Minerais critiques : le pouvoir discret de la transition énergétique

par Ghizlaine Badri
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Des matières premières devenues stratégiques

La transition énergétique et la révolution numérique reposent sur des métaux dont le grand public parle peu : lithium, cobalt, nickel, graphite, terres rares. Ils sont indispensables aux batteries, aux éoliennes, aux panneaux solaires, aux véhicules électriques, mais aussi aux aimants permanents, aux systèmes de guidage militaire et à l’électronique de pointe. Selon l’Agence internationale de l’énergie, la demande mondiale de terres rares pourrait tripler d’ici 2030 sous l’effet de la transition énergétique, et le Pentagone les a classées parmi les enjeux de sécurité nationale. Leur rôle pour le XXIᵉ siècle est comparable à celui du pétrole au siècle précédent : ils conditionnent à la fois la décarbonation, la puissance industrielle et la capacité de défense. Contrairement aux hydrocarbures, ils ne sont pas rares au sens géologique, mais leur extraction, leur séparation et leur raffinage sont complexes, coûteux et polluants, ce qui explique que peu de pays aient accepté de s’en charger. 

Une concentration qui crée des vulnérabilités

La carte de ces filières est marquée par de fortes concentrations. La République démocratique du Congo fournit l’essentiel du cobalt mondial, l’Indonésie domine la production de nickel, et le Chili, l’Australie et l’Argentine figurent parmi les principaux acteurs du lithium. Mais le véritable point de verrouillage se situe en aval, dans le raffinage et la transformation, où la Chine a bâti sa domination. Selon une analyse multi-institutionnelle, Pékin contrôlerait désormais environ 90 % du traitement des terres rares, 80 % de celui du tungstène et 60 % de celui de l’antimoine. Pour l’antimoine, elle assure la moitié de la production minière mais 80 % du raffinage du minerai, ce qui illustre bien le mécanisme : posséder des gisements ne suffit pas, c’est la maîtrise de l’étape intermédiaire qui confère le pouvoir. Cette position, construite sur plusieurs décennies grâce à des investissements publics massifs et à des normes environnementales moins contraignantes, place les industries occidentales dans une dépendance difficile à défaire à court terme. 

Quand l’approvisionnement devient une arme

Pékin n’hésite plus à utiliser ce levier dans ses rapports de force diplomatiques. Depuis avril 2025, la Chine a instauré un système de licences pour l’exportation de plusieurs terres rares, puis a étendu ses contrôles à des technologies d’extraction et de traitement. À l’issue d’une rencontre entre Donald Trump et Xi Jinping, une trêve commerciale a permis d’obtenir la levée, pour un an, des restrictions sur les terres rares, mais la pression n’a pas cessé pour autant. Le 6 janvier 2026, les exportations vers le Japon de 16 minerais régulés, dont sept terres rares, ont été gelées ou fortement réduites sur fond de tensions liées à Taïwan. Le 22 juin 2026, Pékin a ajouté des dizaines de sociétés américaines à une liste noire limitant leur accès à ces ressources, en étendant les contrôles aux terres rares lourdes. En Europe, le Parlement a réagi avec fermeté : il a adopté par 523 voix contre 75 une résolution condamnant ces restrictions, en rappelant que l’Union dépend presque entièrement de la Chine pour les terres rares lourdes. Ces épisodes montrent la rapidité avec laquelle les flux peuvent être perturbés, avec des conséquences directes pour l’automobile, la défense, les semi-conducteurs ou les technologies vertes. 

Après les terres rares, la Chine serre la vis sur les exportations de métaux stratégiques.

Diversifier, recycler, négocier : la riposte s’organise

Face à cette dépendance, les puissances importatrices cherchent à sécuriser leurs approvisionnements. L’Union européenne s’est dotée d’un règlement sur les matières premières critiques fixant des objectifs de diversification et de production locale. La Commission soutient en particulier le développement d’un marché secondaire de ces matières, notamment des terres rares, grâce à des mesures de circularité et à une meilleure législation sur les déchets. Les États-Unis multiplient de leur côté les partenariats avec des alliés et les aides à l’industrie, tandis que le Japon cherche à garantir ses approvisionnements par des accords avec l’Australie et l’Inde. Mais ces stratégies se heurtent au temps long : l’ouverture d’une mine ou d’une usine de raffinage prend souvent plus d’une décennie, et les projets suscitent des résistances environnementales et sociales. Les pays riches en ressources, souvent en développement, ne veulent d’ailleurs plus se contenter d’exporter de la matière brute. L’Indonésie a restreint l’exportation de minerai de nickel pour attirer sur son sol les industries de transformation, et d’autres États s’en inspirent. Conditions de travail, impact écologique et partage des revenus miniers conditionneront ainsi la légitimité de la transition. Les minerais critiques illustrent une réalité centrale de la géopolitique contemporaine : la décarbonation ne supprime pas les rapports de force, elle les déplace.

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