Cette évolution ne peut être dissociée des choix du gouvernement israélien lui-même. La poursuite des opérations militaires à Gaza, la catastrophe humanitaire qui frappe la population palestinienne, l’expansion de la colonisation en Cisjordanie et l’absence de toute perspective politique crédible pour le peuple palestinien ont contribué à dégrader les relations d’Israël avec une partie croissante de la communauté internationale. Les changements politiques chez certains de ses partenaires ne sont pas les seuls à expliquer les difficultés d’Israël. Ils mettent aussi en évidence les conséquences de ses propres choix sur ses relations avec l’étranger.
Il ne s’agit pas de savoir si Israël a perdu ses alliés, mais plutôt s’il peut encore compter sur leur soutien sans réserve et à quelles conditions politiques ils sont prêts à le lui accorder.
Quatre scrutins, quatre logiques nationales
Le fait que ces quatre scrutins aient eu lieu à quelques jours d’intervalle ne signifie pas qu’ils répondent à une même logique. En Serbie, le résultat traduit avant tout un rejet du pouvoir en place et une volonté de changement. Au Brésil, la réélection de Lula confirme une orientation diplomatique déjà favorable à la cause palestinienne.
En Israël, les élections ont laissé planer une incertitude sur la formation du prochain gouvernement. Aux États-Unis, les élections de mi-mandat ont donné davantage de poids aux voix qui contestent la politique de soutien à Israël.
Ces situations sont donc différentes et ne résultent d’aucune coordination. Mais, prises ensemble, elles peuvent avoir des conséquences sur les relations diplomatiques, les coopérations militaires et le soutien politique dont Israël a besoin auprès de ses partenaires.
Serbie : une alternance politique qui pourrait affecter une relation stratégique
La défaite électorale d’Aleksandar Vučić marque un tournant dans la vie politique serbe. La liste soutenue par le mouvement étudiant a obtenu 140 sièges, contre 103 pour celle du pouvoir sortant, selon les résultats définitifs annoncés le 5 novembre. Cette victoire s’explique avant tout par des facteurs internes : le rejet de la corruption, les demandes de transparence et la perte de confiance dans les institutions. Il serait donc excessif d’y voir un vote contre la politique étrangère de Vučić ou contre Israël.
Ce changement politique pourrait toutefois avoir des conséquences sur les relations entre Belgrade et Tel-Aviv. Ces dernières années, les deux pays ont développé une coopération militaire et industrielle importante. Les exportations serbes de munitions vers Israël après octobre 2023, ainsi que les contrats portant sur l’achat d’équipements militaires israéliens, témoignent de l’importance de ce partenariat. L’accord annoncé en 2025, d’une valeur de 1,6 milliard de dollars, concerne notamment des drones, des missiles à longue portée et des systèmes de guerre électronique.
Or, les responsables du mouvement vainqueur ont exprimé des positions plus critiques sur les exportations d’armes vers les zones de conflit et sur la conduite de la guerre à Gaza. Ces positions pourraient conduire à revoir certains aspects de la coopération avec Israël. Mais il faut rester prudent : les déclarations de campagne ne se traduisent pas automatiquement en décisions gouvernementales.
L’enjeu sera donc de savoir si les contrats en cours, les livraisons d’armes et les projets industriels seront maintenus ou réexaminés. La Serbie est devenue un partenaire européen important pour Israël dans le domaine de la défense. Même partielle, une réorientation de Belgrade pourrait donc fragiliser une relation qui avait jusqu’ici résisté aux tensions internationales.
Brésil : une influence diplomatique qui dépasse les relations bilatérales
La réélection de Lula confirme une orientation diplomatique différente de celle de Jair Bolsonaro. Sous la présidence de ce dernier, le Brésil s’était rapproché du gouvernement israélien, notamment avec l’ouverture d’un bureau commercial à Jérusalem en 2019 et le développement de la coopération dans le domaine de la sécurité.
Depuis son retour au pouvoir, Lula a pris ses distances avec cette politique. Il a rappelé l’ambassadeur brésilien en Israël et vivement critiqué la conduite de la guerre à Gaza. Le Brésil a également soutenu la démarche de l’Afrique du Sud devant la Cour internationale de Justice. Sa réélection confirme donc la continuité de cette orientation diplomatique.
La portée de ce résultat dépasse les relations entre Brasilia et Tel-Aviv. Le Brésil est un acteur important des BRICS et une voix influente parmi les pays du Sud. Ses prises de position donnent davantage de poids aux critiques de la politique israélienne dans les enceintes internationales.
