L’action étatique contemporaine du Bénin constitue une expérience développementale
intrigante, traduisant une forme prometteuse de défi à la subordination systémique à travers ce qui a été qualifié de « révolution industrielle intentionnelle » (1). Avec une croissance annuelle atteignant 7,5 % en 2024, la plus élevée depuis les années 1990, la Banque mondiale estime que la pauvreté pourrait reculer de 9 % d’ici 2027 (2). Quelles promesses et quels défis se dessinent pour cette petite économie ouest-africaine, et quels enseignements la trajectoire béninoise offre-t-elle pour le développement économique en Afrique subsaharienne ?
Contexte : contraintes systémiques liées à la monoculture cotonnière et à la subordination financière
Comme la plupart des économies émergentes, le Bénin a été historiquement contraint à
une position périphérique dans l’économie mondiale à travers l’expérience coloniale. Cette subordination structurelle se manifeste dans sa dépendance persistante à l’agriculture cotonnière et aux exportations de coton. Sous l’administration coloniale française, les autorités ont activement encouragé la culture du coton afin d’approvisionner l’industrie textile métropolitaine, inscrivant durablement cette culture au cœur de l’économie nationale (3).
L’imposition de cette monoculture a enraciné un modèle de développement économique dépendant du sentier, le coton représentant jusqu’à 65,7 % des exportations et environ 13 % du PIB en 2020 (4). Aujourd’hui, le Bénin alterne avec le Mali au rang de premier exportateur africain de coton (5).
Cette dépendance productive est aggravée par des contraintes monétaires résultant de
l’appartenance du Bénin à l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) et de son utilisation du franc CFA, architecture monétaire coloniale toujours en vigueur. Arrimé à l’euro, le franc CFA offre un régime de taux de change fixe et une libre circulation des capitaux, réduisant considérablement le risque de change et favorisant ainsi les investissements directs étrangers (IDE) et les flux de capitaux. Toutefois, ce dispositif se fait au détriment de l’autonomie de la politique monétaire, illustrant une application classique du « trilemme monétaire » de Mundell-Flemming. En effet, l’ancrage empêche le Bénin de dévaluer sa monnaie afin d’améliorer la compétitivité de ses exportations, une contrainte particulièrement préjudiciable dans le contexte de marchés cotonniers libellés en dollars. Lorsque l’euro
s’apprécie face au dollar, comme c’est le cas actuellement, les exportations béninoises de coton deviennent relativement moins attractives, ce qui réduit les revenus souverains.
Dynamiques du secteur cotonnier béninois
De l’indépendance en 1960 jusqu’en 1974, le secteur cotonnier béninois demeura sous
le contrôle de la société parapublique française Compagnie Française pour le Développement des Fibres des Textiles. Si cette dernière encourageait activement la culture du coton ainsi que sa transformation en fibre, graines et huile, elle décourageait la fabrication textile domestique. Les segments à plus forte valeur ajoutée de la chaîne de valeur textile restaient ainsi externalisés.
À la suite du coup d’État marxiste-léniniste du lieutenant-colonel Kérékou en 1974, le
secteur entra dans une phase d’instabilité. Les agences étatiques, dépourvues de capacités financières et techniques suffisantes, peinaient à gérer efficacement la production, entraînant une baisse de la production cotonnière et une performance économique globale médiocre. Dans les années 1990, la transition démocratique du Bénin coïncida avec la libéralisation du secteur cotonnier dans le cadre des Programmes d’ajustement structurel pilotés par le FMI. La rentabilité du coton s’améliora durant cette période, largement soutenue par la dévaluation du franc CFA en 1994 (6). Toutefois, cet ajustement s’opéra à un coût social considérable : les prix des importations doublèrent, réduisant fortement le pouvoir d’achat des citoyens. En 1995, l’approvisionnement en intrants cotonniers fut entièrement privatisé. Fait notable, 46 % de ce marché furent accaparés par Patrice Talon, ultérieurement surnommé le « Roi du coton » (3). Cette concentration du pouvoir économique favorisa une forme de patrimonialisme étatique fondé sur le coton. Talon finança la campagne électorale du président Yayi Boni, qui lui accorda en retour une participation de 66,5 % dans la Société de Développement du Coton ainsi que le contrôle du Programme de Vérification des Importations,
chargé de l’évaluation des importations (ibid.). À travers cette accumulation de pouvoir
politique, de concentration de richesse privée et de dépendance externe, le Bénin demeura incapable de catalyser une industrialisation et de monter en gamme au sein des chaînes de valeur mondiales. Ce sont précisément ces contraintes historiques que l’administration actuelle affirme vouloir affronter par une politique industrielle affirmée.
