Chronique allégorique d’une Europe en pilotage automatique
Satire d’un pouvoir hors-sol
Tout est sous contrôle.
Du moins, officiellement.
C’est dans cette Europe hors sol que se déroule la petite histoire qui suit.
On dit qu’en chaque homme, il y a un cochon qui sommeille. Certains ont fait carrière.
Voici donc une histoire de fieffés cochons…
Le train avait quitté Kiev dans la nuit.
Il ne s’arrêtait jamais vraiment. Il ralentissait seulement pour laisser monter ou descendre ceux qui avaient été appelés ailleurs.
Dans le wagon central, les cochons occupaient les sièges les plus confortables, renforcés « pour raisons de sécurité et de confort décisionnel ».
Des dossiers s’entassaient devant eux et, sur la table, un objet suspect fut rapidement soustrait au champ d’une caméra.
Des regards porcins s’affolèrent soudain.
Peut-être une truffe.
L’un d’eux grogna doucement en ajustant ses lunettes.
— Accord validé !traduisit immédiatement un assistant.
Personne ne demanda quel accord venait d’être validé.
À travers les vitres défilaient des zones agricoles, résidentielles ou de transit. Tout semblait classé en compartiments avant même d’être observé.
— Les indicateurs de satisfaction sont mauvais, déclara un cochon.
— Nous devrons peut-être envoyer des troupes au sol.
Un silence embarrassé suivit.
— Pas si simple. Les réserves de patriotisme sont actuellement trop faibles.
— Nous avions pourtant prévu que fournir casques et gilets suffirait.
— Et puis les viviers de recrutement ukrainiens ne sont pas encore considérés comme épuisés.
— Et au nom de l’égalité, il reste les femmes.
— Bien ! En attendant, il faut encore accompagner nos opinions publiques.
Les trois cochons n’étaient ni téméraires ni courageux.
Depuis longtemps, ils avaient appris à ne jamais contrarier certains cochons plus gros qu’eux.
Le tonitruant Gros Porc d’Outre-Atlantique.
La malfaisante Phacochère du Proche-Orient.
Leurs seuls noms suffisaient à faire baisser le ton des conversations.
Le silence qui suivit semblait avoir tout dit.
Personne ne mentionna le Sanglier de la Petite Île.
Officiellement, l’affaire était close.
Officieusement, chacun évitait de demander pourquoi tant de Pourceaux influents avaient fréquenté sa bergerie sélecte.
Les dossiers avaient disparu.
Les témoins aussi.
On passa au point suivant de l’ordre du jour.
Le train entra alors dans un tunnel administratif, et pendant quelques minutes tout devint simplement des décisions en cours de traitement.
À Bruxelles, un nouveau sujet mobilisait les principales porcheries du continent.
Malgré les efforts considérables déployés ces dernières années, une fraction du troupeau persistait à manifester des comportements irrationnels.
Les analyses les plus récentes furent jugées préoccupantes.
Une nouvelle campagne sanitaire d’ampleur fut envisagée.
Les experts furent saisis : la Grande Porcherie Sanitaire, l’Observatoire des Comportements Bovins et le Collège des Vérités Certifiées.
Conclusion unanime : déficit de confiance des administrés.
Face aux contestations complotistes de tout poil, de nouveaux organes furent créés pour éclairer les esprits récalcitrants :
— Observatoire des Théories de l’Étable ;
— Institut de Validation du Réel ;
— Autorité de Vigilance Conspirationniste.
Leur mission était simple : distinguer le vrai du faux, le raisonnable de l’irrationnel, et rappeler aux masses ce qui était bon pour elles, conformément aux droits de l’homme et du citoyen.
Un rapport signala une hausse des manifestations.
— Faut-il s’inquiéter ?
— Certainement pas.
— Pourquoi ?
— Les manifestations constituent un indicateur reconnu de liberté d’expression.
— Et les débordements ?
— Ils constituent un indicateur reconnu d’entraînement opérationnel.
Le phénomène fut reclassé dans la catégorie « réussite démocratique ».
La situation politique étant désormais satisfaisante, on passa à la situation économique.
Les cochons examinèrent un rapport déjà lu par tous et compris par personne.
Chômage en hausse.
Coût de la vie en hausse.
Endettement en hausse.
Satisfaction institutionnelle stable.
Un autre dossier fut évoqué.
— Le prix des carburants augmente.
— Faux problème ! répondit le cochon à l’origine de l’idée de prendre moins de douches au début du conflit.
— Pourquoi ?
— Il suffit de ne pas faire le plein. Vous pouvez même payer moins.
On passa au point suivant.
Sur une photographie, un homme était assis à un pupitre, les mains sur le visage.
— Nos services ne l’ont pas encore identifié.
— Des hypothèses ?
— Ministre russe ?
— Non. La photo provient d’une chaîne d’information française pendant un briefing.
— Expertise médiatique : général quatre étoiles en interprétation stratégique.
L’effondrement de l’économie et de l’armée russes demeurait imminent depuis plusieurs années ; la stratégie fut donc reconduite.
