Avril 2025 : la retenue avant la tempête
En avril 2025, Israël avait déjà préparé des plans d’attaque contre les sites nucléaires iraniens. Leur mise en oeuvre nécessitait toutefois un soutien logistique américain. Donald Trump avait alors choisi de retenir ses alliés israéliens et de privilégier l’ouverture de négociations avec Téhéran.
Une enquête du New York Times, menée par plusieurs journalistes spécialisés dans les questions de sécurité, avait alors fait apparaître de profondes divisions au sein de l’administration américaine.
D’un côté, les partisans d’une ligne dure envers l’Iran ; de l’autre, ceux qui défendaient une nouvelle tentative diplomatique. Le compromis finalement trouvé était fragile, mais il conduisait Washington à écarter, dans l’immédiat, une action militaire directe.
Cette décision ne signifiait toutefois pas que les autres options avaient été abandonnées. Après la visite de Benyamin Netanyahou à Washington, Trump avait envoyé le directeur de la CIA, John Ratcliffe, à Jérusalem. Il y avait rencontré le Premier ministre israélien ainsi que David Barnea, alors directeur du Mossad. Le but était d’examiner les différentes options disponibles face à Téhéran. De l’action militaire conventionnelle aux opérations clandestines israéliennes avec un éventuel soutien américain, mais aussi renforcement des sanctions économiques.
À l’époque, un porte-parole du Conseil de sécurité nationale avait résumé la position de l’administration américaine, rappelant que l’Iran ne pourrait en aucun cas obtenir l’arme nucléaire que toutes les options restaient ouvertes et que la possibilité de discussions directes ou indirectes ne serait pas illimitée.
Quelques semaines plus tard, Israël lançait une attaque d’une ampleur inédite au coeur de Téhéran. La guerre dite « des douze jours », en juin 2025, allait notamment entraîner la mort de plusieurs commandants du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) et de scientifiques liés au programme nucléaire iranien.
Avec le recul, la séquence paraît donc assez nette. Une phase de temporisation diplomatique, une coordination discrète des services de renseignement, puis le passage à l’action.
Un scénario qui semble se répéter
Un an plus tard, certains éléments rappellent étrangement cette séquence.
Après la trêve conclue en avril 2026, les combats ont repris au début du mois de juillet. Les discussions sur la réouverture du détroit d’Ormuz et sur l’avenir du programme nucléaire iranien se sont à nouveau enlisées. Début août, Téhéran est même allé jusqu’à démentir être engagé dans des discussions directes avec Washington, alors que les responsables américains affirmaient qu’un accord était proche.
C’est dans ce contexte qu’eut lieu, en juillet, la rencontre entre Roman Gofman,nommé à la tête du Mossad, et John Ratcliffe. Selon Axios, il s’agissait du premier déplacement de Gofman à Washington depuis sa prise de fonctions en juin.
La réunion, à laquelle ont également participé plusieurs hauts responsables de la Maison-Blanche, devait officiellement permettre de coordonner les positions américaine et israélienne avant de nouvelles discussions sur un accord nucléaire.
Le contexte de cette rencontre est toutefois particulièrement important. Ratcliffe figure parmi les responsables américains les plus sceptiques à l’égard du mémorandum d’entente conclu avec l’Iran.
Il craint notamment que Téhéran n’en fasse une lecture différente de celle de Washington, en particulier sur les dispositions concernant le détroit d’Ormuz.
Cette réunion est intervenue peu avant une nouvelle escalade autour du détroit et la reprise des combats à grande échelle. La chronologie rappelle donc celle de 2025. Des négociations bloquées, rencontre discrète entre les responsables des services de renseignement américain et israélien, puis nouvelle montée des tensions.
Il faut, à mon sens, prendre cette rencontre au sérieux à la lumière du précédent de 2025. Les contacts de haut niveau entre les appareils de renseignement américain et israélien ont déjà coïncidé, par le passé, avec des développements sécuritaires majeurs à l’intérieur même de l’Iran.
Une impasse militaire qui pourrait pousser vers le clandestin
Plusieurs développements récents renforcent également l’hypothèse d’un déplacement du conflit vers des formes d’action plus clandestines. L’affrontement militaire direct devient en effet de plus en plus coûteux pour les deux camps. Il ne permet pas de dégager une issue claire.