Cela ne signifie pas pour autant une rupture complète avec Israël. Le Brésil conserve ses propres intérêts et peut poursuivre certains échanges économiques et techniques. En revanche, un rapprochement politique comparable à celui engagé sous Bolsonaro paraît désormais peu probable. Pour Israël, c’est une possibilité de renforcer son influence en Amérique latine qui s’éloigne.
Israël : une situation politique incertaine qui complique les choix du pays
Les élections israéliennes ont laissé le pays dans une situation politique incertaine. Le bloc soutenant Benjamin Netanyahu ne dispose pas d’une majorité suffisante pour former seul un gouvernement stable. Le Likoud reste le premier parti, mais les résultats rendent difficile la formation d’une coalition.
Les consultations menées par le président Isaac Herzog ont fait apparaître un résultat important : le 5 novembre, des partis représentant au total 67 députés ont recommandé Gadi Eisenkot pour former le prochain gouvernement, contre 46 pour Netanyahu. Mais ces recommandations ne garantissent pas la formation d’une majorité. Les divergences entre les partis et leurs exigences respectives rendent les négociations difficiles. Le président a annoncé qu’il désignerait un candidat le dimanche suivant.
Cette incertitude intervient alors qu’Israël fait face à de fortes tensions régionales et à une dégradation de son image internationale, notamment en raison de la guerre à Gaza. Elle pèsera sur les choix du prochain gouvernement.
Même si une coalition se forme autour d’Eisenkot, cela ne signifie pas nécessairement un changement profond de la politique israélienne. Les différences pourraient surtout porter sur la manière de conduire la guerre, de gérer les relations avec les alliés et de répondre aux pressions internationales.
Cette instabilité intérieure rend également la politique extérieure d’Israël moins prévisible. Elle complique les relations avec ses partenaires et la définition d’une stratégie à long terme. Pour un pays qui dépend largement de ses alliances, cette incertitude constitue une difficulté supplémentaire.
Washington : deux formes de contestation du soutien à Israël
Les élections américaines de mi-mandat ont donné davantage de visibilité aux voix qui contestent, au Congrès, la politique de soutien à Israël. La progression des démocrates dans les deux chambres et l’élection d’Abdul El-Sayed au Sénat dans le Michigan renforcent la présence d’élus favorables à un contrôle plus strict des livraisons d’armes à Israël, voire à leur réduction ou à leur conditionnement.
Il ne faut pas pour autant y voir un changement général de la politique américaine. Le soutien à Israël reste important au Congrès et dans les institutions américaines. Mais le consensus entre démocrates et républicains, qui a longtemps caractérisé cette relation, est aujourd’hui moins solide. La question palestinienne, la guerre à Gaza et l’utilisation des armes américaines occupent une place croissante dans le débat politique.
Une autre forme de contestation apparaît au sein même du camp républicain. Elle ne repose pas nécessairement sur la défense des droits des Palestiniens, mais sur la doctrine « America First ». Certains responsables et électeurs estiment que les États-Unis doivent limiter leurs engagements extérieurs et donner la priorité à leurs propres intérêts. Ils s’interrogent notamment sur le coût des alliances et sur les risques d’une implication prolongée au Moyen-Orient.
Ces deux courants ont des motivations différentes, mais ils posent une même question : les États-Unis doivent-ils continuer à soutenir sans réserve les décisions du gouvernement israélien ?
Le débat porte aussi sur la responsabilité des pays qui fournissent des armes et sur les conditions dans lesquelles celles-ci sont utilisées. Pour Washington, il ne s’agit donc plus seulement de préserver sa relation avec Israël, mais aussi de respecter ses propres engagements en matière de droit international humanitaire.
L’aide américaine : un signal politique, sans rupture encore confirmée
Le 3 novembre, Donald Trump a annoncé que les États-Unis mettraient fin à leur aide annuelle à Israël à la fin de 2026. Il a affirmé être parvenu à un accord avec Benjamin Netanyahu sur ce point, tout en précisant que Washington continuerait à vendre des armes à Israël.
Cette annonce soulève plusieurs questions. Le mémorandum d’entente entre les deux pays prévoit actuellement une aide militaire annuelle de 3,8 milliards de dollars jusqu’en septembre 2028. Donald Trump n’a toutefois pas précisé comment cette interruption anticipée serait mise en œuvre, ni quels programmes seraient concernés. Il est donc trop tôt pour parler d’une rupture déjà décidée dans ses modalités.