Rompre la dépendance au sentier par le capitalisme d’État ?
L’élection de Patrice Talon à la présidence en 2016, puis sa réélection en 2021,
marquèrent un tournant dans la stratégie de développement du Bénin. Sous la direction du « Roi du coton », la production et les exportations cotonnières atteignirent des niveaux records, soutenant un taux de croissance annuel moyen de 6 % entre 2019 et 2023. Cette performance dépassa la moyenne de l’UEMOA, établie à 4,5 %, malgré les chocs induits par la pandémie de Covid-19 et la guerre en Ukraine (7).
Au cœur de ce renouveau économique se trouve le Plan National de Développement
(PND) 2018-2025, qui articule trois objectifs centraux : le renforcement des fondations
économiques, la promotion d’une croissance au service du développement, et la reconquête de l’environnement extérieur (IMF Country Report, 2024) (8). Le PND s’inscrit dans le paradigme émergent du « nouveau capitalisme d’État » (9). Cette configuration économique mondiale résulte paradoxalement de la subordination de l’État aux forces du marché sous le Consensus de Washington, consacrant son rôle de « promoteur, superviseur et propriétaire du capital » (ibid.). La stratégie béninoise reflète ce paradigme en conférant à l’État un mandat renouvelé en matière de planification économique. Le capitalisme d’État permet-il enfin le « rattrapage développemental » longtemps refusé au Bénin par l’histoire ? Si les résultats initiaux sont globalement encourageants, ils demeurent néanmoins ambigus.
Promoteur, superviseur, mais partiellement propriétaire
Dans l’ensemble, les fondations économiques du Bénin se sont indéniablement renforcées. L’État s’est affirmé comme un promoteur actif de l’accumulation du capital à travers d’importants investissements infrastructurels, notamment la réhabilitation de la « route du coton» Nord-Sud et la modernisation du port de Cotonou (8). De même, la numérisation de l’administration fiscale et des registres d’entreprises a stimulé l’investissement privé global, lequel est passé d’environ un sixième à un tiers du PIB entre 2016 et 2023 (7).
Toutefois, contraint par des capacités fiscales limitées, l’État a dû s’appuyer massivement sur les capitaux étrangers et sur la libre circulation des capitaux permise par l’ancrage monétaire afin de financer son ambitieux PND. Cette dynamique se reflète dans la
création d’une Zone Économique Spéciale (ZES), exploitée sous forme de coentreprise avec la firme émiratie Arise IIP. Structurée autour d’une répartition du capital de 65/35 en faveur du partenaire privé, la ZES concentre les gains issus de la croissance de la productivité entre les mains du capital transnational, au détriment d’une distribution égalitaire domestique (3). Le FMI a d’ailleurs souligné la faible capacité globale d’absorption des effets d’entraînement du Bénin (7), une part limitée des connaissances technologiques accrues générées par ce projet ayant été transférée ailleurs dans l’économie.
Dès lors, la mesure dans laquelle le PND « reconquiert véritablement l’environnement
extérieur » demeure sujette à débat. La montée en gamme économique du Bénin reste largement tirée par une action étatique orientée vers le marché, façonnée par des réformes fiscales et un régime monétaire privilégiant les flux d’IDE. Entre 2016 et 2023, l’investissement privé a été fortement stimulé, augmentant la valeur ajoutée manufacturière de 3 % entre 2018 et 2024 (10).
