Le Golfe à l’épreuve de l’Histoire : pouvoir, légitimité et nouveaux équilibres – La crise et l’effacement des anciens équilibres (1/3)

par Azzedine Kaamil Aït-Ameur
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Quand la forme oublie l’esprit

Les civilisations ne meurent pas seulement de leurs défaites. Elles peuvent aussi commencer à décliner lorsqu’elles substituent progressivement leurs institutions à la finalité qui leur avait donné naissance.

Une religion peut survivre à l’esprit qui l’animait. Une idéologie peut conserver ses mots alors que les réalités qu’elle prétendait transformer lui échappent. Une démocratie peut conserver ses élections tout en éloignant progressivement le citoyen de la décision réelle. Une monarchie peut préserver sa dynastie tout en découvrant que les conditions historiques qui fondaient sa légitimité ont changé.

Dans chacun de ces cas, la forme demeure.

Mais l’esprit peut avoir changé.

C’est cette tension entre la forme et l’esprit qui constitue le fil conducteur de cette réflexion.

Car l’Histoire ne fait pas disparaître brutalement les civilisations. Elle les transforme d’abord de l’intérieur. Les institutions continuent de fonctionner, les symboles restent présents, les cérémonies se poursuivent, les discours demeurent. Mais ce qui leur donnait leur justification initiale peut progressivement s’effacer.

Le danger n’est donc pas toujours la disparition de la forme.

Il peut être plus profond : la forme peut survivre à sa propre raison d’être.

Cette question apparaît d’abord dans le domaine religieux.

Toute religion porte en elle une finalité qui la dépasse. Elle ne se réduit ni à l’accumulation de connaissances, ni à la défense d’une institution, ni à l’affirmation d’une identité collective. Elle prétend transformer l’homme dans sa relation à Dieu, aux autres et à lui-même.

Elle devrait donc conduire à l’humilité, à la justice, à la responsabilité, à la maîtrise de soi et à la compassion.

Lorsque la religion devient principalement un ensemble de débats techniques, de querelles doctrinales, de signes extérieurs et d’affirmations identitaires, un paradoxe apparaît : l’homme peut finir par défendre la forme de sa religion avec davantage d’ardeur qu’il ne cherche à vivre ce qu’elle lui demande.

La question de Dieu devient alors une question de doctrine.

La fidélité devient conformité.

La connaissance devient accumulation.

Et la religion risque de devenir une fin alors qu’elle était censée être un chemin.

L’unicité divine et les limites de l’homme

Cette question est particulièrement importante dans l’islam.

L’affirmation du tawhid, l’unicité divine, ne signifie pas seulement que Dieu est un par opposition à plusieurs divinités. Elle affirme une différence radicale entre le Créateur et la création. Dieu ne peut être enfermé dans les catégories humaines, ni réduit aux représentations que l’homme construit de Lui.

Cette distinction devrait imposer une forme d’humilité à toute pensée religieuse.

L’homme peut parler de Dieu, chercher à Le connaître, interpréter les textes et réfléchir à Ses attributs. Mais ses mots, ses concepts et ses institutions restent humains.

Le danger commence lorsque l’homme confond progressivement ce qu’il dit de Dieu avec Dieu Lui-même.

Il peut alors en venir à défendre son interprétation comme si elle était la réalité divine elle-même.

Ce mécanisme est ancien. Il ne concerne pas seulement l’islam, mais l’ensemble des grandes traditions religieuses : ce qui devait conduire vers le sacré peut devenir un système autonome de représentations, de règles, d’autorités et de frontières identitaires.

C’est ainsi qu’une « religion dans la religion » peut apparaître.

Le savoir religieux devient un pouvoir.

L’institution devient un objectif.

L’appartenance devient une preuve de vérité.

Et la défense de la religion peut finir par prendre le pas sur la transformation intérieure qu’elle devait produire.

Le problème n’est évidemment pas l’existence des doctrines, des règles ou des institutions. Une tradition ne peut survivre sans transmission, sans savoir et sans structures.

