Le scrutin a longtemps semblé lui échapper. Au premier tour, le 4 octobre, Flavio Bolsonaro, fils aîné de l’ancien président d’extrême droite Jair Bolsonaro, avait devancé le chef de l’État avec 47 % des voix contre 45 %. Ce résultat avait surpris, car les sondages prévoyaient un léger avantage pour Lula jusqu’à la veille du vote, et comme en 2018 les enquêtes d’opinion avaient sous-estimé la force de la droite. Lula a pourtant renversé la tendance au second tour. Avec 100 % des bureaux dépouillés, il l’emporte avec 51,8 % des voix contre 48,2 % pour son adversaire. C’est la première fois depuis le retour à la démocratie qu’un candidat battu au premier tour remporte le second et devient président. L’écart reste serré, de l’ordre de trois à quatre points, et il confirme la fracture du pays. La carte électorale montre un Brésil coupé en deux, entre un Nord-Est massivement favorable au président sortant et des régions du Sud, du Centre-Ouest et de l’Amazonie plus acquises à la droite. Cette victoire doit autant à la mobilisation de l’électorat de gauche qu’à la capacité de Lula à rassembler au-delà de son camp, sur fond de rejet réciproque très élevé : dès le mois de mars, un sondage Datafolha montrait que 46 % des personnes interrogées disaient qu’elles ne voteraient pour Lula en aucun cas, contre 45 % pour Flavio Bolsonaro.
L’Amérique latine entre virage à droite et dernier bastion progressiste
La portée du résultat dépasse très largement les frontières brésiliennes. Le continent vit depuis quelques années une recomposition politique marquée par le retour de gouvernements conservateurs, et Lula reste l’un des rares bastions progressistes d’Amérique latine. Le contexte régional pesait donc lourd sur la campagne : Donald Trump avait dit suivre l’élection « de très près », après avoir vu des alliés parvenir au pouvoir en Argentine, en Colombie ou au Pérou. Une victoire de Flavio Bolsonaro aurait sans doute consolidé un axe de droite allant de Buenos Aires à Brasilia, aligné sur Washington sur de nombreux dossiers. La réélection de Lula maintient au contraire un pôle d’équilibre dans la région, avec des conséquences concrètes pour les organisations régionales. Mercosur, CELAC, UNASUR et autres cadres de coopération verront le Brésil continuer à plaider pour une intégration régionale autonome, pour la coordination sur l’Amazonie et pour une voix latino-américaine unifiée dans les grandes négociations internationales. Le poids économique et démographique du Brésil, première économie du sous-continent, fait de ses choix un facteur structurant pour tous ses voisins, qu’ils soient alliés ou rivaux idéologiques du président.
Washington, Pékin et la quête d’autonomie stratégique
C’est dans la relation avec les grandes puissances que l’enjeu géopolitique est le plus direct. Les rapports avec les États-Unis se sont durement tendus : Donald Trump a dégainé droits de douane et sanctions contre le Brésil depuis le procès de 2025 contre son allié Jair Bolsonaro. Ce conflit mêle commerce, justice et idéologie, et il a nourri le discours souverainiste de Lula, qui a fait de la défense de l’indépendance nationale un thème de campagne. Dans son discours de victoire, il a affirmé que le Brésil n’acceptait pas d’être la cour arrière de qui que ce soit. Cette phrase résume la doctrine qu’il défend depuis ses premiers mandats : un Brésil qui refuse l’alignement automatique et diversifie ses partenaires. La Chine est depuis des années le premier partenaire commercial du pays, grand acheteur de soja, de minerai de fer et de pétrole brésiliens, et le Brésil est un membre actif des BRICS. Lula cherche pourtant à ne pas se laisser enfermer dans une logique de blocs : il veut conserver des relations solides avec Washington et avec l’Union européenne, avec laquelle la finalisation de l’accord UE-Mercosur reste un enjeu majeur. Reste à savoir si cette ligne d’équilibre pourra résister à une administration américaine prête à utiliser l’arme tarifaire pour peser sur la politique intérieure brésilienne.
Un pays divisé, une légitimité contestée et des défis immenses
Le véritable test commence maintenant sur le plan intérieur. Flavio Bolsonaro a déclaré qu’il demanderait « l’annulation des élections ». Cette posture rappelle celle de son père après la défaite de 2022 et l’invasion des lieux de pouvoir à Brasilia en janvier 2023. Jair Bolsonaro a ensuite été condamné par la Cour suprême, déclaré inéligible avant 2030 et arrêté en 2025. Les institutions brésiliennes, Tribunal supérieur électoral et Cour suprême en tête, ont montré leur solidité, mais la contestation du résultat par le camp conservateur laisse planer le risque de tensions durables. Lula devra de plus gouverner avec un Congrès traditionnellement dominé par des forces de centre droit et de droite, ce qui limitera sa marge de manœuvre sur les réformes budgétaires et fiscales. Les attentes sociales sont fortes, car l’opposition a fait campagne sur le coût de la vie, la pression fiscale et l’insécurité. À l’international, le Brésil devra tenir ses engagements climatiques, protéger l’Amazonie tout en poursuivant sa croissance, et défendre sa place dans un monde de plus en plus fragmenté. La capacité de Lula à apaiser un pays polarisé et à transformer cette courte victoire en projet de gouvernement décidera de l’influence réelle du Brésil, bien au-delà de ce mandat.