La menace américaine et le sursaut européen
Tout commence le 4 janvier. Donald Trump affirme que les États-Unis ont besoin du Groenland pour des raisons de sécurité nationale. Il relance des ambitions déjà exprimées à plusieurs reprises sur ce territoire autonome danois. Le Groenland est stratégique tant sur le plan militaire que pour ses ressources naturelles. La réaction européenne est immédiate et inhabituellement unanime. Dès le 6 janvier, sept chefs d’État et de gouvernement, dont la France, le Royaume-Uni et le Danemark, publient une déclaration commune affirmant que le Groenland appartient à son peuple. Seuls le Danemark et le Groenland peuvent décider de son avenir. La crise franchit un cap lorsque la porte-parole de la Maison Blanche Karoline Leavitt confirme que plusieurs options sont à l’étude pour acquérir l’île. Un recours à l’armée possible. Une déclaration qui transforme un différend diplomatique en confrontation ouverte entre alliés de l’OTAN.
Escalade militaire et guerre commerciale
Cette annonce provoque un déploiement réciproque sans précédent depuis la fin de la Guerre froide. Le Danemark annonce un renforcement de sa présence au Groenland. Emmanuel Macron fait savoir que la France y enverra dans les jours suivants des moyens terrestres, aériens et maritimes. Cette décision est rapidement imitée par l’Allemagne, la Norvège et la Suède. Washington répond par la pression économique : Donald Trump menace d’imposer, dès le 1er février, des droits de douane supplémentaires. Ce dernier serait de 10 % sur les exportations de huit pays si aucun accord n’est trouvé sur l’achat du Groenland. Cette menace est qualifiée d’« inacceptable » par Macron, pousse le Parlement européen à geler la ratification de l’accord commercial conclu avec Washington en 2024. Le 21 janvier, un compromis diplomatique émerge enfin. Trump affirme avoir posé, avec le secrétaire général de l’OTAN Mark Rutte, le cadre d’un futur accord. Il met fin à l’escalade la plus spectaculaire jamais observée entre deux membres de l’Alliance atlantique.
Le verrouillage discret des minerais et des bases
Les contours de cet accord révèlent une intention stratégique bien plus précise qu’un simple apaisement rhétorique. Le dispositif porterait sur un accès facilité des États-Unis à certaines portions du territoire groenlandais, une implication directe dans les droits miniers de l’île. Mais aussi un accord sans échéance définie, s’appuyant sur le traité de défense américano-danois de 1951. Ce texte confère déjà à Washington une autonomie opérationnelle exceptionnelle sur ses bases. La base de Pituffik, ex-Thulé, en est l’incarnation la plus visible. Elle constitue un maillon clé du futur bouclier antimissile américain, le « Dôme d’or ». Son commandement est passé en juin 2025 du Commandement européen au Commandement Nord américain. Sur le plan minier, l’enjeu est considérable : 24 des 34 matières premières critiques listées par l’Union européenne sont présentes sur l’île, même si seules deux mines sont aujourd’hui en exploitation. Il existe135 permis détenus par plus de soixante entreprises.
La riposte européenne et le nouvel Occident à plusieurs vitesses
C’est précisément ce gisement inexploité que Bruxelles cherche désormais à sécuriser face à Washington. Ursula von der Leyen s’est rendue à Nuuk début septembre pour consolider un partenariat arctique européen, avec une enveloppe additionnelle évoquée à 200 millions d’euros pour 2026-2027. Une visite programmée au moment même où se déroulait l’exercice de l’OTAN Arctic Shield 2026, réunissant du 7 au 18 septembre environ 400 militaires issus de dix pays alliés dans le sud du Groenland. Le Premier ministre groenlandais Jens-Frederik Nielsen a pris soin de couper court aux spéculations sur une adhésion à l’UE ou un rattachement aux États-Unis. Il a préféré approfondir un partenariat ancien autour des minéraux essentiels et des énergies renouvelables. Cette séquence a par ailleurs un effet d’entraînement bien au-delà de l’Europe. En effet, le Premier ministre canadien Mark Carney appelle désormais à un resserrement historique des liens entre Ottawa et l’Union européenne, estimant qu’un ordre géopolitique en mutation pousse les puissances moyennes occidentales à se regrouper face à l’incertitude américaine.
Un réarmement accéléré, à quel prix ?
Le résultat de cette séquence est donc ambivalent. Les dépenses de défense de l’Union européenne ont augmenté de 60 % entre 2020 et 2025. Un mouvement amorcé par la guerre russo-ukrainienne mais que la pression américaine sur le Groenland est venue accélérer de façon spectaculaire. Le paradoxe est frappant puisque c’est un allié, et non un adversaire déclaré, qui a le plus contribué en 2026 à convaincre les capitales européennes de la fragilité de leur dépendance stratégique. Mais ce sursaut d’autonomie a un coût : l’Europe doit financer cet effort inédit dans un contexte de tensions budgétaires internes, illustrées par le plan d’austérité de 54 milliards d’euros annoncé en France pour 2027. Les chercheurs spécialisés dans l’Arctique le rappellent : les allusions répétées de Washington au Groenland, mois après mois, montrent que l’intérêt américain pour l’île n’a rien d’un épisode passager. La partie, loin d’être close, ne fait sans doute que commencer.