Le problème apparaît lorsque le moyen oublie qu’il est un moyen.

À partir de cet instant, une inversion s’opère.

Ce qui devait servir l’homme commence à se servir lui-même.

Quand le religieux devient pouvoir

Cette inversion devient particulièrement importante lorsque le religieux rencontre le politique.

Il serait absurde de considérer toute relation entre religion et politique comme une instrumentalisation. Les deux ont toujours entretenu des relations complexes. Mais une frontière essentielle apparaît lorsque le pouvoir politique utilise l’autorité religieuse pour se protéger lui-même.

La religion possède alors une puissance que les autres formes de légitimité ne possèdent pas toujours : elle parle à la conscience.

Si un pouvoir réussit à présenter ses propres intérêts comme indissociables de ceux de la religion, contester le pouvoir peut progressivement être présenté comme une contestation de l’ordre religieux lui-même.

Le mécanisme peut fonctionner dans l’autre sens : une institution religieuse peut également rechercher le pouvoir politique pour préserver son influence.

Dans les deux cas, une confusion apparaît.

La religion ne sert plus seulement à rappeler au gouvernant ses devoirs ; elle peut devenir un instrument permettant au gouvernant de justifier son autorité.

Pourtant, la religion devrait précisément imposer au pouvoir une exigence supérieure : celle de la justice.

Un pouvoir qui se réclame de Dieu ne devrait pas être dispensé de rendre des comptes au nom de Dieu.

Il devrait au contraire être davantage tenu de répondre à ce qu’il prétend incarner.

La question véritable n’est donc pas de savoir si un régime est religieux, séculier, démocratique ou monarchique.

Elle est plus simple et plus difficile :

à quoi sert-il ?

Cette question permet de sortir du seul domaine religieux.

Car le même mécanisme peut apparaître ailleurs.

Une institution créée pour servir une finalité peut progressivement faire de sa propre préservation sa priorité.

Et lorsqu’elle y parvient, la forme demeure, mais l’esprit s’est déplacé.

La même logique dans les idéologies modernes

Les idéologies modernes sont nées, elles aussi, de promesses.

Réduire les inégalités.
Libérer l’homme.
Restaurer la souveraineté.
Créer la prospérité.
Protéger les plus faibles.
Rendre à une nation la maîtrise de son destin.

Mais que se passe-t-il lorsque la promesse devient plus difficile à tenir que le discours qui la porte ?

Une possibilité apparaît : déplacer le terrain du combat.

Lorsque les structures économiques et sociales deviennent difficiles à transformer, les normes, les représentations et les questions sociétales offrent un champ d’action immédiatement visible.

Le phénomène ne se limite pas à un courant politique particulier. En France comme dans une grande partie de l’Europe, les débats sociétaux ont progressivement occupé une place considérable dans la vie politique, alors même que les difficultés économiques, industrielles, sociales et démographiques demeurent.

Aux États-Unis, les années Biden ont été marquées par une forte polarisation autour des questions de genre, de transidentité et de ce qui est communément désigné sous le terme de « wokisme ». Dans le même temps, les difficultés structurelles du pays — inégalités, logement, désindustrialisation, dette — n’avaient évidemment pas disparu.

Puis Trump est revenu avec une promesse différente : réindustrialisation, emplois, souveraineté économique, protection du marché américain, restauration de la puissance nationale.

Mais une question demeure.

Peut-on transformer en quatre ans les structures économiques et sociales d’une puissance continentale ?

C’est ici que le temps historique entre en contradiction avec le temps électoral.

Une transformation profonde exige souvent des décennies.

Une élection exige des résultats avant la prochaine échéance.

Le pouvoir démocratique se trouve ainsi confronté à une contradiction qui n’est pas nécessairement imputable à un parti : l’Histoire travaille lentement, tandis que la politique doit convaincre rapidement.

Dès lors, le pouvoir est tenté de produire ce qui est immédiatement visible.