Toutefois, les retombées distributives de cette croissance sont profondément inégales, les taux de pauvreté demeurant élevés sur le territoire national. Tandis que la région cotonnière septentrionale de l’Atacora enregistre un taux de pauvreté de 53,1 %, celui-ci n’est que de 16 % dans la région méridionale d’Ouémé, industrialisée et tournée vers l’exportation (11).
Par ailleurs, l’informalité économique continue de freiner le développement. Environ
94 % de la main-d’œuvre non agricole demeure employée dans le secteur informel (12), ce qui limite l’efficacité de la fiscalité et perpétue le commerce transfrontalier informel, notamment à travers la frontière poreuse avec le Nigeria malgré sa fermeture en 2019 (7). Le développement économique du Bénin est en outre déformé par la structure monétaire du franc CFA, dont la valeur reste désalignée par rapport aux fondamentaux économiques de l’UEMOA, affaiblissant la compétitivité des exportations (13). Ainsi, les structures monétaires prédatrices et l’informalité économique constituent deux obstacles nodaux que l’État-acteur de marché du XXIᵉ siècle doit encore surmonter.
Remettre en cause la hiérarchie internationale, mais perpétuer les hiérarchies
domestiques ?
En définitive, la politique industrielle du Bénin représente une expérience développementale rare et ambitieuse, porteuse d’un potentiel considérable. Les estimations suggèrent que la transformation domestique de l’ensemble du coton en produits d’habillement pourrait ajouter 12 milliards de dollars à une économie béninoise évaluée à 17 milliards de dollars (1). Les progrès réalisés en matière d’infrastructures, d’intégration aux chaînes de valeur mondiales et de diversification des exportations sont impressionnants. Toutefois, de sérieuses failles subsistent quant à la distribution sociale et à la soutenabilité de long terme de ce modèle de croissance.
Si le Bénin semble s’acoquiner avec le capitalisme d’État, l’organisation monopolistique du secteur cotonnier a engendré un système politique caractérisé par le patrimonialisme, « dans lequel l’accumulation de richesse est conditionnée par le pouvoir politique, et où les intérêts de l’autorité étatique et du secteur privé sont profondément imbriqués » (3). En ce sens, l’État capitaliste, plutôt que le capitalisme d’État à proprement parler, semble demeurer le paradigme dominant. En effet, le Bénin présente davantage les traits d’une poursuite de politiques orientées vers le marché que d’une discipline effective du capital.
De surcroît, cette action étatique s’inscrit dans de puissantes contraintes structurelles, incluant les hiérarchies du marché mondial et un ordre monétaire restrictif. À mesure que le commerce mondial entre dans une ère de « chocs externes » intensifiés (14), la capacité du Bénin à bâtir une résilience des chaînes de valeur et une souveraineté économique durable sera mise à l’épreuve. Hickel et al. (2022) soutiennent que le renforcement des solidarités régionales est essentiel pour préserver la souveraineté industrielle et fiscale des économies émergentes cherchant à s’intégrer à l’économie mondialisée (15). Le Bénin envoie des signaux encourageants en ce sens, en étant revenu sur le marché des capitaux internes de l’UEMOA en novembre 2025 après une interruption de deux ans (16). En émettant des obligations pour un montant de 100 milliards de francs CFA, il vise à financer une industrialisation accrue et à jeter les bases d’une impulsion régionale de coopération développementale solidaire (ibid.).
En définitive, le succès des efforts développementaux actuels du Bénin dépendra de sa
capacité à résoudre trois dilemmes majeurs :
Premièrement, canaliser l’investissement étranger et la politique industrielle de manière à stimuler suffisamment la productivité afin d’absorber les contraintes de valeur de production imposées par le franc CFA.
Deuxièmement, déployer une capacité étatique suffisante pour discipliner les « esprits animaux » du marché, susceptibles d’éroder la souveraineté économique nationale et une distribution égalitaire des richesses.