Une note complémentaire rappela toutefois qu’une fois l’affaire ukrainienne terminée, la Russie pourrait s’en prendre à l’Europe.
— Mais elle est en train de perdre, objecta quelqu’un.
— Précisément, répondit l’un d’eux.
— Il faut donc nous préparer à ce que la Russie fasse la guerre dès qu’elle aura fini de la perdre.
Le dossier fut classé dans la catégorie « menace à capacité variable ».
On passa ensuite à un sujet plus urgent.
Une demande pressante émanait d’on porc à la longévité peu commune :
— L’ancien fauteuil décisionnel est-il endommagé ?
— Non.
— Alors pourquoi le remplacer ?
— Pour des raisons de continuité républicaine.
Après consultation, le remplacement fut validé au titre de la résilience institutionnelle.
Plus loin, une alerte signalait une hausse des suicides chez les agriculteurs.
Elle fut automatiquement classée dans la rubrique « effets secondaires connus ».
Un pourceau soupira.
— Nous ne pouvons pas gouverner à partir des émotions locales.
La phrase fut enregistrée comme principe de stabilité.
Les documents furent signés sans signature.
Par habitude.
Bruno travaillait au service « Interface citoyenne », une dénomination dont le flou n’avait d’égal que celui de ses compétences.
Il se considérait comme un traducteur.
Son travail consistait à transformer les décisions des cochons en phrases acceptables pour les humains.
Bruno appréciait la précision des formulations. Elles lui donnaient l’impression que le monde devenait enfin correctement lisible.
« Réduction des effectifs et augmentation de la charge de travail » devenait :
— adaptation des ressources humaines aux nouvelles exigences de performance.
« Abandon progressif de certaines zones » devenait :
— stabilisation des déséquilibres territoriaux.
Parfois, il choisissait la version la plus fluide plutôt que la plus exacte.
Il lui arrivait d’atténuer certaines formulations, non par prudence, mais par confort.
Il avait fini par confondre la justesse d’une phrase avec son efficacité.
Avec le temps, Bruno comprit que ces cochons-là n’utilisaient pas leur jargon pour dissimuler la réalité.
Ils ne savaient tout simplement plus communiquer autrement.
La preuve lui apparut un matin, lors d’une réunion consacrée à un dossier particulièrement épais sur la réforme des retraites.
— Les citoyens refusent toujours la mesure.
— Depuis combien de temps ?
— Depuis son annonce.
Il parcourut plusieurs pages avant de conclure qu’aucune catégorie ne permettait d’envisager que les citoyens puissent simplement être en désaccord.
— Nous devons donc poursuivre les efforts de pédagogie.
Certaines décisions continuaient d’exister même lorsqu’on cessait de les lire.
Il nota mentalement qu’il n’y avait plus vraiment de différence entre comprendre une situation et la reformuler correctement.
Le dossier fut classé dans la catégorie « consentement en cours d’acquisition ».
Le problème n’était peut-être pas que les citoyens comprenaient mal les décisions.
Le problème était que les décisions n’habitaient plus le même monde qu’eux.
Bruno avait parfois l’impression que le train allait trop vite pour qu’on puisse encore regarder par les fenêtres. Heureusement, les vacances arrivèrent.
Bruno partit en Corse au volant de sa limousine.
Au détour d’un chemin, un troupeau de moutons bloqua la route. Le berger lui demanda de patienter.
Bruno observa la scène quelques instants, incapable de la faire entrer dans une catégorie familière.
Puis, désireux d’impressionner son interlocuteur, Bruno proposa un pari :
— Si je trouve le nombre exact de vos moutons, j’en emporte un.
Amusé, le berger accepta.
Après plusieurs calculs, estimations et ajustements statistiques, Bruno annonça :
— Deux cent quatre-vingt-seize.
Le berger, stupéfait, confirma.
Bruno descendit aussitôt, saisit une bête et tenta de la mettre dans son coffre.
Le berger, hilare, lui lança :
— Si je devine votre métier, vous me rendez ma bête ?
— Avec plaisir.
— Un de ces conseillers du Président !
Bruno resta figé.
— Comment l’avez-vous deviné ?
Le berger s’esclaffa.
— Ô poveru… Facile ! Vous êtes arrivé pour m’expliquer comment garder mon troupeau… et vous repartez avec le chien !
Note de l’auteurCertains passages ont été reclassés dans la catégorie « faits vérifiés ». La satire contemporaine fait face à une concurrence acharnée.
Quelques jours avant cette publication, les pompiers français — autrefois désignés comme sapeurs-pompiers, soldats du feu dont la devise est « Sauver ou périr » — ont entrepris une grève de plusieurs semaines pour réclamer des moyens et des effectifs.
Le problème n’était pourtant pas né des incendies exceptionnels de cet été : leurs représentants dénoncent une situation qui dure depuis vingt ans.
On peut présumer que, dans le wagon, quelqu’un proposera de classer la demande de moyens supplémentaires dans la catégorie « maîtrise des secours ».
Bientôt sur vos écrans, Jupiter, les yeux dans les yeux :
— Encore cinq ans, monsieur le sapeur, « nous sommes toujours en guerre »