Une réforme symbolique.

Une bataille culturelle.

Une annonce spectaculaire.

Une confrontation commerciale.

Des droits de douane.

Des menaces.

Et, lorsque le résultat tarde, le rapport de force peut devenir lui-même une démonstration de puissance.
La politique étrangère devient alors parfois le prolongement d’une politique intérieure qui cherche à montrer que le pouvoir agit.

Cela ne signifie évidemment pas qu’une démocratie serait incapable de mener des transformations historiques. Les États-Unis eux-mêmes en ont accompli de considérables.

Mais cela pose une question plus générale :

comment un régime démocratique peut-il conduire une transformation historique lorsque son horizon politique ne dépasse jamais tout à fait la prochaine élection ?

Les démocraties libérales se présentent volontiers comme le fer de lance du progrès et du développement. Cette prétention implique une obligation de résultat.

Si elles sont réellement le modèle du développement, où sont les résultats ?

La Russie de Vladimir Poutine et la Chine de Xi Jinping offrent, à cet égard, un autre exemple de rapport au temps. Leurs régimes sont autoritaires, avec une capacité à inscrire une politique dans la durée. Un État peut donc concevoir son action sur une durée supérieure au calendrier électoral.

Cependant, on oublie assez souvent qu’un régime autoritaire a, lui aussi, un devoir de résultat.

Cela peut sembler aller de soi, mais il est utile de rappeler le caractère commode du régime démocratique, qui permet de rejeter les échecs d’une politique sur le bilan du précédent gouvernement.

Cela nous oblige à regarder autrement le débat entre démocratie et autoritarisme.

Car il existe un paradoxe que nous préférons souvent ne pas voir.

Certains régimes qualifiés de « dictatures » ont, sur plusieurs décennies, construit des infrastructures, développé leur économie, amélioré l’accès au logement, aux études et aux soins, et augmenté l’espérance de vie.

Les démocraties libérales, elles, peuvent conserver leurs institutions tout en connaissant une progression du sans-abrisme, des inégalités, de la précarité ou du sentiment de déclassement.

Le premier des droits de l’homme n’est-il pas aussi celui de vivre dignement : disposer d’un toit, pouvoir travailler, se soigner, éduquer ses enfants et espérer une vie meilleure ?

Dès lors, qu’est-ce qui donne à un régime sa légitimité lorsqu’il n’est plus capable de produire les résultats qu’il promet ?

Et cette question nous conduit directement à la démocratie américaine.

Être candidat à la présidence des États-Unis suppose de disposer de moyens financiers colossaux, de réseaux politiques, de relais médiatiques et d’une organisation nationale considérables.
Le citoyen ordinaire ne dispose évidemment pas de ces ressources.

Les grandes fortunes, les grands réseaux économiques et les organisations disposant de moyens considérables, eux, les possèdent.

Elles ne votent pas à la place des citoyens. Mais elles contribuent puissamment à déterminer quels candidats peuvent atteindre le niveau national, financer une campagne, organiser un réseau et être entendus.

Puis viennent les urnes.
Le vote est parfaitement réel.

Mais l’offre politique elle-même a déjà franchi plusieurs filtres : partisan, financier, médiatique et institutionnel.
Le peuple choisit donc — mais à l’intérieur d’un champ de possibilités qui n’est pas entièrement le sien.

C’est là que se trouve le paradoxe démocratique.

La procédure demeure.

La forme demeure.

Mais qu’en est-il de l’esprit ?

Une démocratie destinée à donner au peuple la maîtrise de son destin peut finir par devenir un mécanisme permettant au peuple de choisir entre des possibilités dont les conditions d’existence ont été largement déterminées en amont.

Le phénomène rappelle étrangement celui que nous avions observé dans le religieux.

Une démocratie destinée à donner le pouvoir au peuple peut finir par défendre avant tout la procédure qui la définit.

La forme continue de fonctionner, mais la finalité peut s’être déplacée.