Sur le front jordanien, une attaque de missiles balistiques iraniens a visé, le 18 juillet 2026, la base aérienne de Muwaffaq Salti, qui accueille des forces américaines. Deux militaires américains y ont été tués. Ce sont désormais seize le nombre de soldats américains morts depuis la reprise des hostilités deux semaines auparavant.
Au Yémen, les Houthis, alliés de Téhéran, ont parallèlement intensifié leurs attaques contre les infrastructures pétrolières saoudiennes d’Aramco. Depuis la fin du mois de juillet, les raffineries de Jizan et le terminal d’exportation de Yanbu ont notamment été visés. Yanbu a pris une importance particulière depuis la fermeture du détroit d’Ormuz, en devenant la principale voie de sortie du pétrole saoudien. Le 9 août, les Houthis ont de nouveau revendiqué une attaque contre le site de Jizan.
Ces actions contre les infrastructures saoudiennes, montrent que Téhéran conserve des capacités de pression en dehors du théâtre iranien. Elles traduisent aussi une forme de rééquilibrage du rapport de force.
Dans le même temps, les États-Unis et Israël se retrouvent face à une difficulté : l’option militaire conventionnelle est coûteuse et ne semble pas, à elle seule, permettre de sortir de l’impasse.
C’est pourquoi Washington et Jérusalem pourraient être tentés de privilégier d’autres instruments : pression politique, renseignement, opérations clandestines et actions ciblées. Dans ce scénario, l’élimination de responsables clés du régime, accompagnée d’une tentative d’exploiter les fragilités internes de l’Iran, pourrait retrouver une place centrale dans la stratégie américaine et israélienne.
Un autre élément paraît particulièrement important et reste relativement absent des analyses centrées sur le seul choix entre guerre et négociation : l’existence présumée d’un « réseau du coup d’État ».
Le Guide de la révolution, assassiné lors de ses derniers discours publics, avait lui-même évoqué l’existence de ce réseau. Celui-ci n’a jamais été formellement découvert ou neutralisé au sein des institutions sensibles iraniennes. S’il existe toujours, sa présence constituerait un facteur supplémentaire de vulnérabilité pour le régime.
Cette hypothèse mérite d’autant plus d’attention que l’Iran s’est déjà montré vulnérable aux opérations d’infiltration, de sabotage et de renseignement. Dans ces conditions, une stratégie reposant sur la pénétration des structures du régime et l’élimination de cibles de premier plan.
Il pourrait apparaître, pour ses adversaires, comme une alternative à une confrontation ouverte.
Une même architecture, un même dénouement possible
Les deux dernières décennies ont montré à quel point la République islamique pouvait être vulnérable dans la guerre du renseignement et dans ce que l’on appelle la « zone grise ». Les campagnes israéliennes de sabotage et d’assassinats menées contre l’Iran en sont l’illustration la plusévidente.
Même dans l’hypothèse où les négociations déboucheraient finalement sur un compromis — permettant notamment à l’Iran de conserver une partie de ses capacités d’enrichissement en échange de concessions économiques — rien ne garantit que cette guerre de l’ombre prendrait fin.
L’une des faiblesses persistantes de Téhéran réside précisément dans l’absence d’une véritable doctrine de dissuasion dans cette zone grise. Le régime a montré qu’il pouvait répondre militairement à certaines attaques. Mais qu’il était moins capable d’empêcher les infiltrations, les sabotages et les opérations ciblées menées à l’intérieur de son propre territoire.
C’est ce qui rend cette forme de confrontation particulièrement attractive pour ses adversaires. Elle permet de maintenir une pression considérable tout en évitant, les coûts politiques et militaires d’une guerre ouverte.
C’est cette architecture qui, à mon avis, est en train de se reconstituer.
Un an après la séquence « retenue diplomatique — coordination CIA-Mossad — frappe contre Téhéran » qui avait précédé la guerre des douze jours, plusieurs des mêmes éléments sont à nouveau présents : blocage des négociations, guerre d’usure par procuration sur les fronts jordanien, saoudien et yéménite, impasse militaire, fragilités internes persistantes et rencontre discrète entre les responsables des services de renseignement américain et israélien.
Si le précédent de 2025 constitue un véritable indicateur, la prochaine phase du conflit pourrait donc ne pas se jouer principalement sur les champs de bataille conventionnels.
Elle pourrait se dérouler dans l’ombre : par le renseignement, les opérations clandestines, le sabotage et, une nouvelle fois, potentiellement, par des frappes visant les plus hauts responsables dela République islamique.