Cette déclaration n’en constitue pas moins un signal politique important. Elle montre que l’aide américaine à Israël, longtemps considérée comme un élément essentiel et peu contesté de leur relation, peut désormais être remise en question. Elle intervient également après que Netanyahu a lui-même évoqué la possibilité de réduire progressivement la dépendance de son pays à l’aide américaine.
À terme, Israël pourrait chercher à acheter davantage d’armes directement aux États-Unis et à développer sa coopération industrielle avec eux. Mais cette évolution ne remplacerait pas nécessairement le dispositif actuel. L’aide américaine ne se limite pas à un soutien financier : elle repose aussi sur une coopération militaire et technologique étroite. Toute modification de ce système pourrait donc avoir des conséquences importantes sur la relation stratégique entre les deux pays.
Dépendances et légitimité : les limites de la liberté d’action
Ces évolutions montrent une chose : une puissance militaire importante ne garantit pas une liberté d’action sans limites.
Israël dispose toujours de moyens militaires considérables, d’une industrie de défense développée, de services de renseignement performants et d’une avance technologique dans plusieurs domaines. Les quatre scrutins ne remettent pas directement en cause ces atouts. Mais la puissance d’un pays dépend aussi du soutien de ses partenaires, de son accès aux équipements militaires, de la continuité des approvisionnements et de ses relations diplomatiques.
Un changement de gouvernement peut remettre en question une coopération militaire. Un contrat d’armement peut devenir un sujet de débat politique. Une aide financière peut être contestée par l’opinion publique. De même, soutenir Israël peut devenir plus difficile pour certains partenaires lorsque ses choix sont jugés contraires au droit international.
À ces contraintes s’ajoute la question de son image et de sa légitimité sur la scène internationale. La guerre à Gaza et ses conséquences dramatiques pour la population palestinienne ont profondément dégradé l’image d’Israël. La poursuite de la colonisation en Cisjordanie et les déplacements forcés aggravent cette situation. Il ne s’agit pas seulement d’un problème d’image : ces politiques rendent aussi plus difficile, pour les pays partenaires, de justifier leur soutien à Israël.
La sécurité constitue l’argument central avancé par les autorités israéliennes pour justifier leur politique militaire et territoriale. Mais cet argument ne saurait justifier des choix contraires au droit international, ni servir de prétexte pour repousser indéfiniment la reconnaissance des droits nationaux du peuple palestinien. La force militaire ne peut remplacer une solution politique durable.
Le Moyen-Orient : des rapprochements régionaux qui ne règlent pas la question palestinienne
Les relations d’Israël avec certains de ses partenaires évoluent dans un Moyen-Orient lui-même en pleine transformation. Les rapprochements diplomatiques, les coopérations en matière de sécurité et les intérêts économiques créent de nouvelles relations entre les États. Mais ces rapprochements ne suffisent pas à garantir la stabilité de la région.
Pour les pays arabes, la question palestinienne reste au cœur des contradictions régionales. Les relations diplomatiques et les coopérations sécuritaires ne peuvent remplacer une solution politique respectueuse des droits du peuple palestinien. La poursuite de la colonisation en Cisjordanie, les déplacements forcés de populations et l’absence de perspective réelle de création d’un État palestinien indépendant rendent toute paix durable plus difficile.
Le droit du peuple palestinien à l’autodétermination et à la création d’un État indépendant et souverain demeure une condition essentielle d’une paix durable. Cette question ne peut être écartée au profit de nouveaux arrangements régionaux ni reléguée au second plan dans les négociations diplomatiques. Elle reste au cœur de toute perspective de stabilité au Moyen-Orient.
Une puissance toujours considérable, mais une liberté d’action plus limitée
Ces quatre scrutins ne révèlent ni l’existence d’un front commun contre Israël ni un changement général de l’attitude de la communauté internationale. Ils montrent plutôt que les relations d’Israël avec certains de ses partenaires sont davantage exposées aux changements politiques, aux débats parlementaires et aux pressions de leurs opinions publiques.
Israël conserve une puissance militaire et technologique importante. Il bénéficie toujours de soutiens essentiels, notamment aux États-Unis, et dispose de moyens militaires considérables. Mais cette puissance ne lui garantit pas une liberté d’action sans limites. Celle-ci dépend aussi du soutien de ses partenaires et des conditions politiques, diplomatiques et juridiques qu’ils imposent à leur coopération.
C’est le principal enseignement de ces quatre scrutins. La puissance d’un État ne dépend pas seulement de ses moyens militaires et économiques. Elle dépend aussi du soutien de ses partenaires et de sa capacité à préserver sa légitimité internationale. Lorsque ce soutien devient moins automatique et que son maintien suscite davantage de réserves, la liberté d’action se réduit.