C’est précisément cette question qui permet maintenant de comprendre les monarchies du Golfe.

Les monarchies du Golfe : la légitimité à l’épreuve du temps

Les monarchies du Golfe sont fondées sur un contrat politique différent.

Elles ne reposent pas sur le suffrage universel, mais sur la tradition dynastique, la stabilité, la sécurité et, pendant des décennies, la prospérité.

Tant que ce contrat fonctionne, la question démocratique peut rester secondaire pour une partie de la population.

La légitimité ne vient alors pas uniquement d’une théorie politique.

Là encore, elle vient des résultats.

Mais tout contrat historique finit par rencontrer le temps.

Le monde qui avait permis aux monarchies du Golfe de construire leur stabilité n’est plus celui d’aujourd’hui.

Le pétrole a créé une richesse immense, mais il a également créé une économie largement dépendante d’un modèle rentier.

La mondialisation a ouvert des possibilités considérables, mais elle a également placé ces États dans un système financier international dont ils ne contrôlent pas toutes les règles.

Leur population est plus jeune, plus éduquée, plus connectée et plus exposée au monde extérieur que les générations précédentes.
Et surtout, une nouvelle génération de dirigeants est arrivée au pouvoir.

Mohammed ben Salmane en Arabie saoudite.

Mohammed ben Zayed aux Émirats arabes unis.

Leur projet est clair : préparer leurs pays à un monde dans lequel le pétrole ne peut plus constituer à lui seul une stratégie historique. Ils ont donc entrepris, à marche forcée, de concrétiser des projets ambitieux :

Diversification économique.

Infrastructures.

Technologies.

Tourisme.

Capitaux étrangers.

Attractivité internationale.

Modernisation sociale.

Ils ne cherchent donc pas à préserver le système ancien.

Ils cherchent à réinventer les conditions de sa survie.

C’est une transformation considérable.

Mais toute transformation de cette ampleur possède un prix.

En changeant l’économie, on change la société.

En changeant la société, on change les attentes.

Et en changeant les attentes, on change nécessairement les fondements de la légitimité.

Le pouvoir doit désormais légitimer son action non seulement par la tradition et la stabilité, mais par sa capacité à conduire ses sociétés vers l’avenir.

Le problème est que, dans cette course vers le nouveau monde, il est possible de perdre quelque chose de l’ancien.

Et c’est ici que la question palestinienne prend toute son importance.

Le bébé palestinien

Dans leur volonté de tourner la page de l’ancien ordre régional, les monarchies du Golfe ont progressivement privilégié leurs intérêts économiques et stratégiques : investissements, normalisation avec Israël dans le cadre des accords d’Abraham, nouvelles alliances et intégration dans l’économie mondiale.

Mais elles ont aussi jeté le bébé palestinien avec l’eau du bain.

Car la Palestine n’a pas disparu avec les nouvelles diplomaties.

La Palestine n’est pas seulement une question diplomatique. Elle est une réalité historique, humaine et mémorielle qui dépasse les appartenances religieuses : elle concerne les Palestiniens musulmans, chrétiens et juifs.

Les dirigeants peuvent modifier leurs priorités.

Les sociétés, elles, ne changent pas toujours au même rythme.

C’est là que la modernisation rencontre sa première contradiction.

On peut changer les alliances plus vite que les mémoires.

Et cette contradiction ne concerne pas uniquement la Palestine.

Elle touche plus largement la manière dont les monarchies du Golfe ont abordé l’ancien ordre régional.

La Syrie : le verrou que l’on ne voyait plus

La Syrie de Bachar al-Assad représentait, pour les nouvelles élites dirigeantes du Golfe, un monde ancien : nationalisme arabe, économie étatisée, proximité avec l’Iran et refus d’une intégration complète dans le nouvel ordre régional.

