant une coopération à long terme.
L’arrimage à l’euro impose une discipline macroéconomique commune, notamment en matière d’inflation et de gestion budgétaire, créant un « tandem » euro-africain (Aglietta et al., 2016). Cette convergence peut renforcer la crédibilité des politiques économiques et offrir un cadre propice à des investissements de long terme, en réduisant l’incertitude institutionnelle (North et Weingast, 1989). Les dispositifs institutionnels récents, tels que les sommets parlementaires euro-africains prévus dans le cadre de l’Accord de Samoa, ouvrent des espaces de coordination politique encore sous-exploités en matière de financement du développement. Ils pourraient, à terme, faciliter la mise en place d’accords d’investissement coordonnés entre IFP européennes et institutions de la Zone Franc. Parallèlement, le système du franc CFA a contribué à la formation d’une communauté épistémique transrégionale, reliant décideurs économiques africains et européens (Borell et al., 2021 ; Haas, 1992). Le retrait de la Banque de France de certaines instances décisionnelles de l’UEMOA et CEMAC en 2019, souligne l’actualité de cette dynamique soixante ans après les indépendances. Selon la théorie « polyheuristique » (Redd et Mintz, 2013), ce type de convergence cognitive facilite la coordination des politiques publiques à l’échelle internationale, un terreau fertile sur lequel peuvent s’appuyer de futures initiatives d’IFP européennes coordonnées. Il s’agit donc, sur ce point, de battre le fer tant qu’il est chaud.
Vers un « État investisseur européen » extérieur ?
L’Europe et la Zone Franc disposent ainsi d’une opportunité de sceller une coopération financière mutuellement bénéfique, dont les fondements sont déjà présents dans la structure existante. D’un côté, cette coopération pourrait stimuler le développement économique régional. De l’autre, elle contribuerait au maintien du statut de puissance économique mondiale de l’Europe, et somme toute de la survie de son modèle alors qu’il se trouve attaqué aussi bien sur son flanc Est que sur la scène économique internationale. Cela suppose évidemment un effort titanesque, qui commence du côté européen.
L’Union se doit d’imaginer un nouvel outil institutionnel de coordination pour ses Institutions Financières Publiques
Infusé de la réalité du Consensus de Wall-Street, et à jour face aux évolutions dans la pratique du développement. Bien que plus facile à dire qu’à faire, et demeurant largement opaque, l’avenir de cette évolution doit se fonder sur certains points primordiaux.
En effet, coordonner les IFP européennes suppose de surpasser les logiques nationales, de redéfinir les rapports entre États membres et institutions européennes, et d’assumer une stratégie commune d’investissement. Cela implique aussi d’unifier un agenda extérieur déjà fragile intérieurement car limité par de saillantes crises budgétaires, de se confronter à un passé colonial encore vif, et de mener à bien une opération de diplomatie économique particulièrement délicate dans le contexte post-opération Barkhane et Task Force Takuba. Plus d’une décennie après le lancement du chantier herculéen de l’Union des Marchés des Capitaux, ce nouveau chantier pour la finance publique européenne n’est pas moins important, et certainement pas moins complexe. Pour surpasser le modèle volontariste et fragmenté actuel, l’audace des décisionnaires et la rigueur des universitaires devront donc se conjuguer afin de livrer une telle entreprise.
Mal calibré, excessivement centré sur des retours sur l’investissement rapides et sans accompagnement régulatif, un tel dispositif pourrait raviver les relations asymétriques héritées du colonialisme. Il ne s’agit pas ici de faire de la Zone Franc un terrain d’expérimentation, mais plutôt d’en faire le premier partenaire d’une fusion qui n’a que trop tardé entre les outils de la finance publique européenne, sa politique de développement, et l’architecture monétaire de la Zone Franc qui requiert un afflux croissant de capitaux pour atteindre ses objectifs de développement. Certes, la coopération pour le développement n’est jamais neutre, mais ici les intérêts respectifs – si correctement pourvus – s’harmonisent en un résultat réellement mutuellement bénéfique.
L’Union Européenne se trouve aujourd’hui à un carrefour quant à sa position comme acteur économique mondial.
Soit elle continue à fonctionner selon un modèle fragmenté et comparativement peu effectif, soit elle opte pour une transformation profonde, construisant une politique de développement capable de mobiliser pleinement son potentiel et de rivaliser avec ses compétiteurs qui eux, ont déjà saisi les enjeux de l’adaptation aux exigences du Consensus de Wall-Street.
L’avenir est prometteur : dans une lettre conjointe adressée à la Commission en 2015, plusieurs IFP européennes et la BEI se sont déclarés « prêts à étendre nos activités avec le soutien des garanties de risque du Groupe BIE [pour le] financement de projets, de partenariats public-privé, pour les infrastructures et pour la participation à la titrisation » (Mertens et Thiemann, 2019:16).
Bibliographie :
Alami, I. and Dixon, A. (2024). The Spectre of State Capitalism. Oxford University Press.
Aglietta, M. et al. (2016). La monnaie entre dettes et souveraineté. Odile Jacob.
BCEAO (2016): “REVUE ECONOMIQUE ET MONETAIRE N° 20 – DECEMBRE 2016”. – Banque Central de Etats d’Afrique de l’Ouest.
Borell, T. et al. (2021). L’Empire qui ne veut pas mourir. Une histoire de la Françafrique. Le Seuil.
Cassano, F. et al. (2013). Cash flow vs. collateral-based credit. Economics of Transition, 21(2).
Delputte, S. & Orbie, J. (2021). EU development cooperation with Africa: The holy grail of coordination. Routledge.
FMI (2025): Benin: An African Pioneer. International Monetary Fund.
Frankel, J. et Rose, A. (2002). An Estimate of the Effect of Common Currencies on Trade and Income. Quarterly Journal of Economics
Gabor, D. (2021). The Wall Street Consensus. Development and Change, 52(3).
Haas, P.M. (1992). Introduction: Epistemic Communities and International Policy Coordination. International Organization.
Keukeleire, S. & Delreux, T. (2014). The Foreign Policy of the European Union. Bloomsbury.
Keddenbrock, K. et al. (2022). Beyond financialisation. Cambridge Journal of Economics, 46(4).
Kragelund, P. (2011). Back to BASICs? Development and Change, 42(2).
Macfarlane, L. & Mazzucato, M. (2018). State investment banks and patient finance. University College London.
Mertens, D. & Thiemann, M. (2018). Building a hidden investment state? HAL Open Science.
Mertens, D. & Thiemann, M. (2019). Building a hidden investment state. The European Investment Bank, national development banks and European economic governance. Journal of European public policy.
North, D.C & Weingast, B.R (1989). Constitutions and Commitment: The Evolution of Institutions Governing Public Choice in Seventeenth-Century England. The journal of economic history.
OCDE (2023). Africa’s Development Dynamics 2023. OCDE.
Pigeaud, F. & Sylla, N.S. (2021). Africa’s Last Colonial Currency. Pluto Press.
Redd, S.B. & Mintz, A. (2013). Policy Perspectives on National Security. Policy Studies Journal.
Spielberger, L. & Mugnai, I. (2022). Accountability of Pan-European Public Financial Institutions. Loughborough University.