Troisièmement — et de façon plus controversée — limiter les relations de patronage fondées sur le capital au sein de l’appareil étatique, lesquelles biaisent l’action développementale en faveur de la croissance des portefeuilles plutôt que de la prospérité socio-économique de la population. Beaucoup dépendra de l’issue de l’élection de mai 2026, les limites constitutionnelles de mandats empêchant Patrice Talon de briguer un troisième mandat (17).
Bibliographie :
1: Pilling, S. (2024): “Could t-shirts be the way to industrialise and African nation?” –
Financial Times. Could T-shirts be the way to industrialise an African nation?
2: World Bank (2025): “Benin Economic outlook 2025: Raising domestic revenue
mobilization while protecting the poor” – World Bank Group. Benin Economic outlook 2025:
Raising domestic revenue mobilization while protecting the poor
3: Honfoga et.al (2023) : “State Capture and Rent Seeking in Benin” – Cambridge University
Press. State Capture and Rent-Seeking in Benin
4: SikaFinance (2022): “Le coton rapporte chaque année plus de 300 milliards FCFA au
Bénin” – SikaFinance. Le coton rapporte chaque année plus de 300 milliards FCFA au Bénin
5: Kohan Textile Journal (2025): “Africa’s Cotton Sector in 2025: Mali leads top producer
amid resilience and risk”. – Kohan Textile Journal. Africa Cotton Production 2025 – Top
Producers and Outlook
6: Hofonga et.al (2019): “Benin institutional diagnostic. Regulation of a dominant sector: a
case study of cotton.” – Economic Development and Institutions. OPM Report Template
version 5
7: IMF (2024): “Benin Economic Transformation and Industrial Policy.” – International
Monetary Fund. Benin: Selected Issues in: IMF Staff Country Reports Volume 2024 Issue 339
(2024)
8: IMF (2023): “Benin: Poverty reduction and growth strategy.” – International Monetary
Fund. Benin: Poverty Reduction and Growth Strategy; IMF Country Report No. 23/382; May
10, 2023
9: Alami, I and Dixon, A. (2024): “The Spectre of State Capitalism” – Oxford University
Press. The Spectre of State Capitalism | Oxford Academic
10: IMF (2023): “Benin Poverty reduction and Growth Strategy” – IMF Library. Benin Share
of industry – data, chart | TheGlobalEconomy.com
11: World Bank (2024): “Benin Poverty and Equity Brief: October 2024.” – World Bank
Group. documents.worldbank.org/en/publication/documentsreports/documentdetail/099932001032536652
12: Kiaga and Leung (2020): “The Transition from the Informal to the Formal Economy in
Africa.” – International Labour Organisation. wcms_792078.pdf
13: IMF (2005): “Benin: Request for a Three-Year Arrangement Under the Poverty Reduction
and Growth Facility.” – International Monetary Fund. Benin: Request for a Three-Year
Arrangement Under the Poverty Reduction and Growth Facility—Staff Report; Press Release
on the Executive Board Discussion; and Statement by the Executive Director for Benin; IMF
Country Report 05/288; July 22, 2005
14: Milanovic (2024) “The three eras of global inequality, 1820–2020 with the focus on the
past thirty years.” – World Development. The three eras of global inequality, 1820–2020 with
the focus on the past thirty years – ScienceDirect
15: Hickel et.al (2022): “Imperialist appropriation in the world economy: Drain from the
global South through unequal exchange, 1990–2015” – Global Environmental
Change. Imperialist appropriation in the world economy: Drain from the global South through
unequal exchange, 1990–2015 – ScienceDirect
16: Kalpo, F. (2025): “Benin Returns to Regional Market After Two Years with 100 Billion
CFA Francs Bond Issue.” – Ecofin Agency. Benin Returns to Regional Market After Two
Years with 100 Billion CFA Francs Bond Issue – Ecofin Agency
17: Aplogan, Jean-Luc (2025): “Bénin: l’opposition réagit au calendrier annoncé par la
Commission électorale pour 2026. ” – Radio France International.