Car la Syrie n’avait pas, contrairement à l’Égypte ou à la Jordanie, conclu de traité de paix avec Israël. La question du Golan syrien, occupé depuis 1967, demeurait irrésolue. Alors que les monarchies du Golfe accéléraient leur rapprochement avec Israël dans le cadre des accords d’Abraham et cherchaient à tourner la page de l’ancien ordre régional, la Syrie restait confrontée à certaines des questions que ce nouvel ordre entendait précisément dépasser.

Deux temporalités se retrouvaient ainsi face à face.

À des degrés différents selon les États et les périodes, les États du CCG ont donc soutenu les forces qui cherchaient à renverser Assad.

Mais il existait derrière ce calcul politique une réalité plus profonde.

La Syrie n’était pas seulement un régime. Elle était aussi un espace stratégique.

Son alliance avec l’Iran, sa position géographique et surtout son appareil militaire constituaient un élément du système de contraintes qui organisait l’équilibre régional.

En voulant faire disparaître un régime qu’ils considéraient comme un obstacle, les États du CCG ont peut-être sous-estimé le rôle que cet équilibre jouait dans leur propre sécurité.

La chute d’Assad en 2024 a donc produit un bouleversement qui dépassait largement le destin du président syrien.

Une grande partie de l’appareil militaire syrien fut détruite. Les défenses antiaériennes disparurent. Un espace stratégique nouveau apparut.

Et les conséquences de cette disparition ne pouvaient pas être mesurées uniquement à l’aune de la Syrie.

En voulant faire disparaître un ancien ordre, on peut aussi faire disparaître les contraintes qui empêchaient certains acteurs d’aller plus loin.

C’est ici que la vulnérabilité des monarchies du Golfe apparaît sous un jour nouveau.

Doha : la fin des illusions

La frappe israélienne contre Doha, le 9 septembre 2025, fut, à cet égard, un avertissement spectaculaire.

Le régime israélien frappait au cœur d’un État du Golfe qui abritait une importante présence militaire américaine.

La question n’était donc plus seulement de savoir si les monarchies pouvaient acheter suffisamment d’armes.

Elle devenait :

que valent réellement les garanties de sécurité ?

Les États-Unis disposent de bases militaires majeures dans la région.
Mais la capacité de cette présence à les protéger s’en trouva brutalement remise en question.

Les États du CCG réalisèrent qu’ils pouvaient être frappés malgré leurs accords et la présence américaine.

Les États-Unis, informés ou non de cette attaque, étaient discrédités.

Israël, en frappant le Qatar, apparaissait comme un partenaire perfide et déloyal.

Plus révélateur encore, l’attaque donnait raison à ceux qui avaient refusé de croire que la normalisation pouvait garantir leur sécurité. Passée la surprise, une révélation s’imposa : ces bases n’étaient pas là pour protéger les monarchies du Golfe, mais avant tout Israël.
La menace n’était tout simplement pas censée venir de là.

C’est peut-être là qu’elles ont découvert la limite de leur contrat stratégique.

Elles avaient accumulé la richesse.

Elles avaient acheté les équipements militaires les plus modernes.

Elles avaient développé leurs villes à une vitesse spectaculaire.

Mais elles avaient aussi pris part aux conflits qui déchiraient leurs voisins, sans mesurer les conséquences qu’ils pourraient avoir pour leur propre sécurité.
Elles ne s’étaient jamais inquiétées de leur absence de profondeur stratégique.
Et, comble d’insouciance, elles avaient sous-traité l’essentiel de leur sécurité.

Elles étaient devenues riches, modernes, influentes. Mais peuvent-elles le rester sans autonomie ?

Cette question nous ramène à l’Histoire.

Le miroir de Byzance

C’est ici que l’histoire de Byzance devient troublante.

Byzance avait derrière elle un millénaire d’histoire. Elle était riche, cultivée, puissamment organisée et avait développé, au fil des siècles, une diplomatie d’une remarquable sophistication. Elle avait survécu à des crises que beaucoup d’États n’auraient pas traversées.

Et pourtant, elle finit par disparaître.

