Corne de l’Afrique, l’accord de paix de 2018 définitivement enterré

Dans la nuit du 30 septembre au 1er octobre 2026, des explosions ont été entendues à Addis-Abeba, près du quartier général de l'armée éthiopienne. Le lendemain, l'Éthiopie a fermé son ambassade à Asmara et expulsé dix diplomates érythréens, jugés menaçants pour sa sécurité nationale ; l'Érythrée a répliqué le jour même en rompant l'intégralité de ses relations diplomatiques avec Addis-Abeba

par Ghizlaine Badri
3 minutes read

La rupture qui ferme les derniers canaux diplomatiques

Cette rupture met un terme brutal au rapprochement scellé en 2018 entre les présidents Issaias Afeworki et Abiy Ahmed, un accord de paix qui avait valu à ce dernier le prix Nobel de la paix. Sept ans plus tard, c’est donc l’ensemble de cet héritage diplomatique qui s’effondre, renvoyant les deux capitales à une posture d’hostilité ouverte.

Mekele, symbole d’une guerre qui reprend

Sur le terrain, les combats avaient repris le 23 septembre entre l’armée fédérale éthiopienne et le Front de libération du peuple du Tigré (TPLF), qui administrait de fait la région depuis l’accord de Pretoria signé fin 2022. Le TPLF s’était brièvement emparé de Mekele et de son aéroport avant de se retirer sous la pression des forces fédérales et de la Tigray Peace Force, une milice tigréenne rivale désormais alliée au gouvernement central. Le 3 octobre, l’armée fédérale est entrée dans la capitale régionale, laissée par les combattants tigréens. Son dirigeant, Debretsion Gebremichael, a présenté ce retrait comme un choix tactique plutôt qu’une défaite, annonçant une bascule vers une guerre plus mobile, un scénario qui laisse présager un conflit prolongé plutôt qu’une résolution rapide.

Une fracture qui dépasse le seul Tigré

Cette séquence est d’autant plus préoccupante qu’elle intervient moins de quatre ans après la signature de l’accord de Pretoria, censé mettre fin à deux années de guerre dévastatrice entre 2020 et 2022. Dès juillet 2026, le TPLF affirmait déjà que cet accord s’était effectivement effondré, accusant le gouvernement fédéral de ne pas en avoir appliqué les dispositions clés, une accusation que ce dernier rejette, tout en reprochant lui-même au TPLF de saper le processus de paix. Sur le terrain, les affrontements se sont étendus aux régions voisines de l’Afar et de l’Amhara, avec des victimes signalées et plusieurs milliers de déplacés, tandis que le TPLF s’inscrit désormais dans une alliance d’opposition plus large regroupant des groupes armés présents dans plusieurs régions du pays.

L’accès à la mer, enjeu stratégique sous-jacent

La dimension régionale de cette crise ne se limite pas au seul contentieux tigréen. La rupture entre Addis-Abeba et Asmara intervient dans un contexte de tensions croissantes autour de l’accès à la mer pour l’Éthiopie, pays enclavé depuis l’indépendance de l’Érythrée en 1993, et de recomposition plus large des alliances dans la Corne de l’Afrique. Plusieurs rapports d’organisations internationales évoquaient déjà, depuis 2024, une remobilisation militaire de part et d’autre de la frontière, notamment autour des zones contestées de Badme, théâtre de la guerre frontalière de 1998-2000. La fermeture des canaux diplomatiques officiels intervient donc au pire moment, alors que le risque d’un conflit ouvert entre les deux pays n’a jamais paru aussi élevé depuis le dégel de 2018.

Une région sous tension généralisée, de la mer Rouge au Soudan

Cette crise s’inscrit enfin dans un ensemble régional déjà sous forte pression : le Soudan voisin reste plongé dans une guerre civile prolongée, marquée début octobre par une crise du carburant pesant sur la population, tandis que la Somalie continue de faire face à la piraterie au large de ses côtes. Pour l’Union africaine, qui prépare une session extraordinaire sur la prévention et la résolution des conflits, cette nouvelle fracture éthio-érythréenne, survenant juste avant la prestation de serment d’Abiy Ahmed pour un nouveau mandat le 5 octobre, illustre les limites des mécanismes continentaux de médiation face à des crises qui s’enchaînent plus vite qu’elles ne se résolvent.

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