Le Sénat bascule : Trump face aux limites de son pouvoir, et le monde en observateur attentif

Le Parti démocrate a repris le contrôle du Sénat américain lors des élections de mi-mandat, selon les projections de l’Associated Press, une victoire annoncée tard dans la nuit de mardi à mercredi, au terme d’un scrutin que beaucoup d’analystes jugeaient pourtant plus difficile à renverser que celui de la Chambre.

par Ghizlaine Badri
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Un désaveu électoral aux accents historiques.


Les démocrates avaient besoin d’un gain net de quatre sièges sur cent pour arracher la majorité aux républicains, qui détenaient 53 sièges dans le Congrès sortant, et ils en ont sécurisé au moins 51, quelques scrutins restant à départager. Plusieurs victoires ont une portée symbolique considérable : en Caroline du Sud, aucun démocrate n’avait remporté un siège sénatorial depuis 1998. Au Texas, aucun n’avait gagné une élection à l’échelle de l’État depuis 1994. Et au Kansas, il fallait remonter à 1932. Le résultat met aussi fin à la « trifecta » républicaine, ce contrôle simultané de la présidence, de la Chambre et du Sénat acquis en 2024. Pour les chancelleries du monde entier, le message est limpide : à mi-parcours de son second mandat, Donald Trump vient de subir un net désaveu des urnes, et l’idée d’un Washington aligné sans réserve sur la volonté d’un seul homme appartient désormais au passé.

Un président affaibli, mais pas totalement désarmé

Il serait pourtant erroné de croire que ce basculement paralyse la politique étrangère américaine. La Constitution confie au président des prérogatives considérables : il commande les forces armées, conduit la diplomatie, négocie les accords et peut gouverner en grande partie par décret, comme l’a montré le recours massif aux droits de douane et aux sanctions durant son mandat. Un Sénat d’opposition ne peut donc pas, à lui seul, dicter la ligne de la Maison-Blanche.

Mais il dispose de leviers réels, que l’on sous-estime souvent hors des États-Unis : la confirmation des ambassadeurs, des ministres et des responsables du Pentagone et du renseignement, la ratification des traités à la majorité des deux tiers, le contrôle des budgets de défense et d’aide extérieure, ainsi que la possibilité de faire voter des résolutions sur les pouvoirs de guerre ou de lancer des enquêtes et des auditions très médiatisées. Ces instruments ne renversent pas une stratégie, mais ils la ralentissent, la compliquent et la rendent politiquement plus coûteuse. Dans le jeu diplomatique, où la crédibilité des engagements compte autant que leur contenu, cette friction nouvelle change beaucoup de choses, d’autant que le président devra désormais négocier chaque nomination sensible avec une majorité qui ne lui doit rien.

Les alliés entre soulagement et prudence

C’est sans doute pour les partenaires des États-Unis que cette nouvelle configuration comptera le plus. Les Européens, les membres de l’OTAN, mais aussi le Japon, la Corée du Sud, les pays du Golfe ou l’Australie ont passé près de deux ans à s’adapter à une Amérique imprévisible, où les engagements pouvaient être renégociés d’un message publié sur les réseaux sociaux.

Pour l’Union européenne en particulier, cela ouvre une fenêtre de dialogue avec des parlementaires généralement plus attachés au multilatéralisme. Il faut toutefois garder la mesure. La majorité est étroite, le président conserve la main sur l’exécutif, et rien ne garantit que les nouveaux sénateurs partagent une doctrine commune, ni qu’ils soient prêts à affronter la Maison-Blanche sur chaque dossier. Les capitales alliées auraient donc tout intérêt à nouer dès maintenant des relations suivies avec les futurs présidents de commissions du Sénat, là où se jouera en grande partie la crédibilité de la parole américaine dans les mois à venir, sans pour autant renoncer à renforcer leur propre autonomie stratégique.

Rivaux de Washington : opportunité apparente, calculs complexes

Du côté des adversaires et des concurrents des États-Unis, Pékin, Moscou, Téhéran ou Pyongyang, la lecture sera à la fois opportuniste et prudente. Ils verront dans ce revers l’affaiblissement politique d’un président désormais contraint de composer, et pourraient être tentés de tester sa détermination, d’autant que les premières manœuvres en vue de la présidentielle de 2028 vont rapidement occuper l’espace public américain.

Mais ils savent aussi qu’un Congrès contrôlé par l’opposition n’est pas synonyme de clémence : sur la Chine, la Russie ou l’Iran, il existe de longue date à Washington un consensus bipartisan relativement dur, et un Sénat démocrate pourrait se montrer aussi exigeant que ses prédécesseurs, voire davantage sur les droits humains, les sanctions et les contrôles technologiques. Le véritable enseignement géopolitique de cette soirée électorale n’est donc pas tant un changement de cap qu’un rappel : la puissance américaine s’exerce au sein d’un système de contre-pouvoirs, et ceux qui, dans le monde, pariaient sur la seule volonté du président viennent de voir l’équation se compliquer sérieusement. Reste à savoir si cette cohabitation forcée produira de la modération, de la paralysie, ou une confrontation institutionnelle dont les effets déborderont largement les frontières américaines.

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