Si un État doté d’autant d’atouts et de qualités n’a pas échappé à cette loi, que peut-il en être de monarchies dont la puissance repose pour une large part sur une capacité financière exceptionnelle et sur des garanties extérieures ?

Par ailleurs, il faut relativiser cette puissance : leur principal instrument reste le carnet de chèques. Mais cette richesse, largement placée dans les systèmes financiers occidentaux, demeure exposée aux décisions de ceux qui les contrôlent. L’expérience russe a montré qu’une rupture politique majeure pouvait suffire à rendre une partie considérable des avoirs d’un État inaccessible.

Elles peuvent certes acheter des armes, attirer des partenaires, financer des projets et exercer une influence considérable, mais cette influence reste, somme toute, relative.

Acheter de la puissance n’est pas nécessairement posséder les ressorts historiques, militaires et stratégiques qui permettent de la conserver.

C’est peut-être là que le miroir de Byzance devient véritablement inquiétant.

Ce qui s’achète peut disparaître beaucoup plus vite que ce qui s’est construit sur des siècles.

Elles ont parfois considéré certains anciens équilibres comme des obstacles au nouvel ordre qu’elles voulaient construire. Mais certains de ces obstacles étaient peut-être aussi des protections. En les faisant disparaître, elles découvrent aujourd’hui le prix de leur disparition.

Et voici que les événements récents semblent imposer une nouvelle réponse.

Le 7 août 2026, à La Mecque, l’Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan ont signé un accord de défense mutuelle. Une attaque contre l’un des trois doit être considérée comme une attaque contre les trois, même si les modalités concrètes d’une intervention restent à définir.

Ce n’est pas encore une OTAN du Moyen-Orient.

La construction paraît d’ailleurs fragile : ces trois États n’ont ni les mêmes intérêts, ni les mêmes alliances, ni les mêmes rapports avec l’Iran. L’Égypte pourrait également être appelée à les rejoindre.

Il est donc difficile d’y voir déjà une véritable alliance militaire. Mais sa logique est peut-être ailleurs : offrir aux monarchies du Golfe une capacité de protection supplémentaire sans les contraindre à rompre avec leurs alliances existantes.

La Turquie reste membre de l’OTAN. Le Pakistan entretient des relations avec Washington comme avec Pékin et Téhéran. L’Arabie saoudite conserve, elle aussi, ses liens avec les États-Unis. Le nouveau dispositif ne remplace donc pas nécessairement l’ancien : il cherche à réduire la dépendance à son égard.

Mais le symbole demeure considérable : les monarchies et leurs partenaires ne semblent plus vouloir compter uniquement sur une garantie extérieure.

Le « roi américain » est peut-être en train de quitter la région.

Mais cette recherche d’autonomie n’est pas nouvelle dans la région.

Deux États musulmans ont pourtant emprunté des voies radicalement différentes.

L’un a construit sa stabilité autour de la monarchie, de la prospérité et de la protection extérieure ;

l’autre a fait de la souveraineté, de l’indépendance et de la résistance à l’ingérence étrangère les fondements de son projet politique.

Ils se réclament tous deux de l’islam, mais n’en ont manifestement pas tiré la même conception du pouvoir, de la souveraineté et de l’indépendance.

Depuis 1979, l’Iran a fait de cette autonomie une nécessité.

Il a accepté l’isolement.

Il a subi les sanctions.

Il a vécu sous embargo.

Il a été privé d’une grande partie des armements occidentaux.

Il a affronté une guerre de huit années contre l’Irak de Saddam Hussein, alors que Bagdad bénéficiait de soutiens extérieurs considérables.

Et, plutôt que d’abandonner ses ambitions stratégiques, il a transformé ses contraintes en capacités indigènes.

Missiles.

Drones.

Industrie militaire.

Réseaux régionaux.

Autonomie stratégique.

Indéniablement, la République islamique d’Iran a depuis longtemps compris que la puissance ne se décrète pas.

Elle se construit, ou elle se subit.

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